Théâtre et “artivisme” selon Marina Damestoy

mardi 10 février 2015
par  Catherine

Le 4 octobre dernier, nous avons rencontré la dramaturge et “artiviste” Marina Damestoy (compagnie La Boîte blanche) à l’occasion de la lecture de sa pièce A-Collision. Cette lecture en place publique avait lieu à La Seyne-sur-mer (Var) dans le cadre de la troisième édition du festival de théâtre “Les amies d’Olympe” consacré aux femmes dramaturges contemporaines et organisé par la bibliothèque de théâtre associative Armand Gatti.

Émancipation : Dans l’introduction de ton triptyque A.M.O. (Antigone, Médée, Ophélie) paru en 2013 aux Xérographes, tu dis questionner “la femme, selon trois figures de résistance”, tu parles de “glissement hors la loi”, de “désinsertion”, de “révolte” : dans quelle mesure ces trois figures s’inspirent-elles de ta propre expérience en tant que femme et/ou de féministe ?

Marina Damestoy : Ces trois femmes sont autant de transpositions contemporaines inspirées de figures de la littérature classique. Elle sont, en fractales, mon miroir et plus largement le reflet de nos jeunes générations. Sur la question de l’engagement féministe, si je respecte et encourage ce combat, intimement… femmes, hommes, je m’en fous ! Je me vis dans l’ensemble depuis mon enfance malgré ce que nous renvoie notre contexte. Il est évidemment plus pénible d’être femme. Après mon double cursus aux Beaux-Arts de Cergy et à la fac de Philo de Nanterre, je suis tombée le nez dans le ruisseau. Après le cumul de mini-jobs et de stages impayés, j’ai eu une expérience de sans domicile fixe. J’avais tenté un CAPES et une Agreg d’Arts plastiques. Je suis arrivée ex-aequo sur la dernière place. Il y a eu un vote à main levée du côté du jury : j’étais exclue. Je n’avais pas 25 ans donc aucune ressource, type minima sociaux. J’ai continué les petits boulots de nuit cumulés à ceux du jour, dans l’un d’eux je bossais dans un internat en tant que pionne de nuit. Mon contrat a été écourté et je me suis retrouvée à la rue à Paris. Pendant cette période, j’ai noté dans des carnets cet état d’errance, d’angoisse absolue, de vulnérabilité totale. L’urgence de dire – la bouée écriture ! Je ne savais pas si je m’en tirerais. Puis, en 1998, incapable de continuer dans ce vide, j’ai changé de vie, je suis partie rejoindre en Bretagne un ami luthier. Nous avons ouvert une maison collective au Guilvinec. J’ai retrouvé un toit et de l’espace pour créer et accueillir les amiEs. J’ai rapidement repris mes études grâce à un dispositif régional, un DESS en “management des spectacles vivants”, mais après la crise du secteur théâtral en 2003, c’était une gageure de trouver autre chose que des stages gratuits qui camouflaient autant de postes à responsabilité. Après deux ans de recherche d’emploi dans mon secteur et huit stages, en 2005, j’ai lancé Génération Précaire (GP) pour les droits des stagiaires (le collectif existe toujours). J’ai mis en circulation ma sève anarchiste découverte à 12 ans (merci à Gogol 1er, aux Bérus et aux ChilienNEs) : anonymat à base de masques blancs et de pseudos, responsabilité individuelle consciente de ses propres limites et des enjeux portés par le groupe, bienveillance en particulier à l’égard des nouveaux et de soi-même, partage des savoirs, actions directes et résolument visuelles, collectif non structuré, pas de présidentE, pas de porte-parole, rien d’une structure normée et identifiable. L’impact médiatique a été très rapide. J’avais mis en pratique, de façon politique, les flash-mobs venues de New-york, découvertes en 2003 à l’occasion de la rédaction d’un essai inédit : “la topographie de l’art de travers”… C’est une sorte de happening minimal qui peut s’avérer d’une redoutable efficacité en matière de blocage, symbolique ou non, si on sait s’en saisir pour autre chose que de “l’entertainement”. Grâce à l’impact médiatique quasi immédiat (France Inter et Le monde dès la première semaine), après être passéEs en trois semaines par FO, la CGT, la CFDT et le Medef, on a été reçuEs par Villepin [alors premier ministre, NDLR]. Nous avions dès le début pris le temps de consolider un épais “doc de propositions”, en compagnie de camarades spécialiséEs en économie et en socio, recrutéEs d’urgence pour l’occasion. Ce document, lisible sur le site Génération Précaire, est toujours valide et, en dépit des différentes lois passées, loin d’être encore appliqué.
Ce mouvement a éclos chez moi, toute seule face à mon modem. De façon quasi Dada, très situationniste en tout cas, j’ai lancé un appel à la grève générale des stagiaires, et ça a marché. Le lendemain, après avoir passé ma nuit à spammer les forums, les boites mails des rédactions et créé un blog, je recevais des messages de précaires de Radio France, de stagiaires françaisEs et allemandEs m’annonçant qu’il fallait élargir le mouvement à l’Europe.

