Italie : “La bonne école” de Matteo Renzi

jeudi 20 novembre 2014
par  Catherine

La “réforme” de l’Enseignement public est, avec la croissance et l’emploi, une des trois priorités du gouvernement Matteo Renzi. Début septembre, Renzi a présenté son plan pour “La bonne école”. Il s’agirait d’un “pacte”. Mais un pacte avec qui et sur quelles bases ?

"L’Italie veut devenir un lieu d’opportunités", "Le temps du courage est venu” avait lancé, en février dernier Matteo Renzi en demandant au Sénat italien de lui accorder la confiance. Renzi s’appuie sur une coalition de son parti, le Parti Démocratique, avec le Nouveau Centre droit (NCD) d’Angelino Alfano, ex-allié de Silvio Berlusconi, et de Scelta Civica, le parti de Mario Monti.

“Courage” ?

En annonçant l’embauche en CDI de 148 000 enseignants précaires sur trois ans, Renzi vise à faire croire que ces enseignants auront un emploi pérenne.

Cela fait des mois que les syndicats italiens revendiquent la fin de la précarité permanente d’une masse d’enseignants. Le recrutement sur concours est bloqué depuis plus de 10 ans. Un autre type de recrutement (concours d’habilitation) permet d’être inscrit sur liste régionale et de cumuler des points dans l’attente d’un CDI. Mais avec la suppression drastique du nombre d’enseignants, seuls les têtes de liste y parviennent. La précarité explose, à tel point que l’Italie ne respecte même pas les directives de l’Union Européenne (embauche de façon stable de tous les CDD de plus de trois ans). Le plan de Renzi a pour première fonction de se mettre à couvert par rapport aux injonctions de l’U.E.

Renzi fait miroiter un financement de l’État. Qu’en sera-t-il en réalité ?

La tendance d’opposition de la FLC, fédération de l’enseignement primaire secondaire et supérieur de la CGIL (1) fait remarquer que ceux qui seraient “embauchés” par le plan Renzi sont déjà payés chaque année comme CDD. De plus, ils devront être flexibles : accepter de changer de région, assurer des remplacements dans des “réseaux d’écoles”, accepter d’autres tâches liées à “l’extension de l’offre de formation”… À partir de 2015-2016, les néo-habilités auront de très faibles chances d’enseigner et les non habilités perdront leur travail ; tout remplacement leur sera interdit !

Ou chantage ?

Ce plan est un véritable “chantage” affirme la tendance d’opposition de la FLC.

En effet, en échange de l’embauche des précaires en CDI, le “pacte” de Renzi poursuit le blocage des salaires jusqu’à fin 2018. En outre, l’ancienneté dans la carrière serait supprimée au profit de la méritocratie : une évaluation interne à l’établissement déterminerait 66% de “méritants” par école, lesquels se verraient attribuer un système de crédits inscrits dans un portfolio et une prime de 60€ tous les trois ans. Parmi les méritants, des “mentors” (superprofs) bénéficieraient d’un salaire amélioré.

Les autres verraient leur salaire stagner pour toujours et seraient incités à aller enseigner dans d’autres écoles avec les enseignants moins méritants ! Quant aux nouveaux embauchés, ils ne pourraient voir leur salaire augmenter grâce à leur mérite avant cinq ans.

Et bien qu’il ne l’affirme pas ouvertement pour des raisons tactiques, Renzi prévoit d’augmenter le temps de travail. Il annonce une “banque horaire” : les professeurs devraient en plus de leur service être à disposition pour un certain nombre d’heures afin d’effectuer des remplacements.

Une réforme des organes collégiaux conduirait à la concentration des pouvoirs dans les mains des chefs d’établissement. Et dans chaque école, le directeur inciterait les enseignants à créer une équipe compétitive, “pour jouer le match de l’éducation” (sic) : concurrence entre les écoles garantie !

Cette mise en concurrence des enseignants et la suppression de l’ancienneté conduirait à une réduction considérable du salaire et à la destruction de la convention collective des enseignants.

Concurrence et marche à la privatisation

Le gouvernement a demandé l’élaboration de tests afin de mettre en place une évaluation nationale de toutes les écoles italiennes. Des financements supplémentaires seraient accordés aux écoles qui obtiendraient les meilleurs résultats et on réduirait ceux des autres écoles. Or, ce sont les écoles qui accueillent les enfants des couches populaires qui obtiendront les moins bons résultats et ces enfants seraient ainsi pénalisés.

L’évaluation des enseignants passerait aussi à travers les résultats de ces tests.

Enfin, le plan Renzi prévoit l’entrée du privé dans les écoles publiques : “l’école doit attirer beaucoup de ressources privées, nouer de plus en plus le lien avec les collectivités locales et le monde du travail", parce que "les ressources publiques ne suffiront jamais à combler les besoins d’investissements".

Quant aux personnels ATA (assistants administratifs, collaborateurs, assistants techniques et responsables administratifs dans les écoles), le plan fait comme s’ils n’existaient pas (alors que chacun sait que leur travail est indispensable au fonctionnement de l’école). Le gouvernement prépare en fait de nouvelles coupes budgétaires qui vont les toucher de plein fouet.

Pour les militants de la tendance d’opposition, c’est la privatisation de l’enseignement public qui est ainsi programmée.

