La laïcité, rien que la laïcité, mais toute la laïcité

La laïcité, rien que la laïcité, mais toute la laïcité

Dossier

Nous publions ci-dessous le texte adopté fin 2003 par L’émancipation tendance intersyndicale après le débat concernant la loi sur le voile.

La laïcité n’est pas un dogme d’État qui se présenterait comme une doctrine d’uniformisation de la pensée où, à la liberté de conscience, on substituerait une religion civile pour tenir le peuple dans la dévotion de la République établie.

La laïcité c’est le chemin de l’émancipation de la personne et c’est en cela qu’elle fait corps avec le féminisme et l’idée que l’École, ouverte à tous et toutes, soucieuse non pas de délivrer un message mais de délivrer – tout court –, se doit de former des citoyen·nes indociles. La laïcité c’est le rejet de l’embrigadement.

Le Président de la République a répondu au rapport de la commission Stasi à propos de la laïcité en prenant, pour une large part, à son compte ses conclusions. Elles inspirent pour les laïques que nous sommes plus de méfiance que de satisfaction. Cela n’est pas fait pour nous surprendre.

Une campagne
pour masquer
les manquements à la loi de 1905

Dans une phase de régression sociale, de retour à l’ordre moral, de chasse aux catégories les plus précaires (roms, sans papier, prostitué·es…), la gestion policière, combinant occultation et répression, est devenue une politique systématique tenant lieu d’une réelle lutte contre la pauvreté. Cette politique, qui entre dans le cadre plus général de celle de l’insécurité sociale, est conforme à la logique libérale qui entend régenter la marche du monde. Faute d’une politique sociale permettant de construire une société où chacun·e a plus à gagner en s’ouvrant aux autres qu’en se refermant sur sa communauté d’origine, des populations entières ghettoïsées sont conduites à chercher refuge dans l’obscurantisme. Cette logique est à l’œuvre partout dans le monde.

En France, les propositions de la commission Stasi aggravent la situation en organisant, à l’École, la coexistence des communautés confessionnelles au mépris de la neutralité religieuse de rigueur dans les établissements publics d’Éducation puisqu’en feignant de les interdire, elle autorise le port de signes d’appartenance confessionnelle.

Au lieu d’apporter une aide aux équipes éducatives, dont peu ont été consultées au profit de représentants de cultes, la loi, appelée de ses vœux par la commission Stasi, va conduire à généraliser des situations de conflit et se présentera comme un décret de police réglementant la vie scolaire. De plus, elle soldera à bon compte tous les manquements à la Laïcité (antérieurs et présents) tout en désignant une partie de la population comme seule agissant contre elle.

En fait, la campagne actuelle orchestrée par le Gouvernement vise à focaliser le débat sur l’École publique pour mieux masquer et poursuivre les manquements à la loi de 1905. Ceux qui ont charge de gouverner dans le respect de la loi savent bien que eux-mêmes ont depuis bien longtemps bafoué cette loi en confortant le droit de cité de l’école confessionnelle retrouvé sous le régime de Vichy, en subventionnant ce système éducatif parallèle puis en salariant ses personnels, en refusant de rétablir l’égalité dans la gestion des territoires en maintenant le statut particulier d’Alsace-Moselle qui permet entre autre à l’État de salarier les responsables religieux (hormis ceux de l’Islam !).

La loi vers laquelle le Gouvernement semble s’acheminer sera anti-laïque car limitée géographiquement, limitée à la sphère scolaire publique, subordonnée à des interprétations subjectives permises par l’utilisation de l’expression “signes ostensibles”. Elle apparaît comme le projet de mise en conformité avec la conception européenne de l’organisation de la coexistence des communautés telle que définie par la Charte des droits fondamentaux et l’esprit de la future Constitution européenne en ses articles portant sur les questions de religion.

Si loi il doit y avoir, ce doit être :

– pour la promotion de la laïcité et l’abrogation du statut concordataire d’Alsace-Moselle ;

– pour un réel engagement laïque avec la mise en œuvre d’une politique sociale conforme à la loi de 1905, ne subventionnant pas d’associations cultuelles mais des associations d’Éducation populaire se réclamant de la laïcité, en salariant des personnels sociaux et éducatifs, en favorisant un habitat décent, en assurant une politique volontariste contre la discrimination et la ségrégation, en favorisant une vie culturelle ;

– pour la fin du dualisme scolaire et la nationalisation laïque de l’enseignement privé confessionnel et patronal ;

Cela nécessite la construction d’un rapport de force et donc le développement des luttes.

– pour permettre à l’École de mener réellement une tâche d’émancipation, qui affranchisse à la fois de l’aliénation mercantile et de l’aliénation religieuse et qui libère hommes et femmes du poids des discriminations sexistes véhiculées par toutes les religions et pas seulement par les religions.

Il convient pourtant de réaffirmer que nous nous opposons à tout port de signes d’appartenance religieuse dans les établissements d’enseignement où, plus encore qu’en tout autre endroit (car c’est le lieu des apprentissages), doit être montré et professé le principe d’égalité et en particulier l’égalité politique et sociale entre hommes et femmes.

