Une époque formidable

Une époque formidable

Les crises écologiques, sociales, politiques, économiques, financières et sanitaires ont entamé leurs convergences, les trois dernières brutalement. Elles étaient toutes annoncées, prévisibles, aucune n’a été anticipée. La morgue des gouvernements est égale à leur incompétence. Aujourd’hui, le confinement freine la pandémie sans la stopper, alors que l’OMS répète : “Testez, testez, testez !”. Les dégâts seront immenses, la sortie de la crise sanitaire trouvera un monde en plein chaos.

Dans l’immédiat, la pandémie pose un voile pudique sur les turpitudes du capital et sa fragilité, sur la spéculation, sur l’exploitation. Mais le voile est fragile et, déjà, les manœuvres du pouvoir apparaissent. Les luttes ne resteront pas confinées longtemps. Les travailleurs et travailleuses n’acceptent plus l’austérité, la destruction des services publics, l’arrogance des dominant·es. Appelé·es à aller travailler quand le télé-travail n’est pas possible, ils /elles exigent une protection face à l’épidémie.

Une impréparation coupable

En 2007 est créé l’Établissement de préparation et de réponse aux urgences sanitaires (EPRUS), un établissement public chargé de constituer et gérer un stock national de santé : médicaments (antiviraux, vaccins) et matériels (masques entre autres). La valeur du stock a atteint le milliard d’euros en 2010. En 2011, un Plan pandémie définissait les modalités de l’intervention de l’État : “Mobiliser la société tout entière”. Roselyne Bachelot alors ministre, appliqua de manière massive le Plan pandémie, lançant une campagne nationale de vaccination. Après le passage du virus H1N1, il lui fut reproché d’en avoir trop fait. (1)

À partir de 2012 la valeur du stock diminua (voir figure 1). En 2015, le sénateur Francis Delattre indiquait que “les besoins en produits de santé sont estimés par l’EPRUS et la (DGS) [Direction générale de la santé] à 33 millions d’euros par an sur la période 2016-2018” (2). Délices des baisses de la dépense publique, des flux tendus et de la mondialisation !

Le 11 mars 2020, est créé le Comité scientifique présidé par Jean-François Delfraissy. Le Haut Conseil de santé publique (HCSP), pourtant en charge des maladies infectieuses et transmissibles, et Santé Publique France (SPF), chargé de la veille sanitaire et de la gestion de la réserve sanitaire, n’en font pas partie.

Le professeur Delfraissy rapporte : “1 – on n’a pas les masques, 2 – on n’a pas les tests, 3 – on n’a pas les autres protections et 4, on n’a rien préparé… Il ne reste alors que des mesures extrêmes comme le confinement et la mise à l’arrêt d’une grande partie du fonctionnement économique et social” (1).

Figure 1

Évolution de la valeur des stocks stratégiques détenus par l’EPRUS, (valeur au 31 décembre de chaque année, en millions d’euros)

Source : Commission des finances du Sénat (à partir des données transmises par l’EPRUS)

Le 24 mars 2020, Macron crée le Comité d’analyse recherche et expertise (Care) présidé par Françoise Barré-Sinoussi. Celui-ci travaille avec le comité scientifique sous l’égide du ministère de la Santé.

Depuis, le président et le gouvernement s’abritent derrière ces comités de scientifiques pour justifier leur politique pour le moins contradictoire, hasardeuse et sinueuse.

Des promesses peu crédibles

Le 12 mars 2020, Emmanuel Macron concluait son adresse aux Français·es : “Mes chers compatriotes, il nous faudra demain tirer les leçons du moment que nous traversons, interroger le modèle de développement dans lequel s’est engagé notre monde depuis des décennies et qui dévoile ses failles au grand jour, interroger les faiblesses de nos démocraties. Ce que révèle d’ores et déjà cette pandémie, c’est que la santé gratuite sans condition de revenu, de parcours ou de profession, notre État-providence ne sont pas des coûts ou des charges mais des biens précieux, des atouts indispensables quand le destin frappe. Ce que révèle cette pandémie, c’est qu’il est des biens et des services qui doivent être placés en dehors des lois du marché. Déléguer notre alimentation, notre protection, notre capacité à soigner notre cadre de vie au fond à d’autres est une folie. Nous devons en reprendre le contrôle […]”. Le 25 mars, il assurait qu’“à l’issue de cette crise, un plan massif d’investissement et de revalorisation de l’ensemble des carrières sera construit pour notre hôpital”.

Espérons que ceux et celles qui ont entendu ces promesses exigent qu’elles soient tenues !

Quel est ce plan ?

