Minga, 20 ans d’engagement confronté au primat de la marchandise

Minga, 20 ans d’engagement confronté au primat de la marchandise

Économie sociale et solidaire : de la démocratie économique au social business

Sans surprise, les artisans des réformes dans l’Éducation profitent de la crise pour accélérer les mesures destinées à marchandiser ce secteur. La publication le 5 avril du décret permettant au privé de délivrer des certifications en langue anglaise dans le supérieur est leur dernier fait d’armes. Nous savons que le projet de marchandisation de tous les champs potentiellement rentables de l’école n’est pas nouveau, mais nous n’avons pas forcément connaissance de toutes les structures qui se sont mises en place pour le porter. Certaines de ces structures sont devenues tentaculaires et se sont par exemple déjà fait les dents sur le domaine de la santé. Pour affiner notre vision du phénomène, Emmanuel Antoine nous propose, à travers l’histoire de l’organisation Minga dont il est co-directeur, une analyse et des pistes pour lutter contre le “social business”.

La gravité de la crise sanitaire liée au Covid 19 permet de remettre les pendules à l’heure là où pendant des années le primat du marché s’est imposé à la société. L’expérience de Minga, une association fondée par des professionnel·les engagée·s dans ce qui est devenu le “secteur” du commerce équitable – alors qu’il s’agissait précisément de porter un projet de société, pas d’alimenter une niche de marché – nous permet de jeter un regard sur 20 ans d’engagements dans le champ de l’économie sociale et solidaire.

L’envie de faire, de passer à l’action concrète, de dépasser l’action humanitaire, dans un contexte donné, sans attendre le “grand soir”

À l’origine des premières entreprises qui ont participé à la création de Minga, il y avait des personnes engagées dans le monde du travail, le syndicalisme et l’internationalisme. Elles étaient animées par l’envie de créer des actions concrètes qui permettent d’améliorer les conditions de travail de communautés paysannes, en Amérique latine notamment, en lutte contre des narcotrafiquants, des États oppressifs et des logiques libérales les contraignant à rester des fournisseurs de matières premières à bas prix. Les premières filières longues qualifiées de “commerce équitable” de produits artisanaux ou alimentaires, à la fin des années 1980, viennent de là. Très vite, au cours des années 1990, ces entreprises se sont confrontées à l’évolution marketing de cette notion de commerce équitable (devenant le commerce de “l’équitable” avec l’apparition de marque Max Havelaar) qui se conjuguait à une culture tiers-mondiste, perpétuant une approche humanitaire du rapport aux pauvres (“aide aux petits producteurs et productrices défavorisé·es du sud”) et une culture coloniale (1) des rapports nord/sud. C’est sur cette ligne de crête que Minga a évolué.

“La cause des petit·es producteurs et productrices défavorisé·es du sud”…

Porter le débat d’initiatives entrepreneuriales qui se confrontent à des réalités complexes voire brutales dans le cadre de leurs engagements (au rapport à la violence et à l’intimidation physique inclus, dans certains pays), c’était se heurter, en France, à de fortes résistances et à des représentations idéologiques en surplomb opposant la pensée et le faire. Nous avons été confronté·es à un milieu de demi-savant·es altermondialistes, se déclarant scientifiques dans les milieux militants, et militant·es dans les milieux de la recherche. La plupart d’entre eux ne considérant l’économie que par le prisme de la macro-économie, la moindre contradiction formulée et assumée par nos adhérent·es, entre les finalités poursuivies et les actions accomplies, donnait droit à un procès idéologique traitant avec condescendance la micro-économie. “La cause” avait besoin d’unité et il fallait s’y soumettre même si cela revenait à porter un projet politique radicalement opposé. Toute enquête (à l’exception des sondages d’opinions), toute contradiction revenait à participer au “désenchantement de la cause”. L’armure de la “cause” doit être brillante, de sorte que chacun puisse y projeter une image de soi, mais aussi vide que celle du “chevalier inexistant” d’Italo Calvino : un humanisme désincarné, avec l’obligation de rester “positif”, qui n’accorde plus la moindre place au doute et à la pensée. Les problèmes de rémunération du travail, de reconnaissance des métiers, d’accès au capital, de trésorerie avaient beau être communs, ils étaient minimisés, ramenés à la seule responsabilité, au mérite, de l’entrepreneur ou de l’entrepreneuse, si ce n’est totalement méprisés pour ne pas entacher la “noblesse de la cause”.

