Anti-impérialisme ou union nationale contre le terrorisme ?

Anti-impérialisme ou union nationale contre le terrorisme ?

La révolution que mène le peuple syrien contre son sanglant tyran Bachar al-Assad met au jour, tel le révélateur du tirage argentique, le rôle des puissances impérialistes, régionales, et de leurs alliés de circonstance.

Du Maghreb à la péninsule arabique, puis au Soudan et bien au-delà, aux marges de l’empire chinois, les réalités prédatrices de pouvoirs dictatoriaux alimentent la lutte désespérée des peuples.

Les inégalités et injustices et, souvent, la brutalité de ces pouvoirs sont telles que la fiction de règles démocratiques vole en éclat. Usure du pouvoir et démagogie outrancière génèrent l’amplification de la conscience politique et la contagion révolutionnaire.

En Syrie, dès 2012, surgissent des forces islamistes telles que Daesh, Al Qaïda, puis le Front al-Nosra, aujourd’hui devenu Hayat Tahrir al-Sham. Ces groupes barbares prennent à revers les combattantEs pour la liberté, favorisant le chaos dont Bachar al Assad tire tous les bénéfices. La politique interventionniste au Machrek des armées impérialistes russe et américano-occidentales n’a-telle pas provoqué l’excroissance délétère de ces factions terroristes ?

Déclin de l’impérialisme américain

L’impérialisme américain, dont les revers se sont succédé depuis la fin de la guerre au Vietnam (avril 1975), s’enlise dans l’espace du sous-continent indien et tente de s’extirper du guêpier moyen-oriental où il s’est enferré depuis sa guerre en Irak, sans pouvoir s’opposer à la montée inexorable de la Chine dans l’hémisphère sud et de la Russie au Machrek, via la Méditerranée orientale.

Guerres sans fin

L’administration Obama ayant pris ses distances au Moyen-Orient, le retrait inexorable des forces américaines au nord-est de la Syrie (Manbij), loin d’être une anecdote relevant d’un recul tactique, témoigne d’une absence de cohérence stratégique de l’administration Trump, obnubilée par la prochaine élection présidentielle. Le président réduit ainsi la politique au Moyen-Orient et en Afghanistan à la tenue de sa promesse auprès de son électorat de ramener les boys, seul viatique d’une possible réélection, et précipite de fait le retour des troupes positionnées en Syrie du nord.

Un tel retrait, début octobre 2019, a entraîné celui des troupes de l’alliance occidentale, laissant sur le terrain les Forces démocratiques syriennes (FDS) vertébrées par les YPG (Unités de protection du peuple, luttant pour l’autodétermination du Kurdistan syrien)-YPJ (la branche féminine : brigades composées exclusivement de femmes) face à l’armée turque et à ses milices, aiguillonnées par un Erdogan pressé d’en découdre avec les Kurdes.

Le retrait des forces américaines

La décision de Trump est désavouée par son état-major, mais aussi par son ministre de la défense, James Mattis, démissionnaire, et par le diplomate pour les questions du Moyen-Orient Brett H. McGurk. Le mécontentement en termes d’opposition d’une majorité du Congrès et, plus grave, d’une large fraction du parti républicain, est la marque d’une exacerbation qui pourrait à terme conduire à un collapsus des institutions américaines, suite à une possible démission forcée d’un président “empêtré” dans ses relations avec les autorités russes et ukrainiennes.

Ce retrait des troupes américano-occidentales laisse libre l’espace tant convoité par Damas dans sa reconquête du territoire national. Devrions-nous rappeler que l’implication de la coalition internationale, sous la conduite des États-Unis, dans la défense du verrou de Kobané, n’était que prétexte tactique à “sanctuariser” les régions de Deir ez-Zor, sur l’Euphrate, et de Rakka, où se concentrent les gisements de pétrole, de gaz, d’eau et de ressources vivrières. Ces atouts économiques sont déterminants en termes géo-stratégiques concernant la Syrie. La cession de telles richesses, ajoute à la consternation au plus haut degré de l’État US, sachant que Daesh, toujours présent dans la région, pourrait profiter de l’opportunité pour se redéployer et se saisir de gisements de pétrole ou de gaz qu’il disputerait à Damas.

La stupidité d’un tel gâchis au regard des intérêts de l’impérialisme américain oblige le Pentagone à contraindre Trump de revenir, a minima, sur sa décision. Les forces américaines s’empresseront de réoccuper la zone des champs pétroliers afin de les «sécuriser».

Accord russo-turc

Le 22/10/2019, après d’âpres négociations, Poutine et Erdogan convenaient d’un accord qui donne à Ankara toute latitude pour une campagne militaire par terre et air pour s’emparer d’un espace dit de sécurité de 30 km de profondeur sur le territoire syrien afin d’en chasser les forces des YPG-YPJ le long des limites frontalières avec la Syrie. L’accord stipule qu’une protection armée turco-russe, composée de milices mixtes opérationnelles, assurera la sécurité dans ce territoire ainsi délimité.

