Ti’ Paille en queue

vendredi 11 avril 2014

La presse et les médias rappelaient récemment la triste aventure des enfants de La Réunion enlevéEs aux familles et aux orphelinats pour être placéEs d’autorité dans des "familles d’accueil" en métropole afin de servir de main-d’œuvre à bon marché dans des départements ruraux, notamment la Creuse. L’affaire semblait si grave qu’en 1975, le professeur Denoix, directeur général de la santé auprès de Simone Veil, avait, dans une lettre à Michel Debré, employé le terme de "déportation".

Pour en savoir plus, il faudrait lire Ti’ Paille en queue (1) de William Luret. Alors que la dénonciation était encore taboue, ce journaliste avait enquêté sur place, suivi le parcours de quelques enfants transplantéEs et, assurant que tout est authentique dans son livre, précisait qu’il avait pris la précaution de changer le nom des familles et des enfants.

Si l’on découvre dans cet ouvrage le décor de La Réunion, le climat, le langage souvent savoureux, l’auteur ne nie pas l’existence de problèmes sociaux et humains posés par un taux d’accroissement de la population atteignant 32% (contre 7% en métropole), la forte mortalité de mères très jeunes et le nombre élevé d’orphelinEs. Par ailleurs, alors que la surnatalité posait problème, on a condamné en 1971, au cours d’un procès retentissant, les médecins locaux qui pratiquaient l’avortement.

L’excès de population inactive étant considéré par les autorités comme un "handicap des plus sérieux à l’établissement d’une économie rationnelle", on a entrepris l’organisation d’une migration forcée d’enfants vers la métropole afin d’éviter "un appel excessif aux travailleurs étrangers". Pour désigner ces transferts, l’administration ose employer le terme malheureux de "convois".

Déportation contre immigration…

On recrute massivement dans les orphelinats et centres de placement de Saint-Denis ou de Hell-Burg, on tente de séduire les familles en faisant miroiter un meilleur avenir pour les enfants dont on promet faussement qu’ils et elles reviendront aux vacances scolaires, mais, souvent, les gendarmes accompagnent les assistantes sociales pour procéder à de véritables enlèvements et l’administration signe des "ordonnances de garde définitive en vue d’un départ vers la métropole", privant les enfants de leur identité et de toute perspective de retour, et les mettant dans l’impossibilité de retrouver leur famille.

Certaines protestations s’élèvent, notamment de la part de communistes comme Paul Vergès, que Michel Debré, élu député de La Réunion, accuse de vouloir y mijoter "un coup de Cuba" ou Bruny Payet, conseiller de Saint-Paul, qui dénonce ces "enlèvements et trafics d’enfants". Mais en vain. Des enfants sont transféréEs d’abord dans le département de la Creuse, puis dans le Gers, le Tarn, le Cantal, la Lozère… Ils sont 873 en 1963 et plus de 2600 en 1968. Il faudra attendre 1981 pour que cessent enfin ces transferts forcés.

Une partie du livre est consacrée au suivi détaillé de quelques parcours tragiques ou plus ou moins réussis d’enfants transféréEs, depuis leur séjour dans un foyer d’accueil, leur voyage en avion, les filles revêtues d’un uniforme qui les faisait ressembler aux hôtesses de l’air, le choc du climat, leur placement dans des familles successives, leurs difficultés à l’école, leurs problèmes d’intégration professionnelle, l’exploitation proche de l’esclavage pour certainEs, la quasi-impossibilité de retrouver leurs familles.

Après avoir pris connaissance des éléments du dossier, on ne peut que s’étonner que de tels événements aient pu se dérouler si récemment sur le territoire français et que les députéEs de l’UMP et de l’UDI non seulement ne se soient pas associéEs à la motion d’excuse présentée au parlement en février dernier mais soient même alléEs jusqu’à dénoncer une "instrumentalisation de l’histoire".

Jean-Pierre Tusseau Maine-et-Loire

- Le paille en queue ou phaéton est un oiseau marin des mers chaudes à longue queue de plumes blanches effilées.

- William Luret, Ti’ Paille en queue , édit. Anne Carrière, 2004. Livre disponible sur commande dans notre librairie, L’EDMP, 8, impasse Crozatier, Paris 12e, 01 44 68 04 18, didier.mainchin@gmail.com