Priorité à l’éducatif
sans tolérer
des infractions graves

À cet égard, il faut rappeler que le respect de la laïcité, comme éthique politique, fait partie des obligations de l’École publique (comme de tous les autres Services publics) et que ses personnels se doivent de manifester la plus totale réprobation envers des groupes de pression de quelque nature que ce soit qui tenteraient, de fait ou par aubaine, d’instrumentaliser des élèves en les faisant contrevenir à des fins de propagande au principe de neutralité religieuse auquel l’École est tenue et à celui d’égalité des sexes pour lequel cette même École publique est en charge de militer et de former.

Le port de signes d’appartenance confessionnelle est incompatible avec le principe de laïcité et rien ne doit permettre de penser aux garçons comme aux filles qui fréquentent les établissements et à leurs familles que l’Institution scolaire pourrait déroger pour qui que ce soit à ce principe de laïcité dont la mise en œuvre est le socle de l’engagement professionnel des équipes éducatives.

Si nous nous détournions de cette attitude, qu’en serait-il de la lutte des jeunes filles voulant s’affranchir d’une prétendue obligation de porter le voile islamique et pour lesquelles l’École Publique est la seule chance d’y parvenir en s’appuyant tout simplement sur les exigences de l’école et en ayant le soutien affirmé publiquement de l’administration et des professeur·es. Quel effet déplorable sur ces jeunes filles nous faisant confiance, trahies par le manquement à l’engagement à nos propres principes.

Voilà pourquoi nous nous opposons au port de signes d’appartenance religieuse par les élèves, nous nous y opposons, tout en considérant que ce problème doit être réglé en dehors de toute médiatisation, en conciliant deux principes : le droit des élèves à recevoir l’enseignement défini par les programmes et le soutien des équipes éducatives engagées dans une action de conviction permettant une approche individuelle.

Au cas où des élèves viendraient à y contrevenir, vu que le droit inaliénable de tous et toutes à l’éducation est le combat de toute pensée émancipatrice, la répression ne saurait constituer l’immédiate réponse. L’attitude première pour des éducateurs est d’ouvrir le chemin de la libération.

Toutefois le travail pédagogique et éducatif n’est pas infaillible et en venir, en dernier recours et après avoir donné tout le temps nécessaire à un légitime dialogue, à procéder à une exclusion définitive, même si cela constitue un échec, ne doit pas être écarté. Cette priorité donnée à l’éducatif ne doit pourtant pas conduire à tolérer des infractions graves : refus de suivre certains cours ou comportements en troublant délibérément le bon fonctionnement, pressions exercées sur d’autres élèves ne voulant pas porter les mêmes signes d’appartenance et d’aliénation…

Enfin, dans ce genre d’affaire, la naïveté n’est pas de mise et il convient également de veiller à ce que des groupes politico-religieux ne puissent détourner cette démarche pédagogique émancipatrice au service de pratiques d’endoctrinement qui sont le contraire de l’émancipation.

Les équipes éducatives doivent être assurées de pouvoir mener un travail destiné à développer l’esprit critique par un enseignement à la liberté de conscience, par la pratique quotidienne de la coopération et du respect mutuel, par une démarche pédagogique fondée sur la rationalité critique du doute et du refus de la vérité révélée pour faire évoluer les élèves vers l’acceptation de la règle commune en renonçant à l’affichage de sa conviction religieuse, et dans le cas du foulard islamique, en s’émancipant d’une marque de soumission qui affiche la subordination de la femme à l’homme.

Les personnels doivent être garantis par leur autorité de tutelle de pouvoir œuvrer conformément à la Convention internationale des droits de la Femme, signée par la France en 1984 dont l’article 5 stipule un engagement bien précis : “Modifier les schémas et les modèles de comportement socio-culturels de l’homme et de la femme en vue de parvenir à l’élimination des préjugés et des pratiques coutumières ou de tout autre type, qui sont fondés sur l’idée de l’infériorité ou de la supériorité de l’un ou l’autre sexe ou d’un rôle stéréotypé des hommes et des femmes”.

Il est urgent également de donner aux équipes éducatives et aux services sociaux des établissements scolaires des moyens financiers, une formation, et la possibilité réelle de coopérer avec les autres services publics et des associations se réclamant de la laïcité afin qu’en aucun cas l’école ne soit mise en situation de céder aux demandes de groupes de pression, notamment sur le contenu des programmes, l’assiduité à l’ensemble des disciplines et la neutralité des locaux et qu’en aucun cas les professeur·es ne soient amené·es à renoncer à l’affirmation des principes de liberté et d’égalité pour s’adapter aux préjugés dominants de certain·es de leurs élèves. Ils/elles doivent au contraire être soutenu·es dans leur travail émancipateur par des programmes qui ouvrent une plus large place à l’information, la sensibilisation et la lutte contre tous les fanatismes, le racisme, le sexisme et l’homophobie, afin d’apporter un véritable soutien aux jeunes filles qui luttent pour ne pas porter le foulard islamique, et plus largement à toutes celles ou ceux qui subissent la violence raciste, sexiste ou homophobe et mener à bien l’émancipation à laquelle elles et ils ont droit.

Il reste beaucoup à faire et c’est du côté de l’Institution que doit venir l’impulsion.

Voilà qui donnerait un sens à une loi rappelant le principe politique de la laïcité.

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