Ramón Acín, un humaniste libertaire

Ramón Acín, un humaniste libertaire

6 août 1936. Ramón Acín, 48 ans, est fusillé au pied du mur du cimetière de Huesca, petite ville d’Aragon. Cet assassinat fait partie des premières exécutions du soulèvement fasciste du 18 juillet 1936. Le nom d’Acín sera oublié pendant des décennies, effacé de la mémoire collective par la dictature franquiste.

Pourtant, Ramón Acín mérite d’être connu : artiste — illustrateur, dessinateur, peintre, sculpteur — mais aussi pédagogue passionné, journaliste, militant libertaire, et par-dessus tout humaniste, homme bon, habité par une volonté et un engagement indéfectibles pour bâtir une société de justice, de liberté, de solidarité.

L’artiste, libre et engagé

Ramón Acín naît le 30 août 1888 à Huesca dans une famille plutôt aisée. Son père est géomètre, sa mère institutrice. Très tôt, il se passionne pour le dessin.

Dans Une esthétique anarchiste et d’avant-garde, S. T. Planells définit ainsi l’artiste aragonais : “l’œuvre d’Acín, c’est la recherche incessante, le renouveau constant, la radicale liberté dans le traitement des formes et du langage”. Ce qui le rend inclassable selon les catégories habituelles.

Dès le début ses dessins de presse et ses caricatures, d’un humour caustique, stigmatisent son environnement socio-politique : l’absurdité de la guerre, la présence oppressante de l’Église, les inégalités sociales et autres thèmes qui le révoltent.

Lors de séjours à Barcelone, Madrid et, surtout en 1926 à Paris, il est au contact des avant-gardes européennes. Il rencontre des créateurs tels que Juan Gris, Picasso, García Lorca, Buñuel…

Il côtoie les esthétiques de son temps : modernisme, surréalisme, cubisme, futurisme… Sa curiosité artistique et son besoin de liberté l’amènent à pratiquer des esthétiques et des techniques très diverses. Ainsi, il trace son propre chemin en artiste libre pour parvenir sur le tard à des réalisations sobres et épurées telles que ses sculptures en tôle découpée. Son ouverture à la nouveauté ne l’empêche pas d’être attaché aux arts populaires, au patrimoine aragonais, aux traditions de sa terre — tout en se démarquant du régionalisme au nom de son “humanisme universaliste”.

Ni sa passion pour les arts plastiques ni le succès de ses expositions (Madrid, Barcelone) ne l’écartent de ce qui reste prioritaire à ses yeux : son engagement politique, sa responsabilité de “grain de sable”, selon ses mots, au sein de la tempête révolutionnaire “qui va tout emporter”, espère-t-il, de cette Espagne rétrograde, ankylosée, injuste envers les plus faibles. C’est ce qu’il écrit en juin 1931, à Madrid où il est délégué du Haut-Aragon au congrès de la CNT et où, en même temps, il expose ses œuvres à l’Athénée.

Tierra sin pan, une aventure cinématographique

En 1933, son ami Luis Buñuel est au creux de la vague après le scandale de L’Âge d’or. Ramón Acín, désireux d’aider le réalisateur à produire son film Tierra sin pan tente sa chance à la Loterie de Noël. Il gagne et tient sa promesse : il produit le film et accompagne son ami aragonais en Estrémadure dans las Hurdes, une des régions les plus misérables d’Espagne. Le documentaire réalisé montre un tableau saisissant de misère endémique qui, pour Acín et Buñuel, doit provoquer un choc pour contribuer à améliorer le sort de cette population rurale oubliée de tous. La jeune République y verra une critique de sa politique sociale et censurera le film qui ne sortira à Paris qu’en 1937. En 2019, dans le film d’animation Buñuel après l’Âge d’Or, Salvador Simó retrace l’aventure de ce tournage.

Le militant humaniste

En tant que militant politique, Ramón Acín, est constitué d’une double appartenance : le “costisme républicain” et l’anarcho-syndicalisme de la CNT (Confederación Nacional del Trabajo). À l’instar de nombreux jeunes nés à la fin du XIXe siècle il est imprégné de “costisme” : Joaquín Costa homme politique, juriste, économiste et historien espagnol fut le représentant majeur du mouvement intellectuel de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle connu sous le nom de “Régénérationnisme”. Ce personnage protéiforme, haut-aragonais comme Ramón Acín, est un ardent réformateur dont les idées furent souvent récupérées par des courants de tout le spectre politique. La “génération Acín” fut sensible en particulier à ses critiques du système politique monarchique fondé sur l’oligarchie caciquiste, à savoir sur la toute puissance des notables locaux et, sur le plan socio-économique, à ses programmes de répartition de terres et de développement de l’irrigation et du reboisement, de profonde réforme de l’enseignement entre autres.