Le 1er avril 2020, un article de Médiapart analyse un pré-rapport de la Caisse des dépôts et consignations (CDC) : “À la demande d’Emmanuel Macron, la Caisse des dépôts travaille à un plan pour l’hôpital public. […] Au lieu de défendre l’intérêt général, il vise à accélérer la marchandisation de la santé et sa privatisation rampante”.  “Du début à la fin, la note ne cesse de mentionner le secteur privé […] comme s’il était un acteur majeur pour l’hôpital, dont le statut public est ainsi quasiment dissous. Cette référence au privé apparaît évidemment dans les fameux partenariats public-privé ; pour le développement de la « santé numérique », il est aussi fait mention du rôle de 700 start-up qui sont aussi… privées. Dans une note en bas de page, il est aussi fait l’éloge de nombreux assureurs privés qui soutiennent l’« Alliance digitale pour le Covid-19 »” (3).

En novembre 2019, l’État avait dit qu’il prendrait à sa charge un tiers de la dette des hôpitaux. La note préconise un restructuration des deux tiers de cette dette grâce à un fonds de partage qui prêterait en hybride “soit aux hôpitaux, soit préférablement aux mutuelles ou aux fondations propriétaires des Espic [Établissements de santé privés d’intérêt collectif ]”. Cela est contraire aux besoins de fonctionnement de l’hôpital (lits, personnels) et traduit la volonté de ne pas aller vers une augmentation de l’Ondam (Objectif national des dépenses d’assurance maladie).

Résumons les grandes orientations du rapport :  “nécessité de faire plus de place au privé ; croyance forte dans l’innovation numérique comme solution au double enjeu de la qualité des soins et de la contrainte financière ; responsabilisation et individualisation face au risque”. 

Un événement significatif illustre cette orientation. Le 4 avril 2020, Christophe Lannelongue, directeur de l’Agence régionale de santé (ARS) du Grand Est, déclarait à propos du Centre hospitalier régional de Nancy (CHRU) : “Il n’y a pas de raison de remettre en cause le Copermo [Comité interministériel de performance et de la modernisation de l’offre de soins] pour le CHRU de Nancy. Le dossier devrait être examiné début juin”. Ainsi la performance et la modernisation de l’offre de soins, d’après le Copermo, devrait passer par la suppression de 174 lits et de 598 postes dans les cinq ans au CHRU ! L’austérité pour l’hôpital public est toujours de mise.

Une imprévisible sortie de crise sanitaire

La question des tests pour trier les personnes immunisées, les personnes porteuses asymptomatiques et les personnes malades n’est absolument pas résolue, faute de tests. La question du traitement des malades non plus avec, en arrière plan, des polémiques scientifiques et des intérêts financiers défendus par les laboratoires pharmaceutiques. La sortie du confinement sera donc le fruit de décisions politiques où les errements du début de la crise pèseront lourdement.

L’arrêt de la production dans de nombreux secteurs et les conséquences sociales induites agiront dans le sens d’une sortie précoce du confinement. La demande, entre autres, de règles de sécurité au travail et pour les usagers des transports en commun agira dans l’autre sens.

De toute évidence, cette sortie se trouvera confrontée au risque d’une reprise de l’épidémie et à l’expansion inévitable de la crise économique mondiale. Cette dernière dépassera-t-elle celle de 1929 ?

La période est épouvantable

Nous assistons déjà à la mobilisation de travailleur·euses qui refusent de travailler dans des conditions dangereuses pour eux et elles. Le patronat et le gouvernement font pression pour que cela ne fasse pas boule de neige. Partout dans le monde ce conflit est présent.

La crise économique fera des ravages : les entreprises les plus endettées et les plus fragiles feront faillite et, en masse, leurs employé·es se retrouveront au chômage. Les gouvernements n’auront de cesse de faire reprendre les activités le plus tôt possible et, pour soutenir les entreprises, de dépenser “quoi qu’il en coûte”. Ils vont absorber dans leurs budgets les pertes du secteur privé, augmenter donc de manière permanente la dette publique et effacer les dettes privées. Les contraintes des traités européens feront que les dépenses publiques et les politiques sociales seront réduites, que les travailleur·euses seront jeté·es dans la précarité. En marche vers la socialisation des pertes !

Le gouvernement a promulgué pour deux mois, le 24 mars 2020, une Loi d’urgence sanitaire qui lui donne des pouvoirs élargis et qui restreint les libertés publiques. C’est une indication sur la durée du confinement, mais c’est surtout un nouveau pas vers un contrôle renforcé de la population. De plus, il est question de gérer la sortie du confinement grâce à un traçage numérique. Il ne manquera plus que la reconnaissance faciale !

Pour mémoire, le 13 novembre 2015, le soir de l’attentat au Bataclan, François Hollande annonçait à la télévision l’application de l’état d’urgence (Loi du 3 avril 1955 relative à la guerre d’Algérie). Cet état d’urgence sera prolongé six fois de suite jusqu’à sa levée le 1er novembre 2017. C’est alors que ses principaux attendus étaient intégrés dans la loi Sécurité intérieure et lutte contre le terrorisme (SILT) du 30 octobre 2017. Cette loi SILT, prévue pour être appliquée jusqu’au 31 décembre 2020 a été contrôlée et suivie par une commission des lois présidée par Philippe Bas qui a rendu le 26 février 2020 un avis favorable pour sa pérennisation, moyennant des aménagements.