“Il Sindacato è un’altra cosa”

Face à cette situation les militants du courant gauche Il sindacato è un’altra (Le syndicat c’est autre chose) de la CGIL mettent en avant l’exigence du retrait global du plan Renzi sur l’école et combattent contre les concertations engagées par Renzi.

En défense de l’enseignement public et des personnels, ils revendiquent des financements massifs pour l’enseignement public, une diminution des effectifs par classe, une augmentation des salaires de tous les personnels, l’embauche stable des précaires et une plus grande démocratie dans l’organisation des écoles.

Ils combattent dans la FLC-CGIL la politique de la direction syndicale, laquelle critique le plan Renzi tout en y trouvant des points positifs et même des “convergences” avec les positions de la FLC, comme la “fin de la précarité”, “l’extension du temps plein” ! La direction syndicale a lancé une consultation sur ce plan sous forme d’assemblées, si possible avec les syndicats de la CISL et de l’UIL et participe à la consultation du gouvernement. Elle envisage uniquement une manifestation fin octobre et peut-être une grève, le tout noyé dans la succession de journées d’actions prévues sur les retraites, contre la loi sur l’emploi de Renzi, contre le blocage des salaires dans la fonction publique… Mais sans jamais centrer le combat contre le gouvernement Renzi et pour le retrait du plan.

La tendance d’opposition syndicale de la FLC-CGIL combat pour la construction d’un mouvement d’ensemble contre le plan Renzi. Sur cette orientation, elle a appelé à participer aux assemblées convoquées par les directions syndicales, les collectifs et association et à se joindre à la mobilisation des étudiants et de la coordination des précaires le 10 octobre dernier. La direction de la FLC a refusé d’appeler à la grève le 10 octobre. Mais les dizaines de milliers d’étudiants, d’enseignants et personnels de l’enseignement public qui, avec des associations et des collectifs d’étudiants, de syndicats, de comités précaires, sont descendus dans la rue pour protester contre la "bonne école" Renzi dans nombre de villes italiennes et surtout à Rome attestent de la volonté de faire échec au plan de Renzi.

Les militants de l’opposition syndicale (FLC-CGIL) annoncent qu’ils vont, dans les semaines à venir, continuer à intervenir dans les organes directeurs de la FLC, dans les réunions syndicales, dans les écoles en vue de la construction d’une mobilisation d’ensemble, d’un appel à la grève générale pour le retrait du plan de “la bonne école” de Renzi.

À l’est et à l’ouest des Alpes : mêmes méthodes

Cette mobilisation fait suite à celle de juillet (alors même que les écoles étaient fermées) et qui a conduit Renzi à reporter la publication du plan. Il avait alors annoncé que le service d’enseignement hebdomadaire passerait de 18 à 22 heures (et à 25 heures en maternelle).

Mais Renzi qui veut aligner le temps de travail des enseignants en Italie (à peu près le même qu’en France) sur celui en vigueur dans l’Union Européenne n’a pas renoncé à augmenter l’horaire d’enseignement des professeurs. Avec le “pacte” présenté en septembre, il ruse : il a modifié le vocabulaire pour dissimuler la question.

Contre la forte aspiration à l’unité des enseignants et personnels pour le rejet de cette offensive, le gouvernement Renzi, comme le gouvernement français doit s’appuyer sur la collaboration des directions syndicales. Tel est le sens du terme “pacte”.

“La bonne école” de Renzi, comme “l’école bienveillante” de Peillon-Belkacem, participe de l’offensive générale contre les acquis des travailleurs. Renzi veut en finir avec ce qui reste de contrats collectifs nationaux, d’assurance chômage, imposer une mobilité débridée, la surveillance permanente des salariés (télé, caméras, GPS…) et obtenir ainsi une nouvelle diminution globale des salaires de l’ordre de 20%. Il annonce 43 milliards de coupes dans les dépenses publiques en trois ans : santé, retraites, enseignement, services sociaux ainsi qu’une nouvelle vague de privatisation.

En Italie, comme en France (quoique de façon différente), la politique des directions syndicales ôte aux travailleurs leur outil de combat. Le combat des camarades italiens de Il sindacato e una altra cosa en défense des revendications des salariés, contre la collaboration des appareils syndicaux et pour reconstruire une opposition syndicale dans la CGIL participe d’un même processus. Lever les obstacles à la mobilisation en défense des revendications, pour affronter le gouvernement, le vaincre. Et dans ce processus, submerger les appareils, imposer l’indépendance de classe, et l’indépendance syndicale.

Hélène Bertrand, 16/10/2014

(1) CGIL : Generale Italiana del Lavoro (Confédération générale italienne du travail).


Brèves

8 décembre - Réunion publique - jeudi 14 décembre à 19h - Après les récentes défaites de Daesh, où va la Syrie ?

Réunion publique avec :
Joseph Daher, militant syrien originaire d’Alep
Sakher Achawi, (...)

7 juillet - RELAXE POUR ELIE DOMOTA !

Message de soutien d’Émancipation à Élie Domota
Le syndicaliste guadeloupéen Élie Domota, (...)

14 février - Réunion publique - Jeudi 23 février à 19h - Alep : un tournant ?

Résistances populaires en Syrie et manœuvres internationales
Réunion publique avec :
Ziad (...)