19 février 2020, attentat raciste à Hanau

19 février 2020, attentat raciste à Hanau

Vu d’Allemagne

Hanau, c’est une ville d’environ 100 000 habitant·es à 80 km de chez moi. Ce n’est pas, comme Gießen, une ville universitaire, c’est une ville qui connut un certain essor grâce à l’industrie. La moitié de la population a ce qu’on appelle “einen Migrationshintergrund”. On pourrait traduire par “La moitié de la population est issue de l’immigration”. L’emploi industriel n’a plus l’importance qu’il a eu, les ouvrier·es d’autrefois sont en retraite, leurs enfants ouvrent des kiosques, des Döner, et, depuis quelques années, des shisha bars où les jeunes se retrouvent le soir.

Mercredi 19 février, vers 10 heures du soir, un homme vêtu de noir est entré dans l’un de ces bars sombres et discrets et a tiré sur tou·tes ceux et celles qu’il a trouvé·es là. Il est reparti en voiture et a, pas très loin du lieu de son premier crime, attaqué un kiosque, puis un autre lieu, ensuite il est rentré chez lui, a tué sa mère et s’est suicidé. Bilan : 11 mort·es.

Parmi les neuf personnes assassinées dans des lieux fréquentés presque exclusivement par des immigré·es, trois Kurdes, les autres sont originaires de Roumanie, Bulgarie, Bosnie. Une jeune femme est issue d’une famille Rom, un homme est d’origine afghane.

L’auteur de ces crimes racistes, Tobias R. est âgé de 43 ans. Il a fait des études de gestion et informatique, a travaillé à des postes à responsabilité, mais avait cessé d’occuper un emploi et semblait ne pas avoir de contacts extérieurs. Juste avant de passer à l’acte, il a envoyé un manifeste de 24 pages sur le net et une vidéo dans lesquels il explique pourquoi son geste est légitime et nécessaire. Il énumère tous les peuples “inférieurs” qu’il faut éliminer. Il avait un permis de port d’armes et s’entraînait dans un club.

Crime raciste ou cas psychiatrique

Pour la majorité des Allemands et Allemandes et la majorité des organes de presse il ne fait aucun doute que le massacre de Hanau est un crime raciste.

Le parti AFD, qui sévit dans les parlements et sur le net, est montré du doigt. On s’accorde à penser, dans la plupart des réactions et commentaires, que ces messieurs-dames qui siègent au Bundestag, dans tous les parlements des Länder et nombre de conseils municipaux ont contribué à créer un climat dans lequel le crime devient possible.

Les dirigeant·es du parti réfutent toute responsabilité. Tobias R. serait un malade, un cas psychiatrique.

Interrogée à ce sujet, Dr. Alexandra Kurth, spécialiste de l’extrême droite à l’université de Gießen, déclare : “Si on se met à la place de l’AFD, c’est une stratégie compréhensible. Lorsqu’on ignore le contexte politique de l’acte et que l’on privilégie la piste psychiatrique, on peut se dispenser de se demander en quoi on a soi-même contribué à créer un climat favorable à de tels crimes”.

Qui a tenu à “psychiatriser” le cas, ici, dans notre petite ville de Lich, c’est… le SPD !

L’association “Pour l’entente entre les peuples” dans laquelle je milite, fondée en 1993, lorsque les foyers de demandeur·euses d’asile brûlaient un peu partout en Allemagne, a voulu prendre position publiquement, mais souhaitait ne pas le faire seule. Le SPD local s’est déclaré prêt à faire une déclaration commune qui serait publiée dans la presse locale. Résultat : pas moyen de s’entendre sur le caractère raciste de l’attentat, le groupe SPD de Lich pense que c’est un cas psychiatrique. Je les vois mal faire barrage aux fascistes alors qu’ils/elles ne prononcent même pas le mot “raciste”.

Nous sommes à moins de 100 kilomètres du lieu de ce crime. Nous sommes en Hesse, dont le gouvernement CDU-Verts (!) a tout fait pour que le dernier crime du groupe NSU, perpétré à Kassel, ne soit pas élucidé. Un membre des services secrets de Hesse était présent sur les lieux, il n’aurait rien vu ! Beaucoup de documents ont été détruits, l’agent est en liberté.

C’est tout près de Kassel que fut assassiné, en 2019, le président de région, favorable à l’accueil de réfugié·es.

C’est encore en Hesse que des réseaux bien structurés existent au sein de la police et dans les forces spéciales de sécurité. Et nous ne sommes pas loin de la Thuringe, où un libéral s’est fait élire dirigeant du Land grâce à la CDU alliée à l’AFD… Depuis, il a démissionné. Le vote aura à nouveau lieu mercredi 5 mars. Le président du Land sortant, Ramelow, du parti Linke, se présente contre Björn Höcke, AFD.

Höcke est un fasciste convaincu, fanatique. Ancien prof de lycée, il est toujours en disponibilité et pourrait reprendre un poste si jamais la politique cessait de lui sourire. Il anime l’aile la plus extrême de l’AFD.

Des évolutions inquiétantes

Je venais à peine d’écrire ces lignes que la dernière nouvelle de Hesse tombe : dans une petite ville de la région de Kassel, une voiture a foncé délibérément sur la foule qui regardait, lundi 24 février, le défilé de Carnaval. Bilan 60 blessé·es, dont de nombreux enfants. Cela ressemble, par le mode d’action, à d’autres crimes perpétrés par l’extrême droite, mais il faut attendre pour en savoir plus. Encore un cas purement “psychiatrique” ?

Depuis, aucun communiqué de la police, silence. On parle désormais de 80 blessé·es et traumatisé·es dans une ville de 7000 habitant·es.

Je milite depuis 20 ans au Conseil des étrangers de ma région. C’est un conseil élu et non une simple association. Notre regard sur les évènements est plus que jamais nécessaire. Et voilà que les Verts, en coalition en Hesse avec la CDU, font une proposition de loi pour supprimer ces conseils indépendants, élus, nombreux dans notre région, et les transformer en de vagues commissions nommées par les pouvoirs en place et constituées pour moitié d’élu·es allemand·es.

La députée “verte” de Gießen a essayé de défendre le projet devant une foule de délégué·es de conseils très remonté·es. D’autres “Verts”, dans la grande salle, se cachaient presque sous les tables de honte. Le parti a convoqué une convention qui a demandé au groupe qui siège au parlement du Land de retirer son projet, qui fait le jeu de l’extrême droite. À l’heure qu’il est, on attend la réaction.

Dans notre microcosme local se dessinent des évolutions inquiétantes : un groupe SPD qui n’ose pas appeler le racisme par son nom, des Verts qui exécutent ce que la CDU leur a demandé, qui a elle-même subi l’influence de l’AFD, qui réclamait à grands cris la suppression des Conseils d’étrangers.

Pendant ce temps, Frau Merkel ne cesse de s’insurger contre le racisme, mais fait la cour à Erdogan, le plus grand raciste qui soit. Elle a trouvé moyen de lui envoyer des condoléances après l’attentat de Hanau, alors que les victimes n’étaient, dans leur grande majorité, pas turques.

Voilà qui ne nous laisse rien augurer de bon pour l’avenir.

Françoise Hoenle

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *