Un TAG ? Une GAV !

Un TAG ? Une GAV !

Le lycée Romain Rolland d’Ivry a été le lieu d’une forte mobilisation lycéenne contre la loi Blanquer. Mais il a été aussi le lieu d’un acharnement administratif, judiciaire et policier. Nous publions ci-dessous un article rédigé par une actrice de la mobilisation.

À partir du 30 novembre 2018, plusieurs centaines de lycées se sont mobilisés contre les réformes Blanquer.

Du 3 au 7 décembre, la police a riposté : gaz, LBD-40… Des dizaines de lycéen·nes ont été blessé·es, et 3200 placé·es en garde à vue (GAV). Des “affaires” ont été jugées ou sont en passe de l’être.

Un mouvement inédit insuffisamment soutenu

Le mouvement lycéen de décembre 2018 frappe : par son intensité, sa massivité, par la violence de la répression qu’il a subie. Et, surtout, par l’indifférence générale dans laquelle il s’est déroulé. Hormis quelques médias locaux et/ou alternatifs, qui l’a relayé ? Hormis quelques élèves, parents, citoyen·nes, et de rares membres de l’Éducation nationale, qui l’a soutenu ?

Ce qui heurte, c’est l’abandon presque intégral des lycéen·nes par le reste de la population, des médias, des profs, des représentant·es politiques et syndicaux. Et nous, nous souhaitons vous raconter notre histoire : comment chez nous, au lycée Romain Rolland d’Ivry-sur-Seine (94), à partir du 4 décembre 2018 et jusqu’à aujourd’hui, nous – élèves, parents, profs, habitant·es… – n’avons pas renoncé à nous élever contre ces injustices. Nous ne sommes pas les seul·es, bien sûr. Mais pas loin.

Si nous souhaitons la raconter, cette histoire, ne nous le cachons pas, c’est parce que nous sommes un peu fier·es. De n’avoir baissé ni la tête ni les bras. D’avoir créé de splendides amitiés et des solidarités indéfectibles. Nous sommes lucides, aussi. Nous avons conscience que l’histoire et la réputation du lycée et de la ville, connus pour leur détermination dans diverses luttes, ont joué en notre faveur. Nous remercions tous ceux et celles, très nombreux·ses, qui ont soutenu le mouvement, des élu·es, des militant·es, des élèves et leurs familles, des syndiqué·es, des habitant·es… Face à l’arbitraire scolaire, aux inégalités sociales et à la violence d’État, une dynamique collective et combative s’est créée.

Rappel des faits

Revenons rapidement sur la chronologie des événements.

Dans la nuit du lundi 3 au mardi 4 décembre 2018, cinq élèves du lycée et l’un de leurs camarades sont placés en garde à vue pour soupçon de tag “Macron Démission” sur le panneau extérieur du lycée. Un premier regroupement devant le commissariat d’Ivry intervient dès mardi soir. Nous apprenons parallèlement qu’une plainte nominative a été déposée par l’établissement pour “dégradation volontaire et aggravée de biens publics”.

Le mercredi 5 décembre marque le début d’un blocus de 18 jours, organisé par les élèves en soutien à leurs camarades. Parenthèse (et évidence) : avant la garde à vue, le blocus ne prenait pas ; après, il devient massif et durable. On ne se contente pas de protester contre les réformes de l’éducation, mais on défend les nôtres, victimes de cette lutte.

Devant le lycée : présence de parents, d’élu·es, de syndiqué·es, de militant·es. Une trentaine de professeur·es dénonce aussi la disproportion entre, d’un côté, les faits reprochés, et, de l’autre, la plainte déposée et la longueur de la GAV (36 heures en tout). Et ces profs s’emploient (parfois en vain) à éviter, devant le lycée, tout heurt entre les élèves mobilisé·es et la police.

Durant les dix-huit jours de blocus, nous ne cessons tous de le marteler : le retrait de la plainte est la seule issue. La proviseure, épaulée par un membre du rectorat, oppose une fin de non-recevoir systématique. Le sentiment d’humiliation et de colère nous gagne tous et toutes, encore plus les élèves. La présence permanente de forces de police devant le lycée échauffe les esprits. Quelques incidents émaillent ces journées : deux adultes blessés, trois élèves interpellés pour soupçon de départ de feu (et relâchés au bout de six heures).

Le jeudi 13 décembre, le rectorat finit par accorder une audience à quatre représentant·es du lycée (deux professeur·es, un élève, un parent d’élève). Nouveau camouflet : la plainte ne sera pas retirée.

Lundi 17 décembre : convocation des délégué·es d’élèves par la cheffe d’établissement à 8h. Mais la réunion est retardée par la découverte de tags inscrits la nuit même à l’intérieur de l’établissement. Tags plus offensifs, visant directement la proviseure et le lycée pour revendiquer, une fois de plus, le retrait de la plainte.