Le commerce équitable, en s’institutionnalisant rapidement, est devenu la justification idéologique d’une mondialisation “heureuse” surfant sur la doctrine de la “libre circulation des marchandises et des capitaux” – entérinée par l’accord final de Marrakech à l’origine de la création de l’OMC en 1995 (et exit l’OIT !). Faute d’une régulation aux frontières (le protectionnisme, quel vilain mot !), le débat en terme de régulation équitable est devenu une affaire de normes et de “conscientisation” du consommateur et de la consommatrice. La grande distribution s’est saisie de cette niche de marché pour faire pression sur certains de ses fournisseurs en lançant leur propre marque certifiée “équitable” et en disqualifiant toutes exigences militantes comme un truc de “bobo” pour se positionner comme acteur pivot de la “démocratisation” du commerce équitable. Dans ce contexte, certains acteurs historiques essaient encore de faire une synthèse bon marché pour maintenir l’unité, avec l’argument sous-entendu que l’on peut “changer le capitalisme de l’intérieur”, reprenant le mythe du cheval de Troie…

Cette appropriation par de grandes entreprises va de pair avec la création en 2000 d’un secrétariat d’État à l’économie sociale et solidaire dont le champ intègre celui du “commerce équitable”. C’est dans ce contexte que nous sommes passé·es du statut de militant à celui d’“expert” et de “tête de réseau” en étant associé·es aux travaux de l’AFNOR sur la création d’une norme “commerce équitable”. Là encore, cette prétention normalisatrice du gouvernement de l’époque entretenait une tradition impériale française (très présente au sein du ministère de la Coopération). La plupart des acteurs et actrices mobilisé·es pour rédiger cette norme se posaient en “porte-parole” des intérêts de leurs fournisseurs et fournisseuses : les contrôleurs et contrôleuses sont au nord, les producteurs et productrices au sud !

Économie sociale et solidaire : de la démocratie économique au social business

Dans la vaste diversité d’acteurs qui se réclament de l’ESS, on trouve nombre d’initiatives remarquables qui apportent des solutions concrètes, qui entretiennent des liens sociaux dans des territoires fragilisés, mais qui sont aussi traversées par des motivations idéologiques contradictoires. Si le commerce équitable pouvait se concilier avec les logiques libérales et managériales de la grande distribution, le social pouvait tout aussi bien se trouver marchandisé “pour la cause” ! Rien d’étonnant à ce que l’institutionnalisation de l’économie sociale et solidaire soit allée de pair avec une offensive idéologique du “social business”. Le sujet est assez mal connu, il convient de l’examiner.

L’économie sociale et solidaire est un vaste champ d’activités au contour assez flou ayant des racines multiples : certains la définissent par le statut juridique des acteurs et actrices (association, coopérative, mutuelle), d’autres par l’utilité sociale de l’activité (insertion sociale et professionnelle, service à la personne, circuit court,…). L’économie sociale, de son côté, remonte au mouvement ouvrier du XIXe siècle et aux idées des socialistes utopiques, mais elle puise également à la source du catholicisme social. L’économie solidaire est une expression plus récente qui remonte à la fin des années 80, où elle est née en France d’une partie des travailleurs sociaux et travailleuses sociales refusant de se résigner à un traitement social du chômage après les choix politiques de la rigueur budgétaire, dans un contexte de développement des politiques de l’emploi (emploi aidé) et du développement de l’épargne solidaire. Elle s’inscrit pour certain·es militant·es des années 70 également dans des formes d’engagement de “révolution minuscule”, sorte de deuil idéologique du grand soir qui exalte la culture du “faire ici et maintenant”. Cette mouvance a aussi été fortement irriguée par les idéologies de la deuxième gauche et de la CFDT autour du terme de l’autogestion (2) . Elle a été portée dans un contexte idéologique libéral largement mis en scène dans le cadre de l’émission de télévision “Vive la crise” sur Antenne 2, animée par Yves Montand en partenariat avec le journal Libération. Cette émission célébrait le culte de l’entrepreneur et ringardisait la classe ouvrière, le salariat. Le chômage étant abordé comme une chance pour se réaliser…