Tout concourt pour que le pouvoir profite de cette période exceptionnelle et sidérante pour renforcer son emprise et imposer des régressions sociales et politiques profondes. La situation se prête à la mise en pratique des méthodes appliquées aux crises passées que Naomi Klein a analysées dans La stratégie du choc (4).

Il est clair également, en l’absence de réorientation radicale de la production, que la crise écologique continuera à se manifester sous des formes cataclysmiques. L’apparition des coronavirus est liée à la crise écologique et à la mondialisation, la crise économique et la crise financière à venir sont liées à la crise sanitaire. Dans ces conditions, des conflits violents sont prévisibles et peut-être inévitables. Pablo Servigne et Raphaël Stevens ont publié en 2015 Comment tout peut s’effondrer (5). Leurs propos montrent comment les convergences de crises, liées entre elles, peuvent aboutir à un chaos incontrôlable.

Faire qu’il en sorte autre chose

Dans Le Monde diplomatique d’avril 2020, Renaud Lambert et Pierre Rimbert citent l’historien Walter Scheidel : “De tout temps, les plus grandes remises à plat ont résulté des chocs les plus sévères. Quatre types de ruptures violentes ont ainsi parvenues à aplatir les inégalités : la guerre lorsqu’elle implique une mobilisation de masse, les révolutions, les faillites étatiques et les pandémies meurtrières”. Ils notent qu’Emmanuel Macron a dû reporter la réforme des retraites, celle des allocations-chômage et décréter la mise en œuvre de la limitation des licenciements, l’abandon des contraintes budgétaires. Mais, ne nous leurrons pas, ce ne sont que des mesures d’urgence pour mieux reprendre le cours majestueux de la concurrence libre et non faussée aux frais des travailleurs. Pour éviter ce scénario mortifère, les mobilisations à venir doivent imposer des mesures qui protègent les plus faibles et qui orientent la production pour des biens communs réduisant la crise écologique.

Divers groupes, partis, intellectuel·les ont déjà avancé des propositions.

La France insoumise avance onze domaines dans lesquels des mesures d’urgence doivent être mises en place (la santé, la protection, la précarité, le salaire, le chômage, les droits, les réquisitions, la culture, la scolarité, la justice et la prison, la spéculation) (6).

Économiste, porte-parole du CADTM (Comité pour l’abolition des dettes du Tiers-Monde), Éric Toussaint propose : “Il faut se battre pour la mise en œuvre d’un vaste programme anticapitaliste qui inclut une série de mesures fondamentales : la suspension du paiement de la dette publique suivie de l’annulation des dettes illégitimes, qu’elles soient privées ou publiques ; l’expropriation sans indemnité des grands actionnaires des banques, afin de créer un véritable service public de l’épargne, du crédit et des assurances sous contrôle citoyen ; la fermeture des bourses ; la création d’un véritable service national de santé publique gratuit ; l’expropriation sans indemnité des entreprises pharmaceutiques et des laboratoires privés de recherche et leur transfert dans le secteur public sous contrôle citoyen ; l’expropriation sans indemnité des entreprises du secteur de l’énergie (pour pouvoir réaliser de manière planifiée la lutte contre la crise écologique) et bien d’autres mesures radicales et fondamentales, dont des mesures d’urgence pour améliorer tout de suite les conditions de vie de la majorité de la population. Il faut abroger les traités de libre commerce et relocaliser au maximum la production en privilégiant au maximum les circuits courts” (7).

Le débat est ouvert. C’est un besoin majeur, tant les enjeux sont incommensurables. Il ne s’agit pas de transformer notre mode de vie à la marge, mais de renverser le productivisme et les rapports sociaux dominants. Organisons-nous !

Michel Bonnard, 7 avril 2020

(1) François Bonnet et Didier Torny pour Médiapart : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article52786

Dans le Plan pandémie de 2011, “toutes les mesures sont là : fermeture des crèches, des écoles, des spectacles, usage de lieux collectifs à des fins sanitaires… La question de la dépendance à la Chine en matière de dispositifs de santé (protections, médicaments), mais aussi des biens de consommation ou des composants est présente depuis au moins 2005. On demande, par exemple, à la grande distribution d’évaluer sa capacité à assurer dans toutes les régions françaises un approvisionnement et à constituer des stocks et des fournisseurs en conséquence. Les plans de continuation par secteurs d’activité sont définis”.

(2) https://www.senat.fr/rap/r14-625/r14-6254.html

(3) Laurent Mauduit et Martine Orange pour Médiapart : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article52751

(4) La stratégie du choc, analyse et résumé du livre : https://www.youscribe.com/BookReader/Index/1440369/?documentId=1419129

Le film La stratégie du choc : https://www.youtube.com/watch?v=Mm8PZFz9T-E

(5) Interview de Servigne et Stevens : https://www.bastamag.net/L-effondrement-qui-vient

(6) https://lafranceinsoumise.fr/2020/03/20/coronavirus-11-mesures-durgence/

(7) Henri Wilno et Éric Toussaint : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article52722

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