Le rôle politique de la répression

À ce stade du récit, petite pause. On serait tenté de dire, au premier abord, “tout ça pour ça…” : toute une débauche de moyens coercitifs et répressifs pour un soupçon de tag “Macron démission” – alors inscrit sur la plupart des murs du pays, en ce lendemain d’acte III des Gilets jaunes…

Tout ça pour ça, effectivement. Car du point de vue du pouvoir, il fallait matraquer d’emblée toute tentative de révolte lycéenne. Si la GAV des élèves fut si longue, si une plainte a été déposée, si ni les instances du rectorat, ni celles du parquet n’acceptèrent de revenir sur leur décision, c’est bien que CE pouvoir (comme ses prédécesseurs) craint par-dessus tout que “les banlieues” opèrent la jonction avec l’autre mouvement populaire en cours, celui des Gilets jaunes.

Mais, à bien y réfléchir, le pourrissement de la situation ne provient pas que du 4 décembre : il remonte à bien plus loin. La répression du mouvement lycéen de décembre 2018 puise ses racines dans les violences policières, sociales, scolaires que subissent les banlieues depuis quarante ans. Chez nous, plusieurs petits faits l’attestent, même si cette question mériterait d’être creusée : 1) les élèves n’ont pas été pris en flagrant délit, mais ils ont été placés en GAV après avoir subi un contrôle d’identité – qu’ils endurent, en réalité, au quotidien. 2) les élèves les plus déterminé·es à lutter contre les réformes Blanquer, à soutenir leurs camarades et à tenir le blocus sont justement les enfants des classes populaires. 3) les semaines de blocus l’attestent : l’institution scolaire fabrique de la colère à force d’ignorer ceux et celles qu’elle devrait défendre. Le dédain de la hiérarchie de l’Éducation nationale, le mépris qu’elle afficha face aux élèves ont littéralement pourri la situation.

L’acharnement

Reprenons le cours du récit. Après le 17 décembre, le blocus perdure jusqu’aux vacances. Les élèves, réuni·es en AG, votent la reprise des cours à la rentrée de janvier, qui se déroule normalement. Le mois de janvier se passe, le mois de février aussi. Plus de nouvelle, ni de la police, ni de la justice, ni du lycée qui n’exige aucune sanction contre aucun élève. L’épisode semble refermé.

Et pourtant : le 20 février, deux mois plus tard, “l’affaire” reprend.

Ce mercredi, aux aurores, en plein bac blanc, six (autres) élèves sont perquisitionnés chez eux, littéralement traînés dans les commissariats de Vitry et de Créteil, et placés en GAV – 36h, une fois de plus, pour quatre d’entre eux. Ils sont soupçonnés des tags du 17 décembre. La mobilisation reprend, mais plus mollement… Les tags, un peu grossiers il est vrai, du 17 décembre ont choqué certaines sensibilités pudibondes, qui se sont arrêtées à leur forme brute et n’y ont pas vu l’expression d’un ras-le-bol exacerbé par deux semaines de conflit. Quatre élèves (trois mineurs et un majeur) sont convoqués devant le juge. Les chefs d’accusation sont lourds. La situation divise la salle des profs, et les soutiens “historiques” du mouvement s’estompent.

C’est dans ce contexte qu’à la fin du mois de février, une douzaine d’entre nous – élèves, parents, profs, citoyen·nes, militant·es ou non – décidèrent de créer un collectif, provisoirement dénommé le “collectif Romain Rolland”. L’urgence était de défendre les quatre élèves inculpés, d’éviter leur exclusion du lycée, de payer les frais d’avocat et de préparer leur future défense. Grâce à de multiples concours, de la ville, des élu·es, des familles, des ami·es, nous avons mis sur pied une caisse de soutien, alerté les médias, organisé plusieurs repas collectifs, et surtout un concert – autant d’actions qui nous ont permis de recueillir suffisamment de fonds pour, au moins, payer les frais de justice. Et aucun élève ne fut exclu de Romain Rolland.

Où en sommes-nous aujourd’hui ? Les élèves mis en examen seront convoqués, jugés. L’un d’entre eux risque une peine de prison ferme, les autres, plus vraisemblablement, des amendes. Nous nous remobiliserons pour les procès.

À terme, nous sommes évidemment prêt·es à étendre notre action, et à ne pas nous en tenir à la défense de “nos” lycéens, à rappeler sans cesse, à travers les exemples concrets dont nous avons été victimes ou témoins, que la violence répressive doit être combattue partout où elle fait rage.

Notre collectif, ce sont des moments de lutte, mais aussi des instants de joie et de fraternité. Les repas, le concert, furent beaux, heureux, solidaires. Les expressions qui en jaillirent aussi. Pour conclure, donnons la parole à l’un de nos membres, élève à Romain Rolland, gardé à vue le 20 décembre, qui a su mieux que quiconque donner un sens à notre bataille.