Groupe SOS, le bénéficiaire de la privatisation de la main gauche de l’État

C’est dans ce contexte que naît en 1984 le groupe SOS, consacré au départ à l’aide et aux soins aux usager·es de drogue. Grâce à des accointances étroites avec le pouvoir et la haute Fonction publique, le groupe pèse aujourd’hui plus d’un milliard d’euros et accompagne la privatisation du secteur médico-social, s’attaquant notamment au secteur de la Santé, en rachetant plusieurs hôpitaux dans l’Est de la France. Les logiques de management libéral, appliquées au secteur associatif, permettent à ce groupe d’avoir un soutien constant de l’État, quel que soit le gouvernement en place. Son fondateur Jean-Marc Borrelo fait partie du premier cercle d’Emmanuel Macron, il est membre du bureau exécutif de La République en marche (3). En tête de file pour faire du social, de la pauvreté, l’enjeu d’un marché.

L’apparition du social business face à la crise des financements publics

À l’origine, le “Social Business” est une idéologie néophilanthropique née dans les années 1990 aux États-Unis. Il est apparu en France au milieu des années 2000, actant une convergence d’intérêts entre plusieurs acteurs et actrices autour du terme “d’entrepreneuriat social”. Les principaux acteurs promoteurs de cette idéologie étant Ashoka, ESSEC, groupe SOS, ADIE (micro crédit), AVISE.

Au moment de la montée en puissance de la net économie (la bulle internet 1995 – 2000), les grandes entreprises étaient confrontées à une crise de recrutement de jeunes diplômé·es des grandes universités, plus intéressé·es par se mettre à leur compte en créant des start-up. La société Mckinsey (4), par l’intermédiaire de sa filiale Ashoka, a créé une nouvelle approche du management permettant de construire une politique de recrutement basée sur une alternance professionnelle entre un engagement dans une multinationale et un engagement social altruiste, où leurs compétences d’encadrement sont mises à profit pour le secteur social. L’engagement sociétal de ces grandes entreprises n’est donc pas seulement un positionnement en termes de marché, mais bien un impératif de recrutement. Le fondateur d’Ashoka, Bill Drayton, est à l’origine du terme entrepreneuriat social.

En France, le terrain a été travaillé depuis longtemps par le “commissariat au plan” sur la réponse aux nouveaux besoins en réduisant la dépense publique par une hybridation des ressources bénévoles et monétaires. Cette privatisation des services publics se manifeste également sur le patrimoine public. Elle est mise en œuvre à travers des structures d’urbanisme éphémère comme “plateau urbain”, proche du groupe SOS, qui s’est installé à Paris dans l’ancien Hôpital Saint-Vincent de Paul fermé en 2010, devenu “les grands voisins”, pour abriter des activités de l’économie sociale et solidaire en lien avec AP-HP (Assistance Publique – Hôpitaux de Paris). Autre exemple, le lycée professionnel Jean Moulin à Plouhinec, dans le Finistère, également géré actuellement par “Plateau Urbain”, au détriment des acteurs locaux.

