Stage - Subvertir la pédagogie

lundi 14 avril 2014

Le stage organisé les 30 et 31 janvier 2014 à Créteil a donné lieu à de très nombreux ateliers. Après l’article paru dans l’Émancipation syndicale et pédagogique n°7, nous poursuivons ici le compte rendu de ces journées qui furent particulièrement denses.

Subvertir la pédagogie, pour ne pas faire de nos élèves de simples moutons au service du capitalisme. La pédagogie officielle s’est emparée des termes issus des pédagogies alternatives, mais en les vidant de leur sens et du projet politique initial qu’ils impliquaient. A nous de nous saisir à nouveau de ces termes pour leur redonner dans la classe, au quotidien, la place qui leur revient.

Le journal des pratiques.

Rémi Hess, professeur de sciences de l’éducation à Paris VIII, fait partie du mouvement de la pédagogie institutionnelle autogestionnaire et a développé la notion de journal des pratiques en commençant par écrire son propre journal de professeur de lycée, mêlant lutte syndicale et pédagogie. Il a débuté sa carrière comme professeur de Sciences et Techniques Economiques.

Pourquoi tenir un journal des pratiques ?

L’enseignant est soumis à une injonction paradoxale – faire participer les élèves mais maintenir l’ordre dans la classe. L’ambivalence est permanente. Le journal des pratiques permet de rendre compte de son expérience sur la durée de l’année scolaire, contrairement à l’inspection d’une heure. Dans ce journal, les différents niveaux se mêlent, individuel, syndical, institutionnel, c’est un fourre-tout sans pour autant qu’il soit intime. Tenu au jour le jour, il est mis à disposition de la communauté de référence, ici les enseignants. Une critique interne de la part de cette communauté est recevable. Une discussion peut s’engager par écrit, un écrit différé et non en temps réel, comme pour un blog, ce qui permet le recul.

En publiant ce premier journal de pratiques, l’expérience de Rémi Hess est devenue publique et non plus réservées à la communauté éducative.

Atelier la classe inversée.

Popularisé en France par Héloïse Dufour, le principe de la classe inversée vient des Etats-Unis. Il est basé sur la pédagogie Freinet : On externalise la partie correspondant au cours magistral, entre autres sous forme de vidéo à visionner à la maison. Les tâches de bas niveau cognitif sont pratiquées à la maison, ce qui libère du temps en classe pour mettre les élèves en activité et mettre en application les connaissances. On réserve les tâches de haut niveau cognitif pour le cours, qui devient plus intéressant.

Une période est nécessaire pour l’assimilation du cours avant la mise en pratique. La vidéo doit être attractive.

Pour le travail à la maison on donne des textes simples à lire, des schémas à regarder, une courte vidéo à visionner, (10 mn environ on peut rajouter 1 mn par niveau, 12 mn en terminale), etc.

Les parents aussi peuvent visionner, au besoin aider. La technologie se met au service de la pédagogie et non l’inverse.

On peut assortir le document d’un questionnaire en ligne couplé avec les instructions données, avec processus de notation automatique, pour savoir où en sont les élèves. Cela entre dans l’évaluation formative, pour s’assurer de la compréhension des données de base. L’accès internet des élèves ne pose généralement pas problème, sinon on a recours à une clé usb, un questionnaire papier ….On peut graver une vidéo sur DVD et assortir d’un document papier pour le questionnaire.

En classe ensuite l’enseignantE demande s’il y a quelque chose dans le document fourni qui n’aurait pas été compris. La distinction entre leçon et application est plus nette. La mise en activité des élèves est requise .Elles/ Ils peuvent s’interroger entre eux sur le contenu, sur un point précis. L’enseignantE passe de groupe en groupe, est plus disponible pour touTEs les élèves. Selon le niveau des élèves cette méthode est plus ou moins adaptée. Elle part du présupposé que l’élève apprend en regardant, écoutant … Il est possible de demander une trace écrite à partir d’une vidéo. Il ne s’agit pas toutefois de remplacer tout le travail à la maison par la méthode de la classe inversée.

La classe inversée sans travail à la maison est possible en primaire en mettant les élèves en groupes ou en ateliers.

Le pour et le contre

Faire la vidéo demande du temps. Certaines difficultés techniques peuvent se présenter, des problèmes de stockage de données, de logiciels, mais aussi de droit à l’image.

Il existe des espaces numériques de travail, la plateforme en restreint l’accès qu’à nos élèves.

L’inégalité entre élèves n’est pas résorbée par cette méthode de travail, mais une version texte ET vidéo étant possible, l’accès au savoir est plus facile.

L’intérêt est ce qui ce passe en classe après et pas tant la vidéo. La classe inversée aussi se base sur la transmission comme pour le modèle classique d’enseignement, simplement la transmission se fait sous forme de vidéo. La vidéo ne correspond pas forcément à la construction du savoir par l’élève par opposition à l’intervention in presentia du professeur au cas par cas. La vidéo est à adapter en fonction des besoins, des idées, des pratiques

On peut lire un article sur la classe inversée par compétences sur le site www.inversonslaclasse.com*

(Quelle démarche est à suivre pour acquérir telle notion).

Les conditions pour la mise en œuvre de la classe inversée

1 – préparer les élèves et les parents, expliquer le principe de la classe inversée

Guider la mise en pratique avec une feuille de route et des objectifs clairs. La première vidéo peut être visionnée avec les élèves pour leur montrer comment faire.