La réponse à un article désastreux

Le 11 mars 2019, en réaction à un article désastreux publié dans Le Parisien (ce n’a pas été toujours le cas…), Ghaïs Bertout-Ourabah, place de la Mairie à Ivry-sur-Seine, a prononcé ces mots :

Le mercredi 20 février 2019 à 6 heures du matin, nous sommes cinq élèves du lycée Romain Rolland à avoir subi une perquisition à domicile.

Nous sommes tous choqués de l’article paru dans Le Parisien le 21 février 2019 titré : « Ivry : des armes et des brassards police saisis lors des perquisitions chez les lycéens » et écrit par D. Courtine. 

Nous sommes indignés de ce titre racoleur qui nous présente comme des délinquants. Nous aurions apprécié pouvoir nous expliquer sur la présence de ces objets chez nous. Il s’agit, pour les brassards, cela peut étonner, d’accessoires utilisés dans le cadre d’un atelier théâtral et de projets de cinéma. Quant au katana et au pistolet d’airsoft retrouvés chez les élèves majeurs, ce n’est pas interdit par la loi. N’aurait-il pas fallu nous convoquer tous pour pouvoir nous expliquer sur les faits ? Nous tenons à préciser qu’aucun de nous n’était connu des services de police avant les faits. Nous ne sommes pas des délinquants. Plus grave : nous avons constaté avec un grand malaise que cet article a beaucoup été relayé sur Twitter par des comptes d’extrême-droite, accompagnés de commentaires comme : « Jeunesse Benallienne ! », « Les Benallas de banlieue ! ». Certains se livrent même à des insultes personnelles. 

Nous aurions souhaité pouvoir nous exprimer sur cette perquisition très humiliante : nous avons été menottés devant nos parents, nos chambres retournées pour des faits remontant à deux mois. Une perquisition sans réel sens ; des ordinateurs portables, clefs USB, disques durs externes, un katana, une arme d’airsoft, un drapeau de l’Algérie, un autre du PSG ont été réquisitionnés pour “l’enquête”.

Voilà bien la suite du contrôle d’identité le soir des faits : armes pointées sur nous, tutoiement, insultes, langage virulent, palpation dégradante, aggravée par les assauts d’un chien non maîtrisé. La perquisition et la garde à vue n’étaient-elles pas une tentative d’intimidation ? 

Nous essayions juste de nous exprimer face aux réformes du lycée, à l’aberration qu’est ParcourSup, au manque de professeurs, de moyens, à la surcharge des classes, à la disparition progressive des options. 

De ce fait, nous aurions apprécié pouvoir nous exprimer également sur le fond de l’affaire. Rappeler que cette perquisition est la suite de faits qui remontent à décembre 2018. Avant de continuer mon propos, j’aimerais citer Martin Luther King qui disait : « La violence, c’est le cri de ceux qui ne sont pas entendus ». C’est pour cela que j’aimerais rappeler que ces tags insultants qu’on nous reproche sont apparus après deux semaines et demie d’un blocus que nous continuons à considérer comme légitime. Faut-il encore rappeler la disproportion entre un tag « Macron démission » et 36 heures de garde à vue, ainsi que la plainte déposée par la proviseure ? La fatigue s’accumulait, un climat anxiogène naissait chez les lycéens face au refus de tout réel dialogue avec les représentants de l’Éducation nationale. Nous avions le sentiment de ne pas être entendus, d’être incompris. Comment ne pas être tendus ? Présence, tous les jours, des forces de l’ordre devant le lycée, interpellation musclée de nos camarades un jour de blocus, sentiment d’abandon. Tant de facteurs qui créent de l’incompréhension et de la frustration.

Nous pensons que le ministre de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, devrait songer à établir une réelle égalité scolaire en France, faire des lycées de banlieue une priorité au détriment des élites, revoir la plate-forme d’accès aux études supérieures. Nous ne sommes pas convaincus que l’affichage des drapeaux français et européen ainsi que l’affichage de La Marseillaise dans les classes amélioreront nos conditions d’études ainsi que notre réussite. 

À présent, nous souhaitons préparer notre défense pour répondre de nos actes face à la justice. Nous aimerions remercier toutes les personnes qui nous soutiennent, et particulièrement nos professeurs. Montaigne disait : « Enseigner, ce n’est pas remplir des vases, mais allumer des feux ». Depuis le blocus, nous avons le sentiment que cette flamme grandit, non pas une flamme de haine, mais une flamme d’espoir. Cela peut paraître utopiste, mais c’est ensemble, main dans la main, en luttant face à cette répression face aux inégalités qui nous entourent, que nous bâtirons un monde meilleur. Pour finir, je dirai qu’aussi violente et brutale soit-elle, la répression ne pourra faire taire la voix des lycéens.”

Collectif Romain Rolland

Sur Twitter : Collectif Romain Rolland@RRolland94200

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