On peut résumer l’idéologie du “social business” à quelques grands principes :

– le culte du dirigeant et de la dirigeante, de l’entrepreneur et entrepreneuse individuel·le qui construit son business en prenant en charge des questions sociales. “Il n’y a rien de plus puissant au monde qu’une idée nouvelle lorsqu’elle est dans les mains d’un véritable entrepreneur”, Bill Drayton, le fondateur d’Ashoka ;

– une dépréciation du service public, jugé inefficace par rapport aux “entrepreneurs sociaux” ;

– le mépris pour les initiatives qui refusent de rentrer dans une logique d’économie d’échelle et veulent garder une gouvernance démocratique de leur organisation, la démocratie étant, elle aussi, jugée inefficace.

Cette idéologie se déploie largement après la crise financière de 2008. Cela se traduit par une convergence d’intérêts entre un secteur financier lorgnant sur les marchés que représente la privatisation de secteur public (santé, éducation…) et des acteurs de l’économie sociale et solidaire en recherche de financement pour développer leurs activités suite à la baisse des financements publics. En 2013, le G8 constitue une “taskforce” internationale sur “l’investissement à impact social”. Hugues Sibille (5) est nommé représentant français de la “taskforce” et préside le comité consultatif sur l’investissement à impact social pour la France. Il rédige un rapport “Comment et pourquoi favoriser des investissements à impact social ? Innover financièrement pour innover socialement” en 2014. Ce rapport fixe les contenus programmatiques qui seront mis en œuvre sous la présidence de François Hollande puis d’Emmanuel Macron. Pour faciliter l’accès aux financements, la loi de l’ESS de Benoît Hamon fait sauter le verrou de la non lucrativité qui est un principe fort de l’histoire de l’ESS. Cette loi crée également un agrément d’entreprise solidaire d’utilité sociale, accessible à des sociétés de capitaux, pourvu qu’elles respectent quelques critères comme limiter les écarts de salaire en leur sein, qui ne dépassent pas sept fois le SMIC… contre quatre auparavant. C’est dans ce sillage que s’inscrivent les contrats à impact social (Social Impact Bonds) permettant à un investisseur et une investisseuse privé·e de financer un projet social, porté par une structure de l’économie sociale et solidaire, évitant ainsi la mobilisation de fonds publics. Par suite, il n’est pas franchement étonnant de voir l’UDES (Union des employeurs de l’économie sociale et solidaire) s’aligner en 2016 sur l’ensemble du patronat contre le droit de grève (6) !

Et nous dans cet environnement ?

Échaudés par le débat de la norme “commerce équitable”, nous avons constaté que cette tentation normalisatrice s’immisçait dans de nombreux champs d’activités portées au départ par des initiatives militantes (écoconstruction, agriculture biologique, circuits courts, ESS..); un désir de norme, fortement encouragé par les pouvoirs publics. En 2011, nous avons donc pris une position (7). Lors des “États généraux de l’ESS” (mais où les ordres restent bien à leur place !), nous avons tenté, sans grand succès, d’ouvrir le débat du ralliement-reniement de l’ESS à l’idéologie du “social business” (8). Face à la difficulté de trouver des points d’appui (y compris dans le monde syndical) et constatant l’état de dépolitisation des organisations en jeu (la nôtre inclue…), nous avons entamé un vaste chantier de redéfinition de notre projet en repartant de son origine : celle de se fixer comme ligne d’horizon l’article 23 de la Déclaration universelle des droits de l’Homme :

Toute personne a droit au travail, au libre choix de son travail, à des conditions équitables et satisfaisantes de travail et à la protection contre le chômage.

Tous ont droit, sans aucune discrimination, à un salaire égal pour un travail égal.

Quiconque travaille a droit à une rémunération équitable et satisfaisante lui assurant ainsi qu’à sa famille une existence conforme à la dignité humaine et complétée, s’il y a lieu, par tous autres moyens de protection sociale.

Toute personne a le droit de fonder avec d’autres des syndicats et de s’affilier à des syndicats pour la défense de ses intérêts.