2 – Ensuite une évaluation ou un questionnaire de suivi de ce qui a été fait à la maison sont requis.

3 –La motivation reste un élément essentiel de l’implication. Pour ce faire, la leçon doit être concise, les activités en classe engageantes.

Que faire des récalcitrantEs ? Il est conseillé de les traiter comme s’ils n’avaient pas fait leurs devoirs. On peut les remettre sur la vidéo ou leur donner quelque chose à lire avec un questionnaire. Ils ne peuvent rejoindre les autres qu’ensuite, et auront moins de temps pour la mise en application du cours, ou devront l’effectuer sans l’aide des autres ou du professeur. Ce système est généralement efficace. Avant de pratiquer la classe inversée il est nécessaire de bien se documenter, par le biais d’internet.

On peut commencer par l’élaboration d’un seul chapitre ou une seule séquence en classe inversée.

On peut travailler en équipe d’enseignantEs, pas forcément sur son établissement.

Il ne faut pas oublier d’évaluer la compréhension de la partie des connaissances à acquérir à la maison (en évaluation formative).

Atelier subvertir les TICE.

Nous avons d’abord visionné une vidéo sur l’emprise du numérique dans notre société, et le poids considérable des informations échangées par le biais des nouvelles technologies (qui est doublé tous les 5 ans).

Apprendre par le biais des TICE est une pratique qui se diffuse, entre autres par les « serious games » (jeux d’apprentissage). Par exemple des enfants de primaire s’initient au tri sélectif et recyclage des déchets, mais à part ordonner, quelle réflexion des élèves est engagée ? Le court documentaire en reste au simple constat du poids croissant du numérique aujourd’hui, sans recul ni commentaire. Il sert d’amorce à une discussion/tour de table sur les TICE en classe.

L’utilisation des espaces numériques de travail (ENT) se diffuse mais n’est-ce pas une manière de surveiller le travail de l’enseignantE et de l’élève ? Les ENT peuvent mettre en concurrence les enseignantEs par une course à leur utilisation.

Aux Etats-Unis des groupes d’élèves ont accès à des jeux vidéo éducatifs dans toutes les matières (« learn to play ») quel en est le bénéfice réel ?

L’impact sanitaire nocif d’une exposition trop longue des enfants aux écrans est également mentionné. (voir lien et bibliographie ci-dessous).

La suggestion est faite d’un parc d’ordinateurs sans accès internet, utilisable pour le traitement de texte uniquement. Une éducation à internet est d’abord primordiale pour les élèves qui peuvent trouver la frontière virtuel/réel un peu diffuse.

Éducation et internet s’associent aussi pour des cours en ligne (massive online cursus, appelés aussi mooks). Certains organismes privés de formation s’en emparent. Il s’agit d’un énorme marché. Un boulevard s’ouvre à l’enseignement privé à distance.

Une fois les constats posés il est évident que la notion de subversion par les TICE est encore à creuser. Les ressources d’internet sont une véritable mine mais un recul constant s’avère indispensable par rapport à leur utilisation. Les participantEs au stage ont tous des pratiques de classes divergentes concernant les TICE, et souhaitent rester en contact pour partager leurs expériences. Au sein même des établissements les équipements peuvent poser problème, l’utilisation de logiciels libres n’est pas automatique, les personnels responsables de l’entretien d’un parc souvent vieillissant sont insuffisants, tout comme la formation des enseignantEs qui apprennent sur le tas.

Quelques liens ou lectures peuvent aussi nourrir la réflexion :

http://www.liberation.fr/monde/2013/09/24/etats-unis-l-ecriture-sur-la-touche_934379

La Tyrannie Technologique. Critique de la Société Numérique (2007), Cédric Biagini, Guillaume Carnino, L’Echappée, 256 p., 12,20 €

L’école, le Numérique et la Société qui vient, (2012), Philippe. Meirieu, Bernard Stiegler, Fayard/Mille et une nuits, 220 p. 5,10 €

Internet rend-il bête ? (2011) Nicholas Carr , Robert Laffon, Robert Laffont, 320 p., 20,50 €

L’Emprise Numérique.

Dans cet ouvrage l’auteur s’inquiète du mode de lecture induit par les écrans. La lecture linéaire, nuancée et approfondie propre au livre papier fait place à un papillonnage ininterrompu en raison des sollicitations multiples de la page web, du e-book et autres gadgets électroniques. Les utilisateurs rétifs sont qualifiés de technophobes, alors que l’’acquisition de l’attention soutenue dans un temps long, d’un discours argumenté et construit sont favorisés par le support papier. Le contenu du savoir devient secondaire, nous ne mémorisons plus autant, ou pas du tout, puisque nous savons qu’en un clic, nous pourrons retrouver le lien. Une course effrénée à l’accumulation des informations s’engage, plutôt qu’à l’étude fine d’un texte.

Dans la classe, cela se traduit par des élèves plus réticentEs à se concentrer sur un texte long, et l’injonction de l’institution d’utiliser les TICE. Une attestation de compétence informatique est maintenant exigée des élèves (B2i) et des nouveaux/elles enseignantEs (C2i2e), pour mieux les conditionner aux nouvelles technologies, véritable marché et moyen de contrôle. Serions-nous de plus en plus dépossédéEs du savoir, surveilléEs et dépendantEs des machines ?

L’Emprise Numérique. Comment internet et les nouvelles technologies ont colonisé nos vies, (2012), Cédric Biagini, L’échappée, 448 p., 14 €

Véronique Cozzupoli