Émancipation : Tes pièces se nourrissent de cette expérience…

M. D. : C’est ce que l’on retrouve dans ma pièce A-Collision, l’appel à la désobéissance en faveur des sans-papiers que je fais faire à Safia (transposition d’Antigone) reprend exactement la méthode du lancement de GP en 2005.
Dans le triptyque A.M.O, les trois figures féminines sont concrètement pénétrées de ce que j’ai pu vérifier moi-même dans la pratique. Ophélie fait profil bas, tout lui est donné pour réussir, il n’y a pas de questions à se poser et en suivant cette voie elle va se planter. Ça me fait penser à nos générations précaires : “Passe ton bac d’abord”, on y a cru, et puis ensuite ? On semble ne pouvoir que subir ce qui se passe, sans pouvoir rien faire. Médée au contraire, par son radicalisme, part en frontal et surplombe tout ça, jusqu’au pire. Et pourquoi pas ? C’est la pièce la plus ancienne, je l’ai écrite suite à la deuxième intifada. Elle traite du territoire occupé ; celui de la Palestine aussi bien que celui de la femme au foyer, avec ses enfants, coincée dans la place que le contexte semble lui assigner. Que faire en situation d’impuissance pour exister dignement ? Elle s’émancipe en agissant concrètement.

Émancipation : J’ai lu sur ton site (marinadamestoy.com) que tu parlais d’“artivisme”, que tu te définissais comme artiste activiste. Ça se confond strictement avec la pratique du théâtre ? Quel est le rapport entre tes activités miliantes et l’art, le théâtre en particulier ? D’ailleurs, est-ce que cette séparation a un sens pour toi ?

M. D. : J’ai lancé ce terme, artivisme, en 2006 sur le pla teau du Théâtre du Rond-Point à Paris, suite à la création du collectif Génération précaire. J’avais écrit et lu un texte sur ce sujet dans le cadre d’un débat “Modernité On-off” où j’étais invitée en tant que militante, et non en tant qu’artiste : ça me foutait un peu les boules d’ailleurs. C’est assez dingue de constater la censure lorsque l’on est invitée… on vous demande de rester à votre place, de ne pas déborder, surtout ne passer penser hors des clous, ne pas élargir. Par le mot “artivisme”, je pointais ce qui se trame de “sculpture sociale” dans ce que l’on provoque. Je m’étais donc tout d’abord inspirée de Debord ainsi que de mon expérience des happenings (Beaux-Arts, squats) puis de ce que l’on avait spontanément provoqué pour se rendre visible, copiant la méthode des flash-mobs aux États-Unis, quoi qu’elles n’avaient jamais été politiques à l’époque. J’y intégrais évidemment d’autres exemples tels que les Yes men, les actions d’Act up, de la brigade des clowns ou de la CIP (1) que je considère comme les ainéEs du mouvement artiviste des années 2000. Avec Génération précaire par exemple, pour notre première apparition publique, 15 jours après la naissance du mouvement à l’occasion d’une manifestation unitaire, nous étions seulement 14. Comment trouver notre place ? Nous nous sommes enchainéEs par le cou avec un long drap blanc et l’on remontait le cortège comme des esclaves, muniEs de nos immenses bannières horizontales portées près du sol. Les manifestantEs nous applaudissaient, certainEs pleuraient, on n’en revenait pas de notre impact. On a tout de suite été très médiatiséEs et grâce à ces actions visuelles, nous étions 80 la semaine suivante et nous élargissions en effet le mouvement aux villes françaises et à l’Europe. Si ces actions visuelles viennent de ma culture artistique, de mon penchant situationniste, elles ne sont pas essentielles sur le fond ; cependant, elles me semblent fondamentales pour permettre le rayonnement de nos revendications et rallier, voire soutenir d’autres mouvements militants efficacement. Grâce à elles, sans réelle force numéraire, par la seule pression médiatique nous ouvrant les portes ciblées, nous avons obtenu une loi en moins d’un an… Insuffisante, il va s’en dire. Cette méthode est à reprendre par touTEs et à amener plus loin, quel que soit le sujet de lutte. C’est mon vœu.