Après plusieurs années de débats internes, le nouveau positionnement de Minga nous replaçait donc plus largement dans le champ du monde du travail et des métiers, et non plus exclusivement dans celui de l’ESS. (cf texte de positionnement de Minga (9))

Après la crise alimentaire de 2008 et ses conséquences géopolitiques, considérant comme prioritaire le sujet alimentaire, nous avons soutenu le développement des AMAP, la création de syndicats professionnels, et nous avons coordonné des campagnes d’interpellation des politiques pour une repolitisation du sujet alimentaire entre 2008 et 2012, à l’occasion des campagnes européennes, régionales et présidentielles (10). Le bilan que nous tirons de ces campagnes est, là encore, un sentiment mitigé ; malgré la diversité des organisations mobilisées, nous ne savons pas nous adresser à la société.

Quitter le champ des alternatives, revenir à celui des rapports de force pour produire de l’intérêt général

Dans un environnement qui a tendance à confondre le politique et l’idéologique, pour Minga, s’affirmer comme une organisation professionnelle et politique, productive d’intérêt général, ne va pas de soi. Même si les motivations d’ordre écologique et social ont toujours été prégnantes, beaucoup de nos membres n’ont pas développé des initiatives pour des raisons idéologiques, mais pour faire face à une dégradation de leurs propres conditions de travail qui remettaient en cause le sens de l’exercice de leur métier. Là encore, faute de trouver un emploi, il n’y avait plus qu’à le créer. Mais c’est un “choix” qui emboîtait le pas d’une culture de l’initiative qui opposait depuis des années le faire et la pensée et revenait à considérer l’exemplarité d’une pratique comme un engagement politique en soi, à modéliser. D’un autre côté, cette tendance conduisait à nous confronter à ceux et celles qui s’estiment détenteurs et détentrices de l’intérêt général à eux et elles seul·es (définition même du corporatisme) ou qui considèrent que seul l’État en serait détenteur, oubliant au passage que l’État est entre les mains d’une “aristocratie stato-financière” (11). Pour cette aristocratie, au poste de commande des grandes entreprises, passer de la privatisation à la nationalisation est loin d’être une difficulté… Par sûr que cette “transformation” bénéficie pour autant à la qualité des services publics et au respect du travail de ses agent·es.

Le fait de s’adresser à l’ensemble du monde du travail et des métiers, quel que soit le statut des travailleurs et travailleuses, se heurtait enfin, forcément, à des organisations syndicales qui considèrent qu’à partir du moment où l’on est un travailleur ou une travailleuse indépendant·e, entrepreneur ou entrepreneuse, on est dans le camp de l’ennemi, dans le monde patronal, même quand des entrepreneurs et entrepreneuses tirent l’essentiel de leurs revenus de leur travail dans l’entreprise. Cela vaut également pour des organisations professionnelles paysannes et artisanales qui, inversement, n’arrivent pas à se situer dans le monde du travail et perpétuent un corporatisme mortifère pour elles-mêmes, accompagnant l’industrialisation de leur profession.

Construire des rapports de force, c’est soutenir des luttes, même en dehors de son propre champ de métier, qui participe de l’amélioration des conditions matérielles d’existence et de travail des gens. C’est aussi encourager des initiatives collectives à partir des territoires, d’enjeux locaux. À titre d’exemple, comment imaginer développer une alimentation saine, pour tous et toutes, partout, sans s’attarder aussi sur les conditions de travail des manutentionnaires, des cuisiniers et cuisinières, des routiers et routières, des livreurs et livreuses ? Ni réaborder ces métiers, comme d’autres, à l’aune des bouleversements climatiques, de l’érosion de la biodiversité et des difficultés d’accès à une alimentation de qualité des plus fragiles d’entre nous (dans les EHPAD, les hôpitaux etc…) ? Comment imaginer encore répondre aux besoins et aux attentes alimentaires, territorialiser les filières pour les voir réduire le réchauffement climatique et l’érosion de la biodiversité cultivée et sauvage, sans se confronter aux grands semenciers qui aspirent à artificialiser le vivant par les biotechnologies ? Ou imaginer pouvoir développer des “semences paysannes” dans des territoires qui seraient privés de services publics et sans mobiliser la recherche publique ? Ou lutter contre l’agrandissement des exploitations, l’accaparement des sols, leur artificialisation, quand la profession agricole représente moins de 3 % de la population active ?