Son socle anarcho-syndicaliste, Ramón Acín va le bâtir à partir d’un vécu qui l’amènera à adhérer à la CNT : la pauvreté et l’analphabétisme qu’il côtoie ; le poids de l’Église sur la politique et la société qu’il dénoncera sans ambigüité, cette Église qui a falsifié, écrit-il, le vrai message chrétien ; la désastreuse guerre coloniale du Rif et son injuste conscription dont seuls les riches peuvent s’exempter ; la dure répression du soulèvement populaire anti-belliciste lors de la “Semaine Tragique” de Barcelone (1909) ; la Guerre de 14-18 qui confortera son antimilitarisme et son pacifisme ; la Révolution Russe dont les perspectives “l’enthousiasmèrent” dans un premier temps (1918) et dont les développements le déçurent par la suite, lui le partisan de “l’autre communisme, le libertaire” respectueux de l’individu (1927); l’assassinat du syndicaliste de la CNT Salvador Seguí par les pistoleros à la solde du patronat catalan qui le conforta dans son rejet constitutif de la violence : “Nul ne peut condamner ni exécuter une personne, ni au nom de la loi, ni au nom de rien.” (1923).

Ramón Acín, l’“anarchiste blanc”, le pacifiste antimilitariste, opposé au terrorisme et à toute violence incarne un humanisme libertaire qu’il exprime tout au long des articles qu’il rédige pour diverses publications : Solidaridad Obrera, Lucha Social, ainsi que le quotidien local El Diario de Huesca.

En décembre 1930, il est impliqué dans le Soulèvement pro-républicain de Jaca, petite cité proche de Huesca. Le rôle de Ramón Acín est d’organiser une grève générale à Huesca pour accompagner le soulèvement. Son ami le capitaine Fermín Galán déclenche l’insurrection, déclare la IIe République et descend sur Huesca avec ses troupes. L’armée gouvernementale arrête la colonne rebelle. Galán est arrêté et fusillé le surlendemain.

Ramón Acín se cache puis part en exil à Paris. Exil qu’il partagera avec des dirigeants de la future IIe République espagnole.

Au printemps 31, les partis républicains remportent les élections. Le roi Alphonse XIII abdique. La IIe République est proclamée.

La IIe République 1931-1936 est une période de très grandes tensions sociales.

Des mouvements insurrectionnels éclatent régulièrement, que les gouvernements soient de gauche ou de droite. La CNT a un rôle prépondérant dans les révoltes populaires.

Les épisodes les plus violents se produisent à Casas Viejas (Andalousie 1933) et aux Asturies (1934) où le gouvernement de droite envoie la Légion sous le commandement du général Franco qui écrase l’insurrection — plus de 3000 morts.

Ramón Acín n’a rien d’un politique “classique” : très impliqué mais sans ambition personnelle, modeste et charismatique à la fois, il excelle sur le terrain, animant des meetings, suscitant la création de sections syndicales de la CNT, représentant le Haut-Aragon lors des Congrès Confédéraux… Ses prises de position, ses actions, sa participation aux mouvements de grèves, manifestations et meetings le conduisent en prison à plusieurs reprises.

Défenseur des animaux et de la nature

Il milite aussi pour le respect des animaux et de la nature au nom de la vie.

On voit sur la photo (ndlr voir page 32) que Ramón a libéré “l’oiseau de chair et de plumes” de sa cage pour le remplacer par un oiseau en papier : “Je ne pouvais pas appeler frère l’oiseau et être son geôlier”. Cette attitude de respect est fondamentale chez Acín. À l’égard de l’enfant il la manifeste de façon inconditionnelle : “tu ne le frapperas pas, pas même avec une fleur”.

Il critique la corrida, et dénonce ces divertissements de la foule qui n’apportent, dit-il, “ni force, ni beauté, ni joie, ni culture, ni bonté”.

Il s’en prend aussi au football quand au lieu de développer la “fraternité universelle” il exprime une “sauvagerie nationaliste”. Piètre témoignage d’hospitalité, remarque-t-il, quand les autorités sont obligées de faire protéger l’équipe des visiteurs par la Guardia Civil !