Émancipation : Tu es d’ailleurs partie prenante d’autres collectifs de lutte qui ont continué cette pratique…

M. D. : Avec le collectif Jeudi noir né de GP en 2006 [collectif pour le droit au logement, NDLR], on s’est volontairement décalé pour travailler autrement. On descendait tout d’abord en escadrons dans des appartements en réponse aux petites annonces du type : 12m2 à 800 euros. On arrivait avec du son, des déguisements, et on transformait la longue file d’attente et les studios en vaste fête ingérable… le tout sous l’œil de nos propres caméras, ce qui neutralisait complètement la colère des propriétaires. Un vrai acte salvateur et jubilatoire. En plus de bloquer la transaction, ça nous faisait un bien fou de remettre “les choses en ordre” symboliquement. On postait le jour même les vidéos sur You Tube puis on les spammait aux rédactions. Les médias (qu’on n’invitait plus) sont revenus naturellement par ce biais. On les a tenus un temps à distance. C’était aussi une expérience à faire de ce côté-là. Ne pas profiter du carnet d’adresse de GP. Voir comment on réinvente un mouvement autrement, comment on travaille cette matière sociale-là. Je ne peux pas dire que je ne me sente pas pleinement artiste en faisant cela. Ça a bien plus de sens et d’impact que d’accrocher des images aux cimaises et de rajouter du produit à la vente, du flux au flux. Là, ça échappe, c’est furtif, gratuit, c’est plus qu’un coup de cutter dans le réel, c’est œuvrer pour être ensemble, trouver des moyens de résistance et d’expression… c’est joyeux, violent et c’est intarissable. Pour moi c’est de la sculpture sociale qui se joue et déforme la matière de son contexte, un mouvement artistique contemporain bien réel. Les deux auteures du livre Artivisme (2) paru en 2010 n’ont rien évoqué de tout ça, c’est lamentable de la part d’universitaires issues de ma propre génération.

Émancipation : Tes pièces sont écrites mais la mise en scène est très variée, on a l’impression d’un retravail permanent, toujours au contact des gens, grâce à leur rencontre et aux situations qu’elles créent.

M. D. : J’organise beaucoup de stages, gratuitement, comme dernièrement avec les détenus de Bois d’Arcy ou les amateurs et amatrices de Mantes-La-Jolie (Collectif 12) ou de Montreuil (Parole errante), recrutéEs par le biais du journal municipal. On a dernièrement mis en jeu A-Collision avec des grands-mères, des électriciens, etc. Ça se passe sur quelques jours. Je fais deux groupes (14h-18h, 17h-22h) pour que le plus de monde puisse se libérer. Le premier jour, on part de mon texte et chacunE réagit, se raconte. Le deuxième jour, les stagiaires deviennent acteurs et actrices de leur propre partition. On tire un fil de ce qui se dit ou se fait la veille, on rapporte de la “matière” de chez soi (objet, anecdote, image, texte, musique, etc.) puis chacunE définit quel va être son geste, comment on va le réaliser et l’assembler pour construire un tout que l’on présentera au public (ou non). Il n’y a pas d’obligations. Il est possible d’assister à quelques sessions puis de disparaître ou de venir jusqu’au bout mais de choisir sa place dans le public et finalement, souvent, d’en faire aussi sortir quelque chose, de ce camouflage. Cette liberté est essentielle et n’est pas si difficile à gérer dans l’écriture dramaturgique collective. Pour A-Collision au Collectif 12 , chacunE fait des installations, des actions solitaires ou prépare des scènes à plusieurs, dehors, dedans, dans les espaces intermédiaires comme les escaliers, les sas d’entrée, etc. C’est tout autre chose qu’une lecture linéaire, c’est libre, complètement éclaté et permet au public d’être libre de son corps et de déambuler s’il le souhaite. Ça fait sens car spontanément, le groupe parvient, en mozaïque, à exhumer l’essence du propos contenu dans A-Collision. La pièce, telle que je l’ai écrite est assez didactique et très documentée. Écrite à la façon d’un scénario au rythme soutenu, elle est aussi très militante (3). Ce genre de stage crée du collectif ; les participantEs vont s’approprier la mise en scène. Le troisième jour, je leur ai demandé de visualiser un moment de la lecture. On a passé la parole, touTEs allongéEs au sol en rayons, écoute et non jugement immédiat ! Nous avons eu 18 visions de mises en scènes distinctes en si peu de temps. Ces groupes très hétérogènes fonctionnent humainement très bien, l’état d’esprit y est excellent. Beaucoup reviennent au stage suivant, puis aux différentes invitations que je leur fais parfois, dans le cadre de programmation. Je peux les inviter à déborder la représentation, à y glisser en impromptu des choses esquissées durant les stages. Je ne sais pas ce que sera la mise en scène finale : éclatée dans l’espace, c’est certain. Je souhaite qu’elle m’échappe, voilà tout. Les représentations auront lieu dans deux ans. De son côté, À la rue – O-Bloque sera recréé au théâtre Antoine Vitez (Ivry) en mars, sur le grand plateau. Pour l’instant, ce projet existe sous les formats “boite noire”, “tout terrain”, “déambulatoire”, “installation” et “co-création”.