Relier les mondes du travail pour faire avancer la démocratie : pour un monde du travail qui sort de ses divisions entre salarié·es, travailleurs et travailleuses non salarié·es, demandeurs et demandeuses d’emploi

Comme l’hygiénisme permet la diffusion de l’idéologie sécuritaire, en cette période de pandémie, le risque est grand de voir l’oligarchie profiter de cette situation pour mettre en place des régimes autoritaires. Les moyens de contrôle de la population sont aujourd’hui, grâce aux GAFAM, nettement plus performants qu’au temps de la Stasi. Le refus, significatif, d’arrêter l’activité, très loin d’être prioritaire pendant la période de confinement, d’entreprises comme Amazon, Délivroo, Ubereats, conduit à mettre en danger les travailleurs et travailleuses comme les client·es de ces multinationales (12). Et le fait d’avoir ordonné, dans un premier temps, la fermeture de tous les marchés de plein air, sans justification sanitaire crédible, n’est pas moins significatif. Cela revient à forcer les producteurs indépendants à s’intégrer à des filières de grande distribution… ou à “fermer le rideau”.

La démocratie se renforce et s’approfondit par le monde du travail et des métiers, un monde du travail qui prend confiance en lui, qui sait qu’il est le premier facteur de production, et pas seulement pendant les périodes de crise, et qu’il peut être héroïsé un temps pour se sacrifier, à défaut d’être respecté tout le temps. Un monde du travail qui, prenant appui sur le mouvement des Gilets jaunes, dépasse la division entre salarié·es et non salarié·es (artisan·es, agriculteur·trices, professions libérales, autoentrepreneur·euses…) et demandeur·euses d’emploi. Un mouvement uni qui combat l’idée même qu’un travailleur ou une travailleuse puisse être considéré·e comme une “ressource” humaine, traitée en marchandise.

Entre travailleurs/travailleuses salarié·es et non salarié·es, rapprochons-nous :

– pour faire le bilan de ce que nous avons perdu vis-à-vis de ceux qui ont profité de la crise du Covid 19 ;

– pour agir, défendre et développer, des modes de production écologique et socialement juste ;

– pour mettre le monde du travail et des métiers au cœur de la santé démocratique indispensable au fondement d’une économie efficace et d’une culture d’humanité partagée.

E. A., le 10 avril 2020

(1) . https://www.autrement.com/Catalogue/memoires/histoire/culture-coloniale-1871-1931

(2) cf la critique artistique du capitalisme dans Le nouvel esprit du capitalisme de Éve Chiappelo et Luc Boltanski.

(3) https://www.francetvinfo.fr/replay-radio/l-interview-eco/jean-marc-borello-groupe-sos-emmanuel-macron-veut-mettre-le-capitalisme-au-service-de-l-interet-general_2161904.html

(4) McKinsey est le cabinet consulting mondial et a conseillé les Enron et Worldcom, deux multinationales ayant connu des faillites retentissantes (et frauduleuses) en 2001 et 2002.

(5) Il a été membre du cabinet de Martine Aubry chargé des emplois jeunes. Il est aujourd’hui président de l’AVISE et du labo de l’ESS.

(6) http://www.minga.net/les-organisations-patronales-au-service-dun-changement-de-regime/

(7) http://www.minga.net/spip-phparticle416/

(8) http://www.minga.net/spip-phparticle461/

(9) http://www.minga.net/texte-de-positionnement/

(10) http://www.minga.net/alimentons-leurope/

(11) Les Luttes de classes en France au XXIe siècle, Emmanuel Todd, Seuil 2020.

(12) http://www.minga.net/covid-19-minga-solidaire-des-livreurs/

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