Les tirailleurs sénégalais dans la tourmente de la Grande guerre 1914-1918

mardi 18 novembre 2014
par  Catherine

De tout l’empire colonial français, des centaines de milliers d’hommes sont venus, parfois de force, pour combattre et mourir en France et en Europe. Nous avons demandé à Gaspard M’Baye, président de l’association AMTS, de revenir sur l’histoire emblématique des Tirailleurs sénégalais.

Aux origines des Tirailleurs sénégalais

Le corps des tirailleurs sénégalais est officiellement créé le 21 juillet 1857 par l’empereur Napoléon III (1852-1870), sur une proposition de Louis Faidherbe, gouverneur du Sénégal de 1854 à 1861 et de 1863 à 1865. Cette création d’un corps de tirailleurs n’est pas une première dans la dynamique coloniale de la France. En effet, dès le XVIIe siècle, les indigènes (population de territoires colonisés) sont utilisés dans l’armée coloniale pour compléter les “unités blanches”. Au cours du XIXe siècle, l’expansion coloniale accentue l’importance quantitative des troupes recrutées dans les colonies en appui de l’armée française. C’est en Algérie qu’un premier bataillon de “Turcos” est créé en 1832, sur les débris des milices ottomanes défaites par la conquête française. Ce bataillon aura servi de modèle quelques années plus tard, à la constitution des premiers bataillons de tirailleurs indigènes en Algérie (1842), des régiments de tirailleurs algériens (1856), des premiers régiments de tirailleurs tunisiens (1884) et des régiments de tirailleurs marocains (1912).

Au Sénégal, la création d’un corps de tirailleurs a pour principal objectif, le renforcement des forces coloniales françaises face aux résistances des royaumes du Sénégal. Le premier bataillon de tirailleurs constitué par le gouverneur Louis Faidherbe rassemble 500 hommes, qui sont pour la plupart d’anciens captifs rachetés. En 1862, le bataillon compte six compagnies, près de 600 hommes et six officiers indigènes. En 1884, le premier Régiment de tirailleurs sénégalais (RTS) est créé, dont la moitié des sous-officiers et caporaux sont indigènes. Ils apportent un renfort de taille aux officiers et soldats français des troupes marines, pour défaire les souverains sénégalais, maliens, guinéens, béninois, fortement opposés à la conquête coloniale. La France s’installa en Afrique occidentale en dépit des résistances de Samory Touré et plus tard au Tchad en 1900, tandis que Gallieni se rendait maître de Madagascar dès 1885. Ainsi grâce à l’apport des forces indigènes, chaque nouvelle conquête coloniale française en Afrique noire entraîne la création d’une unité de tirailleurs recrutés localement. En 1900, toutes les unités de tirailleurs créées dans la dynamique de la conquête coloniale, sont intégrées dans les troupes coloniales. Elles sont appelées unités “sénégalaises”, d’où l’appellation “Tirailleur sénégalais”, en rappel de la création du premier régiment de tirailleurs au Sénégal.

Recruter en AOF - Afrique occidentale française - pour les besoins de la guerre

C’est en AOF, fédération des colonies françaises d’Afrique de l’ouest que l’armée coloniale recrute essentiellement les tirailleurs sénégalais. Cinq colonies civiles, Sénégal, Guinée, Côte d’Ivoire, Dahomey, Haut-Sénégal et Niger (actuels Mali et Burkina-Faso) et deux territoires militaires, Mauritanie et Niger constituent l’AOF en 1914. Cet ensemble géographique couvre une superficie de près de 4,5 millions de km2, (huit fois la superficie de la France), pour un peuplement faible, moins de 20 millions d’habitants en 1914. La population y est inégalement répartie entre les vallées plus ou moins salubres du Niger ou du Sénégal, le long des littoraux, dans des montagnes refuges comme la falaise de Bandiagara tenue par les Dogons ou la forteresse de l’Atakora au nord du Dahomey, et les zones sahéliennes au nord.

