Alice et le maire

Alice et le maire

On attend un film politique ; en fait hormis la dimension générale de la critique des milieux de pouvoir – à quelque niveau qu’on la prenne au cinéma comme à la télévision, il y a eu des œuvres fortes et mémorables sur ce thème – c’est un duo psychologique qui l’éclipse.

Le jeu des deux protagonistes est remarquable, celui de Fabrice Luchini surtout, très intériorisé et nuancé, la sincérité de son amitié admirative pour une égale renversant les schémas attendus de la séduction exercée sur un homme vieillissant par une très jeune femme.

Je ne peux manquer d’évoquer, quant à la justesse de la peinture du milieu, d’une froideur technique effrayante où le “sensible”* n’a aucune place, mon expérience parisienne de conseillère municipale au début de ce siècle…

Les deux amis tentent ensemble une approche vraiment politique des problèmes et de leur fonction au service d’un idéal, celui qu’à gauche, la vraie, nous servons avec plus ou moins de vigueur, de constance, d’indépendance aussi. Qui a à voir avec le métaphysique ; c’est la vérité de leurs échanges, de leurs lectures communes qui développent en eux cette force de nager ensemble à contre-courant et de préférer servir une certaine idée de la société que leur propre carrière. Qu’il et elle ruinent pour finir.

Le fatalisme pessimiste de la leçon aurait pu être allégé.

Par exemple par le développement de pistes amorcées et laissées en suspens, comme celle de cet imprimeur qui lui aussi rayonne d’une vaillante et subversive humanité et méritait mieux que cette coucherie sans lendemain avec l’héroïne.

Le lyrisme et la force du discours du maire condamné auraient pu aussi susciter autre chose que le vide affligeant d’une censure sans appel.

Sur le plan de l’image, au cinéma plus encore que dans les autres arts, la forme EST le fond, l’enfermement d’un tête à tête presque continu sur fond de galerie courtisane, aurait pu être aéré par l’utilisation de ce “Film sur le Futur” dont le contenu nous est soustrait dans la séquence de la projection.

Au total une œuvre ambitieuse au départ, desservie au fond par la prouesse d’acteur et d’actrice au détriment d’une ouverture et d’un approfondissement porteurs d’espoir.

Plus puissamment politique est Joker (USA 2019 de Todd Phillips), lui aussi remarquablement interprété (par Joachin Phoenix) mais qui du fait du sujet même : l’injustice sociale, peut bénéficier auprès du public d’une étonnante résonance, dans un contexte différent, sur un mode plus tragique, avec le mouvement des Gilets Jaunes.

Marie-Claire Calmus

Alice et le maire (France, 2019) de Nicolas Pariser, avec Fabrice Luchini et Anaïs Demoustier.

* Concept du philosophe Jacques Rancière désignant les affects dans tous les domaines de l’existence dont le politique.

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