Le pédagogue passionné

En 1917, Ramón Acín est nommé professeur de dessin à l’École Normale d’Instituteurs de Huesca. En 1922, il crée à son domicile une Academia où divers publics viennent pratiquer le dessin, parmi eux des ouvriers qu’il forme bénévolement.

Dans sa trajectoire pédagogique, il s’inspire de deux modèles éducatifs : La “Institución Libre de Enseñanza” fondée à Madrid à la fin du XIXe siècle et “l’École Moderne” fondée à Barcelone en 1901 par Ferrer i Guàrdia, libre-penseur, franc-maçon et libertaire non-violent.

L’Institution Libre d’Enseignement est sans lien avec l’État, sans dogme politique, religieux ou moral.

L’École Moderne promeut l’éducation libertaire fondée sur le modèle de l’école mixte, laïque, en contact avec le réel et orienté vers le respect et l’épanouissement de la personne dans un contexte d’autonomie et d’éducation à la solidarité.

Viendront plus tard se greffer à ces modèles les apports de Célestin Freinet avec l’expression libre et l’imprimerie à l’école.

Dans ses articles, Ramón Acín fustige l’école obscurantiste, discriminante et cruelle et prône l’école laïque et rationnelle : mieux vaut “enseigner un enchaînement de vérités” plutôt qu’“une kyrielle de mystères” écrit-il.

Pour lui, c’est une certitude : l’éducation est le principal levier de la révolution sociale. L’instruction permettra l’émancipation des individus ce qui débouchera de façon naturelle sur la transformation de la société.

Katia et Sol, les deux filles du couple Ramón Acín/Conchita Monrás, ne fréquenteront pas les écoles de la ville. Leurs parents entendaient ainsi les protéger de toute influence religieuse et des idées conservatrices et assurer leur épanouissement personnel. En 1989, Sol évoquera ainsi son enfance : “c’était une vie pleine de stimulations et de tendresse qui s’est déroulée comme un jeu continuel”.

Parmi les anciens élèves de Ramón Acín, ses disciples Francisco Ponzán et Évaristo Viñuales — futurs instituteurs, militants cénétistes, combattants anti-fascistes et, pour le premier, résistant dans la France occupée — témoigneront des qualités de ce pédagogue qui faisait voler en éclats les cadres rigides de l’enseignement officiel. Ce qui ne l’empêchait pas, selon les témoignages, d’être exigeant sur la qualité de la production finale. Il était contre les programmes car ils contraignent la liberté créatrice ; contre les examens, véritables épées de Damoclès dont il fallait se libérer car “ils corrompent l’essence de l’apprentissage”. Il invitait ses élèves à “étudier pour apprendre et non pour réussir un examen”.

Une fin tragique

Le 18 juillet 36 : coup d’état militaire. Les généraux Mola, Sanjurjo, Franco se soulèvent contre la République. Une partie de l’armée adhère à la sédition, l’autre reste fidèle au gouvernement républicain.

À Huesca la situation est tendue et incertaine. Le gouverneur civil de la ville réunit des représentants des forces vives républicaines. Parmi eux Ponzán et Acín de la CNT. Acín, fidèle à sa ligne non-violente appuie le choix du Gouverneur de ne pas armer la population. Plutôt négocier que provoquer un bain de sang.

Mais militaires et Guardia Civil de Huesca, suivant ceux de Saragosse, rejoignent le soulèvement national.

Dès le lendemain matin, les forces insurgées, Guardia Civil et Carabineros, contrôlent la ville. Ramón se cache à son domicile.

6 août 1936. Dénoncé par un voisin — “les bons voisins de Huesca” écrira ironiquement Max Aub — un groupe d’insurgés fait irruption chez lui, maltraitent sa femme Conchita. Pour la protéger Ramón se rend aux agresseurs.

Il est emmené brutalement et fusillé le soir-même devant le mur du cimetière.

Conchita est brutalisée et emprisonnée. Elle est assassinée le 23 août.

Ses assassins le brisèrent par crainte et par envie” dira Francisco Ponzán

L’assassinat de Ramón Acín précède de treize jours celui de Federico García Lorca. Pour la postérité, le poète andalou et l’artiste libertaire aragonais auront eu en commun le même destin tragique au terme d’une vie consacrée “à convertir leur propre existence en œuvre d’art”.

La Fondation Ramón y Katia Acín entreprend depuis 2005 d’en perpétuer la mémoire.

Xavier Barthes

Site officiel de la Fondation Ramón Acín : fundacionacin.org

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