Au lâchage des YPG-YPJ par les forces américano-occidentales s’ajoute l’entente russo-turque contre les intérêts de Damas, qui se voit frustré et floué par son allié russe. Les conditions sont ainsi créées pour un retour d’alliance entre les directions politiques du PYD (branche syrienne du PKK) et du régime de Damas.

Nettoyages ethniques et élimination des opposantEs

L’offensive turque pourrait, à terme, permettre à Erdogan de déplacer les populations arabo-sunnites réfugiées sur son sol vers des camps installés à la hâte dans ce couloir frontalier, au détriment des populations à majorité kurde contraintes de fuir vers l’est en direction de l’Irak.

Ce départ forcé annoncerait des flux migratoires gigantesques, pouvant concerner plus de deux millions de personnes réfugiées. Cette arrivée massive d’Arabes sunnites dans des régions peuplées de mosaïques ethniques à dominante arabo-kurde serait un désastre humain en termes de nettoyage ethnique.

Par ailleurs, l’allégeance du PYD aux forces de Damas, laisse à celles-ci les moyens de procéder à l’élimination des militantEs opposéEs au régime, y compris ceux et celles enrôléEs dans les FDS qui combattaient au sol pour les forces occidentales. Faisal Mekkad, vice-ministre des Affaires étrangères de Bachar, déjà menace : “Les FDS ont trahi leur pays et commis des crimes de guerre”. Le terme “trahison” est lâché, la sanction, pour beaucoup de militantEs et combattantEs sera définitive… et gageons que la direction politique bureaucratique du PKK-PYD ne leur sera d’aucun secours.

Campagne internationale contre le terrorisme de Daesh

Daesh, après s’être emparé du nord de la Syrie au cours des mois juin-juillet 2014, de Mossoul et de la province d’Anbar en Irak, proclame le Califat en août, et lance en septembre une violente offensive sur Kobané/Aïn el-Arab.

Ce surgissement inédit d’un État dit “islamique” (EI) d’une violence inouïe donne l’opportunité aux puissances occidentales pour se constituer en “coalition internationale” qui interviendra en Syrie le 8 août 2014.

La Russie, quant à elle, conduira ses propres interventions à partir de septembre 2015 contre le peuple syrien opposé à Bachar et à son régime, au prétexte de combattre le djihadisme. L’attentat parisien du 7 janvier 2015 contre Charlie Hebdo, revendiqué par l’EI, cause une très forte émotion nationale, qui s’exprimera par une manifestation de centaines de milliers de participantEs, à laquelle se joindront des chefs d’État de puissances impérialistes et leurs suppôts, passés maîtres en termes de terrorisme d’État, ainsi celui d’Israël.

Le ton est donné : l’alibi sera désormais “notre combat” contre le terrorisme islamiste. Le siège de Kobané/ Aïn el-Arab focalise toute la lumière des projecteurs médiatiques et plonge dans l’ombre celui d’Alep, alors que 1300 combattants puisés dans ses propres forces partent le 14 octobre 2014 se joindre aux côtés des forces kurdes directement confrontées à l’assaut de Daesh.

La lutte de l’ ASL contre Daesh

En 2012, le peuple syrien insurgé et engagé dans la lutte armée demandait des armes, plus précisément d’auto-défense, pour faire pièce aux incessants bombardements aux barils de TNT dévastateurs parmi les populations civiles, largués depuis les hélicoptères du régime. Mais ce peuple insurgé n’a jamais alors sollicité une quelconque intervention directe ni d’une puissance régionale (la Turquie), ni de puissances impérialistes occidentales sur son sol.

Néanmoins, sans couverture aérienne, l’Armée syrienne libre (ASL), début 2014, a bouté les forces de Daesh (lesquelles disposaient pourtant pour l’occasion de l’appui des forces aériennes du régime) hors de plusieurs gouvernorats du nord et de l’ouest du pays.

Le peuple syrien sait par expérience que les États liés aux intérêts d’une puissance impérialiste ne sauraient être souverains, et donc en mesure de promouvoir de réelles ouvertures démocratiques susceptibles d’annihiler le regain de forces terroristes.

L’intervention française

Dans les faits, si nous observons l’intervention française en Irak (opération Chammal) en 2014, puis en Syrie en 2015, nous pouvons rapidement comprendre que la lutte contre le “terrorisme” est “accessoire”, occultant ce qui, concrètement se trame, s’élabore et se projette en termes d’alliances pour exercer la domination par la force armée sur les espaces intercontinentaux, dans les secteurs d’implantations d’intérêts économiques français.