C’est dans cette partie de l’Afrique de l’ouest plus peuplée que l’Afrique du nord, que le général Charles Mangin, en 1910, pense créer une armée africaine, la “Force noire”. Une armée composée d’hommes aux qualités guerrières exceptionnelles, pour compenser le déficit démographique français face à l’Allemagne. L’appel de Mangin est soutenu par Adolphe Messimy, ministre des Colonies en 1911, puis ministre de la Guerre, qui demande à l’Afrique le remboursement du coût de la conquête coloniale en hommes et en flots de sang. Cependant, aux premières années de la Grande Guerre, le nombre de tirailleurs sénégalais recrutés est en dessous des espérances de Mangin. Quelques milliers seulement de tirailleurs sénégalais (moins de 16 000) sont mobilisés dans les combats de 1914, rejoints par 53 000 nouveaux recrutés entre 1915-1916. Il faut attendre la campagne de recrutement de l’année 1918, conduite par le député sénégalais Blaise Diagne, pour observer une forte augmentation de l’effectif des tirailleurs, avec plus de 60 000 nouveaux engagés pour la seule année 1918, même si tous ces nouveaux engagés ne combattront pas sur les fronts de la Grande Guerre. À la fin du conflit, 171 000 tirailleurs sénégalais sont ainsi recrutés dans cette zone de l’Afrique de l’ouest pour les besoins de l’effort de guerre, ce qui représente plus de 60 % des combattants fournis par les colonies françaises d’Afrique noire. Mais l’AOF n’est pas la seule fédération coloniale à porter le fardeau de l’effort de guerre. Toutes les autres colonies de l’Empire français y participent et fournissent leur part de combattants. Au total 607 000 soldats sont recrutés dans les colonies entre 1914 et 1918, pour renforcer les 8 millions de soldats français mobilisés en métropole.

Les Africains ne veulent pas s’engager dans la Grande Guerre

En 1915, la France a besoin de combattants pour répondre aux offensives sanglantes, mais les colonies ne sont pas disposées à envoyer leurs hommes au massacre. À partir de 1915, les campagnes de recrutement en AOF deviennent plus difficiles en raison de l’opposition de la population. Pour attirer les volontaires, les recruteurs coloniaux distribuent mouchoirs de couleur, pipes, tabac, couteaux, glaces aux tirailleurs et aux chefs de village. En vain. Au pays bobo (actuel Burkina Faso), les révoltes éclatent au début de 1915 contre la conscription. Ces oppositions sont amplifiées par des nouvelles colportées annonçant la défaite de la France, la supériorité militaire des Allemands, la proclamation de la guerre sainte en Turquie, pays musulman en guerre contre la France. En octobre 1915, des missions catholiques sont attaquées et les recruteurs sont reçus à coup de flèches dans les cantons Gurunsi et Marka ; une pacification brutale menée en mars-avril 1916 met un terme à la révolte. Pour échapper à la conscription, de nombreux jeunes hommes désertent, se réfugient dans les falaises de Bandiagara ou émigrent vers les colonies britanniques, en Gold-Coast (actuel Ghana). Les foyers de révolte sont ainsi très actifs dans les cantons de la Haute-Volta (actuel Burkina-Faso), du Mali et du Dahomey (actuel Bénin) entre 1915 et 1917.

La mission Diagne

En raison de la multiplication des foyers de révolte en AOF, le recrutement envisagé par le général Mangin d’une force noire de 250 000 à 500 000 hommes, pour les besoins de la Grande Guerre est un échec. En effet, dans les premiers mois de la guerre, seulement 15 600 tirailleurs sénégalais sur les 30 000 qui constituent l’armée noire, sont envoyés en Europe à la suite de campagnes de recrutements souvent forcés, qui porteront l’effectif des tirailleurs à 110 000 entre 1916-1917. Néanmoins George Clémenceau, nouveau président du Conseil en novembre 1917, souhaite gonfler les troupes noires malgré les réticences des populations. Il nomme en 1918, au poste de Commissaire général du recrutement, le sénégalais Blaise Diagne (1872 – 1934), premier député noir élu à l’Assemblée nationale depuis juillet 1914, à qui il confie une mission de recrutement en AOF. Blaise Diagne réussit à recruter 63 000 combattants entre février et août 1918 sur les 171 000 combattants recrutés en AOF entre 1914 et 1918. Le succès de Diagne est lié à la force de sa personnalité. Il est le premier africain à occuper un rang aussi élevé dans la hiérarchie coloniale. Il gagne la confiance des Africains en augmentant les primes, en promettant aux combattants la nationalité française, des médailles militaires, un certificat de bien manger, des habits neufs etc… Il est aussi particulièrement soutenu par les dignitaires des confréries musulmanes qui n’hésitent pas à envoyer leurs fils et leurs fidèles au combat.

Gaspard M’Baye,
président Association mémoire du tirailleur sénégalais – AMTS

L’Émancipation syndicale et pédagogique –4/11/2014 – page 24-25