Hollande, encore et toujours pour l’Union Sacrée

samedi 15 novembre 2014
par  Catherine

Le discours de François Hollande du 7 novembre 2013 illustre à peu près tous les enjeux politiques de ces commémorations officielles. Citations significatives de l’Allocution pour le lancement des commémorations du Centenaire de la Première Guerre mondiale (F. Hollande, le 7 nov 2013) Les citations sont en italiques.

Stratégie et tactiques d’un discours militariste

Certes, on ne nie pas l’horreur de 14-18…
“le froid, la faim, le dénuement, la fureur, la peur et l’odeur, l’odeur irrespirable de la mort qui vient. Maurice Genevoix a écrit les plus belles lignes là-dessus : « ce que nous avons fait, c’est plus que ce que l’on pouvait demander à des hommes et nous l’avons fait »”.
… Ni l’ampleur du massacre : naguère on voyait là une preuve du sens du sacrifice de la “Nation française” dont on ne parle plus…
“Plus de 8 millions de Français – un cinquième de la population ! – furent appelés sous les drapeaux. Un million quatre cent mille sont morts. Des centaines de milliers ont été blessés, « gueules cassées », amputés, brûlés, gazés, qui ont porté tout au long de leur vie des stigmates, dans leur chair, sur leur visage”.
…Ni sa sauvagerie inhumaine :
“[…] À ce point horrible que ces armes furent prohibées par la Communauté internationale. Par aussi l’arrivée de nouvelles formes de guerre : l’aviation mais aussi le char… bref, une industrie.”
Mais c’est surtout l’occasion d’une exaltation de la nation, du patriotisme… de l’unité nationale. C’est la raison même de la commémoration :
“Commémorer, c’est savoir d’où l’on vient pour mieux appréhender ce qui nous relie et nous fédère dans une nation, la nôtre. Commémorer, c’est renouveler le patriotisme, celui qui unit, celui qui rassemble, qui n’écarte personne au-delà des parcours, des croyances, des origines, et des couleurs de peau.”

Peut-on encore être “patriote” ?

“Qu’est-ce que le patriotisme ? C’est toujours l’amour des siens pour reprendre la formule de Romain Gary, qui n’a rien à voir avec le nationalisme qui est la haine des autres. Le patriotisme, c’est la défense de la République, de ses valeurs, de ses principes, de sa promesse d’égalité mais aussi de réussite pour chacun.”
“Les autres”, c’est les Boches, des monstres pas vraiment humains et assoiffés de sang, comme la propagande le martèle dans les esprits. On ne peut pas faire comme si toute la préparation des esprits à la guerre n’avait pas été fondée sur la haine de “l’ennemi héréditaire”.

“Les siens”, pour l’appelé du contingent mobilisé, soyons clairs : c’est sa petite famille. D’ailleurs, la RRRépublique, ce sont les gendarmes ou les flics qui viendront le chercher s’il n’y va pas de lui-même. À côté d’une minorité d’illuminés fanatisés, la grande masse des soldats mobilisés ne souhaite qu’une chose : que ça s’arrête ! Ceux qui sont partis “la fleur au fusil”, à force d’intoxication, déchantent dès les premiers massacres, même bien avant les tranchées. Pas étonnant que la grande majorité des fusillés pour l’exemple l’aient été entre septembre et décembre 14. Qui plus est, dans les recensements officiels, on ne compte pas les malheureux qu’un officier a abattus parce qu’ils ne voulaient pas avancer, courir au carnage.

La célébration de l’Union Sacrée

Pour F. Hollande, Heureux Français qui ont su surmonter leurs divisions…
“La Grande Guerre fut pourtant celle de l’unité nationale. En juillet 1914, s’opposaient, s’opposaient encore, s’opposaient toujours, ceux qui voulaient à tout prix venger l’humiliation de Sedan à ceux qui, comme Jaurès, dénonçaient la funeste mécanique des alliances et les méfaits de l’impérialisme.”
Jaurès ? il n’avait pas compris l’humiliation de Sedan, celle de Napoléon III-Badinguet capturé. Curieux hommage… au grand homme par ailleurs encensé.
La guerre ? Une funeste mécanique : la fatalité, en somme. L’important vient ensuite :
“Mais, reconnaissons-le comme un fait, lorsque la mobilisation générale fut proclamée, il n’y eut plus qu’un seul pays, une seule Nation, une seule armée.”

Ça s’appelle l’Union Sacrée, et en son nom on a toujours envoyé les enfants du peuple se faire massacrer pour le seul profit de leurs exploiteurs !

Hollande en remet une louche un peu plus loin :
“La France, quand elle se rassemble – cela lui arrive et notamment autour de ses symboles, le drapeau, la devise républicaine, l’hymne national – porte bien sûr une fierté, la fierté de nous- mêmes et le souvenir de notre histoire.”

Remarque : C’est là aussi qu’on peut voir la fonction idéologique du sport-spectacle, du foot en particulier : tous unis derrière notre équipe, comme derrière notre armée.
D’ailleurs, grâce aux supporters, “On a gagné !”. Là aussi… Impossible au footballeur-président de ne pas lâcher discrètement un hourrah !

