Le pays aux murailles rouges

Le pays aux murailles rouges

C’est l’histoire d’un petit pays. On y vivait heureux, à l’abri derrière de hautes murailles rouges. Ses habitants occupaient des maisons dans lesquelles on s’employait à faire vivre la connaissance pour préparer les enfants à mieux affronter le monde.

L’une de ces maisons était habitée par une petite fille venue d’un pays lointain où tout était gris, le ciel, la terre, les gens. Elle n’avait pas appris à parler. Alors elle s’était raconté des histoires. Elle avait rempli sa vie d’étagères envahies de livres. Elle se racontait par exemple que si elle regardait le ciel lourd de nuages et pensait très fort au soleil, celui-ci apparaitrait ; que si elle aimait quelqu’un très fort, celui-ci l’aimerait aussi fort en retour ; que si elle racontait ses histoires avec bonheur, d’autres comme elle auraient le désir de transmettre ces histoires à leur tour.

C’est pourquoi, à son arrivée dans ce petit pays, on lui avait tout naturellement donné la mission de raconter des histoires, d’en être la gardienne, de les offrir aux enfants. Elle était devenue passeuse d’histoire.

Malheureusement, avec le temps, le petit pays s’était dégradé

Les maisons étaient moins solides. Des fissures étaient apparues. Il fallut les colmater. On reboucha les trous comme on put. Mais cela n’était pas suffisant. Il fut décidé qu’on utiliserait les pierres des maisons des uns pour consolider les murs des autres. Toutes les constructions s’en trouvèrent fragilisées.

Cependant, il fallut aussi accueillir de plus en plus d’enfants dans ces maisons de moins en moins solides.

– Mais comment voulez-vous que je fasse entrer plus d’enfants ? Je n’ai pas assez de tables, ni de chaises, dit la petite fille.

– Cela n’est pas grave. Nous rajouterons des tables et des chaises.

– Mais la maison est trop petite ! Il n’y a plus de place !

– Cela n’est pas grave. Nous enlèverons les étagères remplies de livres.

– Mais comment vais-je transmettre mes histoires aux enfants si je n’ai plus de livres ?

– Je suis un spécialiste en optimisation spatiale. Vos problèmes d’histoires, ce ne sont pas mes histoires.

Un spécialiste, c’est une personne qui apporte beaucoup de solutions à des problèmes auxquels il ne comprend rien.

Et voilà comment dans le petit pays aux murailles rouges, on commença à faire plus avec moins

C’est alors que les murs des maisons déjà ébranlés commencèrent à s’ébouler par endroit. Un second spécialiste fut envoyé qui décida, plutôt que de rebâtir les murs endommagés, de raser les maisons les plus anciennes, afin de récupérer les matériaux pour continuer à rafistoler celles qui tenaient encore bon an mal an debout.

– Mais les habitants de ces maisons, que vont-ils devenir ? Et les enfants qu’ils accueillaient, où vont-ils découvrir l’art des nombres, de la sagesse, du vivant ? Du passé, des histoires ?

– Les anciens quitteront le pays. Et vous, les plus jeunes, prendrez les enfants dans vos propres maisons. Il suffit de réduire le nombre des savoirs et de rajouter de nouvelles tables. Nous pourrions imaginer un système de tables superposées…

Les maisons furent démantelées. Les pierres, les tuiles, les poutres réutilisées. Dans la maison de la petite fille, le toit n’avait pu être réparé correctement et la pluie coulait sur les dernières étagères de livres dont la plupart furent bientôt inutilisables. Les histoires étaient sur le point de disparaître.

– Mais non, voulut la rassurer un dernier spécialiste, le papier c’est obsolète. On va vous donner des écrans grâce auxquels vous n’aurez plus de pages à tourner. Maintenant avec votre doigt vous allez balayer !

À l’extérieur la guerre avait commencé

On s’arrachait les quelques tuiles qui restaient. Certains dérobaient des pierres mal serties dans le mur de leurs voisins pour agrandir leur propre maison devenue trop étroite. D’autres jetaient carrément les pierres pour détruire d’autres habitations et récupérer de quoi améliorer la leur.

La petite fille vit alors la maison des histoires s’effondrer dans un grand fracas. Silencieusement, elle ramassa un livre aux pages gondolées recouvert de poussière. Elle contempla lentement le désastre. Elle jeta un dernier regard à un groupe d’habitants qui se disputaient à grand renfort de coups et de cris, la propriété d’une poutre qui émergeait des débris, puis à un autre groupe d’habitants assis sur les décombres, impassibles, attendant sans rien faire. Elle vit ceux qu’elle aimait tentant de l’autre côté de se donner la main pour soutenir ensemble la grande muraille rouge qui menaçait elle aussi de s’écrouler.

Elle comprit qu’il fallait qu’elle arrête de se raconter des histoires. Alors, elle quitta le petit pays, le livre et le cœur serrés, sans se retourner.

Transmis par Maryvonne

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