On a réussi à très bien travailler avec les Américains” résument en termes lapidaires des membres de l’état-major français en Syrie et en Irak. Du “bon travail”, mais avec une inflexion qui n’est pas sans importance : “si on voulait un rapport coût humain/efficacité correct cela a été réussi. Mais l’objectif qui était de vaincre Daesh n’est pas atteint” (Michel Goya, historien militaire). Observation corroborée par le colonel Legrier, chef de la “Task Force Wagram”, qui abonde en dénonçant au sein de l’état-major, en février 2019, “l’échec de la stratégie menée lors de la bataille d’Hajin (Syrie) fin 2018. Les destructions massives occasionnées par l’aviation franco-américaine ont semé les germes d’une résurgence prochaine d’un nouvel adversaire”, affirme-t-il. Autrement dit, une tête de coupée, s’en dresse une autre… tout aussi déterminée dans sa volonté de violence vengeresse ! Et pourtant, l’armée française, dont la participation ne relève que de 5 % de la totalité des frappes de la coalition, n’a pas lésiné sur les moyens. Selon un relevé du journal Le Monde, “notre armée a participé à 2 500 bombardements aériens, a tiré 100 missiles de croisière Scalp et 3 000 bombes. Au sol les canons Caesar ont lancé 18 000 obus de 155mm. Bilan faible”. La France prétend, fin 2016, avoir tué 2 500 djihadistes, mais ignore l’hécatombe humaine causée parmi les populations civiles du fait de ce déferlement balistique.

L’autosatisfaction de “notre” état-major se situe ailleurs. Plus constructive serait sa capacité à élaborer des propositions de collaboration avec la puissance américaine qui partage avec la France des intérêts communs au Sahel, et au-delà sur tout le continent africain. La Task Force Wagram française, dont la participation a été appréciée sur le terrain irakien par Washington, permet aujourd’hui, selon une source militaire de bénéficier de l’aide américaine au Sahel : “Ils nous fournissent en retour des avions de transport et des ravitailleurs au Sahel”. “Gagnant-Gagnant” pour les deux impérialismes !

La collaboration franco-russe

Qu’en est-il à l’Est, où s’engage le dialogue avec Moscou?

La destruction du long-courrier MH17, l’Ukraine, la Crimée, le Donbass, mais aussi la Syrie seraient autant de pommes de discorde, mais à diplomatie française rien d’impossible, d’autant que le président Macron connaît un regain de jeunesse en faisant un retour sur ses engagements chevènementistes passés. Mieux vaut multiplier à l’Ouest comme à l’Est toute piste potentielle profitable aux “intérêts français”.

L’état-major français, dont la vieille tradition est de garder des liens chaleureux avec Moscou en souvenir de la geste héroïque de l’escadron de chasse Normandie-Niémen, se soucie plus sérieusement de la coopération militaire, de la maîtrise des armements, de l’anticipation des crises, et des principes et valeurs communes… pour enfin se pencher sur ce qui constitue le cœur des réels intérêts partagés, tels qu’évoqués par Florence Parly, ministre de la Défense, J-Y le Drian, ministre des Affaires étrangères, et leurs homologues Sergueï Choïgou et Sergueï Lavrov concernant les questions de l’Espace, mais aussi de la sécurisation commune de “nos” implantations en Afrique “l’Espace et l’Afrique, bons laboratoires de ce que la France et la Russie peuvent faire ensemble”. Une bonne entente permettrait à Moscou et à Paris de sécuriser leurs actions militaires et économiques en République de Centrafrique, où ces deux puissances impérialistes peinent à s’implanter.

Il est important de pouvoir se parler, d’éviter les incompréhensions, les incidents, les frictions” insiste J-Y Le Drian. “Nous avons écouté et sommes intéressés”, confirme S. Lavrov.

Gageons que si ces approches entre états-majors et diplomates venaient à concrètement se confirmer, et il y a peu de raisons d’en douter, la diplomatie française sous la houlette de Macron devrait conduire à des relations plus souples et consensuelles avec le maître du Kremlin, qui permettraient  l’acceptation du régime de Damas comme désormais convenable.

Enfin, il serait bien naïf de penser que “notre armée républicaine” demeure mobilisée pour notre sécurité. Elle est constituée au service des détenteurs de richesses et ne peut que susciter défiance et colère sur les terres des peuples qu’elle entend maîtriser et dominer. Ses buts sont de sécuriser des lieux et espaces d’exploitation et les centres de décisions liés aux sources d’appropriation de richesses. Les espaces tenus par Areva ou Total sont sécurisés par des forces armées positionnées en protection.

Perte de conscience de classe

Les armées impérialistes, elles-mêmes criminelles, génèrent la violence, qui peut s’exacerber et se retourner contre les peuples qu’elles prétendent représenter.