“C’est le pays dans son entier qui souffrait, luttait, tenait, malgré les privations et les destructions. C’est le peuple sans armes qui, en assurant le fonctionnement de l’économie, a permis LA VICTOIRE.”

Une réécriture cynique de l’histoire

Et les soldats des colonies, acheminés de force sur le front ? Un crime ? Vous n’y êtes pas : un début d’émancipation, une chance pour leur future indépendance ! Rarement réécriture de l’histoire aura été aussi cynique :
“Comment ne pas saluer les 430 000 soldats venant de toutes les colonies, de l’Afrique à l’Asie du Sud-Est et qui ont pris part à une guerre qui aurait pu ne pas être la leur. Ils y ont participé pour la France, et cet engagement fut ensuite au cœur de leur légitime exigence d’émancipation et d’indépendance.”

Autre ficelle : l’invocation des célébrités, comme preuve du bien-fondé de l’engagement dans la guerre, du BON côté, celui de la France (le camp des Démocraties contre les Empires centraux…).

Apollinaire… Bon. La création poétique d’Apollinaire ne l’a pas empêché d’écrire – dans un état second ? - quelques phrases guerrières particulièrement ineptes.

Péguy qui croyait dur comme fer qu’il faisait la “der des der” : “Je pars, soldat de la République, pour le désarmement général, pour la dernière des guerres.”

… Dreyfus, “engagé volontaire à 55 ans” ? “Lui, l’ancien capitaine, décidé à se battre pour défendre le pays qui dans un moment de faiblesse, pour ne pas dire de lâcheté, l’avait martyrisé.”

Si tout ça n’est pas la preuve que la Justice, la Démocratie, l’Honneur, etc., etc., Dieu, même, sûrement, étaient “de notre côté” !

La grande muette du discours, c’est l’armée, et son état-major. Rien à en dire, puisque c’était une armée républicaine :

“L’armée s’est mise au service de la République. L’autorité civile a prévalu jusqu’au bout, et c’est Clémenceau, un Républicain intransigeant, qui fut appelé « le père la Victoire »”.

… pourquoi pas dreyfusarde, pendant qu’on y est ? À propos de l’engagement d’A. Dreyfus “à 55 ans”, Hollande ajoute :

“Dans ce combat-là, il n’y avait qu’une France, celle qui défendait son intégrité et ses valeurs.”

Comment peut-on aujourd’hui mentir à ce point alors qu’un nombre considérable d’officiers, en particulier les officiers supérieurs, étaient antidreyfusards, quand ils n’étaient pas boulangistes voire encore royalistes ou bonapartistes !

Des “fusillés pour l’exemple” pardonnés... mais pas tous !

Une question sensible et révélatrice banalisée, réduite à un problème humanitaire. Le pardon… aux “fusillés pour l’exemple”.

La cause du problème ? “Ils ne s’attendaient pas au « déluge du feu qui s’est abattu sur [ces] combattants qui n’y étaient pas préparés, qui pensaient partir pour une guerre fraiche et joyeuse.” Oui, bien sûr, “fraîche et joyeuse”… Là, je suis sûr qu’il les prend pour des…

La responsabilité ? “Il y eut aussi ceux qui furent vaincus non par l’ennemi, mais par l’angoisse, par l’épuisement né des conditions extrêmes qui leur étaient imposées. Certains furent condamnés de façon arbitraire et passés par les armes.”

Attention, donc, tous ne sont pas… excusables, pas dignes d’une réhabilitation ! Et leurs bourreaux dans les conseils de guerre n’ont fait, eux, que leur boulot…

L’apologie de l’Europe actuelle

Ruse rhétorique, on va terminer sur deux notes positives. D’abord un paradoxe : dire que la paix aurait pu sortir de cette guerre !
“Quelques esprits éclairés eurent l’audace de dire, de crier : « cela suffit », « plus jamais ça ». Des dirigeants créèrent la Société des Nations […] Ils crurent alors à une paix durable avec d’autant plus d’illusion que l’effroi du conflit hantait encore tous les esprits. Ils rêvaient d’une relation nouvelle entre la France et l’Allemagne […]”

On a pourtant eu la Seconde Guerre Mondiale. Alors, la faute à qui ?
“C’était compter sans l’esprit de revanche, sans les ravages de la crise économique, sans le fléau des extrémismes, sans la faiblesse des organisations chargées de sanctionner les manquements au droit, et sans les gouvernements qui, préférant la honte à la guerre, acceptèrent l’une sans éviter l’autre.”

Aujourd’hui, rien à craindre… y a l’Europe : ce discours est surtout l’occasion d’une apologie de l’Europe de Maastricht, l’Union Européenne – qui se bâtit sur la destruction des droits sociaux des salariéEs :
“Revenir sur les deux chaos du XXè siècle, sur ces deux épouvantables saignées, c’est rendre justice à l’Union européenne, à cette grande aventure humaine, à cette conquête inédite qui a assuré la paix et la démocratie entre des pays qui s’étaient si atrocement déchirés – offrant là, un exemple, une référence au monde entier.”

Et voilà, la messe est dite, comme on dit pour les commémorations !!

Jean-François Pelé

L’Émancipation syndicale et pédagogique –4/11/2014 – page 20-21