Ce n’est donc plus “l’islamisme” ou une autre idéologie qui donne naissance au terrorisme, mais l’expression la plus achevée du capitalisme, l’impérialisme, dont nous sommes comptables.

Quelles seraient nos responsabilités et exigences ? Il est atterrant de voir aujourd’hui que nombre de militantEs et personnages politiques prétendument de gauche ou révolutionnaires se laissent saisir et emporter par le discours sécuritaire ambiant, en permanence attisé par des politicienNEs véreux/euses de droite et d’extrême droite, qui versent dans la démagogie du combat contre la “barbarie islamiste”, porté par un idéal d’union nationale et de collaboration de classe. Pour illustrer ce dévoiement de nos responsabilités militantes, ce meeting du 24 mars 2019, tenu par des organisations de gauche et d’extrême-gauche, lesquelles rassemblaient à la tribune militantEs d’Alternative Libertaire, de la France Insoumise, du MRAP, du NPA, de Solidaires, de SOS-racisme. Toutes les prises de paroles firent converger vindicte et condamnation sur les cibles convenues représentées par la Turquie d’Erdogan et Daesh, évitant sans vergogne d’évoquer la figure sanglante du terroriste en chef, Bachar al-Assad, clé de voûte des impérialismes au Machrek. À l’exception des camarades d’Alternative Libertaire et du NPA, qui renvoyèrent dos à dos Erdogan et Bachar al-Assad, ce qui représente une maigre consolation! Nul n’a osé exiger le retrait des troupes françaises de Syrie et d’Irak et appeler au soutien des populations d’Idlib assiégées. Quant à Mélenchon, “notre” représentant de la gauche radicale, il persiste à se répandre en discours de légende qui essentialise le peuple kurde et alimente la confusion politique “Incroyable courage des combattant·es kurdes. Sous nos yeux le lâche abandon de nos alliés aux mains d’Erdogan. Le parti médiatique préfère soutenir les Daech de Goutta (sic)”. Peu lui importe que les insurgéEs de la Ghouta se soient toujours opposéEs aux islamistes comme aujourd’hui ceux, celles d’Idlib. Récemment, le leader “insoumis” déclarait être une “bonne nouvelle” que les forces des FDS se joignent à celles du régime… et demandait même que l’armée française “aide” Bachar !

Conclusion

Les urgences se multiplient et il faut y répondre.

En Syrie, l’heure n’est certainement pas à nourrir la haine entre Kurdes et Arabes sunnites, mais d’œuvrer à concilier ce qui, historiquement, participe de leurs intérêts communs. L’insurrection de 2011 au nord de la Syrie aurait pu permettre, sans l’intervention dominatrice en termes militaires du PKK, de définir un projet politique émancipateur commun conduisant à l’éradication du régime du dictateur Bachar al-Assad, ennemi de la majorité des citoyenNEs syrienNEs, a fortiori kurdes. Dès 2011, la question de l’autodétermination du peuple kurde a été évoquée, et reconnu son combat légitime contre le pouvoir colonial turc. Aujourd’hui, la dérive politique du PKK-YPG est consommée. Leur allégeance réitérée au fasciste Bachar al-Assad les conduira inéluctablement à l’humiliation et à la violence du mépris. L’impérialisme russe participera au maintien du peuple kurde de Syrie dans l’asservissement. Il n’est pas possible de penser que le PKK-YPG puisse affirmer et maintenir un territoire libre avec de tels maîtres, pas plus que sous l’autorité passée des impérialismes occidentaux.

Le peuple syrien doit être impérativement soutenu, dès lors qu’il continue à faire vivre l’épicentre des révolutions arabes qui se réactivent en Algérie, en Égypte, au Soudan, en Irak, au Liban. Le peuple palestinien, autre épicentre, ne saurait tarder, encore et toujours, à se soulever.

Pour ce faire, nous devons nous opposer à la démagogie populiste qui dévoie nos acquis théoriques, élaborés au cours des décennies passées par des militantEs et intellectuelLEs révolutionnaires, que nous devons, militantEs syndicalistes, nous réapproprier.

De même, la vigilance et l’action s’imposent contre la démagogie populiste qui fait force de loi dans les instances politiques des puissances impérialistes dont le couple infernal Trump-Poutine est l’illustration.

Même modestement, nous devons militer sans sectarisme pour l’union de ces peuples en révolution et œuvrer à leur soutien.

Notre engagement anti-capitaliste et anti-impérialiste doit nous mobiliser pour exiger le retrait des troupes françaises en Irak et en Syrie, ainsi que l’ensemble des troupes étrangères qui prennent souche dans ces pays pour mieux les dépecer. Alors œuvrerions-nous à tarir les marais djihadistes et à nous prémunir des attentats islamistes.

Claude M., le 7-11-2019

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