Émancipation : Justement, tu peux nous parler de la différence entre ce que tu nommes les “boites noires” et le “tout-terrain” ?

M. D. : Le “tout-terrain”, c’est une forme que j’ai inventée tout d’abord et tout simplement pour aller répéter À la rue – O-Bloque (tiré de mon texte Mangez-moi (4)) dans la rue avec la comédienne Pénélope Perdereau. L’idée initiale était qu’elle quitte son savoir de comédienne, qu’elle s’adresse naturellement aux passantEs et qu’elle s’imprègne de ce personnage de femme sans domicile fixe si loin de sa réalité. La première fois, je l’ai amenée dans des conditions sonores et physiques difficiles, sur un pont en ville, au-dessus des voies de RER. Elle devait hurler pour s’adresser aux passantEs du trottoir d’en face sans jamais donner l’impression de jouer un texte. On a travaillé ensuite en silence avec des glaneurs et des glaneuses sur le marché de Barbès (notre quartier), travaillé sur le corps, le contact, l’échange, la fatigue, le don, etc. Puis dans les jardins de l’hôpital Lariboisière. C’est un spot que l’on aime bien et auquel on revient souvent. Elle se pose au kiosque et dit le texte, mine de rien, aux gens qui passent là : aide-soignantEs, ambulancierEs, patientEs, familles, médecins. L’endroit est propice pour prendre son temps, tout entendre et rester pour en discuter. Le texte se lit en 20 minutes, dans la rue, nos sessions durent deux heures car les riverainEs s’immiscent, prennent la parole, nous racontent ce qu’ils/elles vivent ou pensent en réaction à ce qu’elle leur dit. C’est le “tout terrain”. C’est devenu une forme en soi, très précieuse. On prend le RER en Seine-Saint-Denis, le métro, le Darty le samedi, les lavomatics, les parcs, les supermarchés, la tête dans les fours, couchée dans un lit au rayon literie ou assise sur les packs d’eau, dans les médiathèques ou dans les TGV en première classe… On décline à n’en plus finir cette forme et elle ne se répète jamais grâce à la prise de parole des passantEs. Ils/Elles entrent au cœur du dispositif pour une partie improvisée dont la seule constante est le texte que nous traversons de part en part, par étapes et en allers-retours, souvent.
Je suis proche mais les passantEs ne savent pas que je suis avec elle. Quand les gens flippent ou sévissent j’interviens. Je suis la voyeuse qui lui donne discrètement quelques indications, sécurise de toute part, glisse un sourire ou intervient carrément si nécessaire. La place de la metteuse en scène sans théâtre en somme. Je filme parfois. Quand une question nous est posée, nous répondons. Puis Pénélope reprend le texte, par morceaux, comme si de rien n’était. Parfois les gens restent longtemps. C’est très spontané. On rencontre des gens incroyables, on collecte leurs propos, ça s’entremêle au texte. On reçoit des confidences, on en sort toujours bouleversées. Parfois ça repart en débat, libère la parole. C’est assez incroyable, ce besoin de parler. Les gens sautent sur cette occasion qui leur est donnée de sortir de leur routine. L’important c’est la rencontre, ce qui se trame entre nous touTEs, comment le quotidien dérape et l’art se situe dans l’innommé et fait œuvre collective en toute discrétion.

Émancipation : Et la “boite noire” ?

M. D. : C’est une version où on entend très bien le texte d’un bout à l’autre, même s’il commence dans la rue. J’ai co-construit une bande-son avec Flex Rex (Éric Couzet, de Montreuil). J’ai créé les lumières. On se retrouve dans un rapport plus classique, avec un plateau sur lequel j’ai pensé des séquences visuelles, dansées. Mais l’idée c’est que le public ne perde pas complètement la parole, ce qui est une gageure. C’est ce qui sera recréé à Ivry.
Il y a aussi des versions intermédiaires, avec une boite en carton où sont projetées un montage de vidéos “tout terrain” faites in situ quelques jours avant. À Grenoble, c’était installé dans une rue couverte où passaient les gens pour se rendre à la Poste. Cette installation était une sorte de teaser, pour la version “boite noire” qui avait lieu deux semaines plus tard.
Une version déambulatoire existe aussi, où on travaille sur un territoire particulier. Pendant une semaine, on est en mode “tout terrain” avec les gens du coin : squatters,employéEs du Franprix, passantEs, jeunes des foyers, commerçantEs, etc. On invente un parcours en fonction de ce contexte et des rencontres et on pense un petit quart d’heure de “boite noire” quelque part , avec son et lumières. On les invite ensuite au rendez-vous “déambulation” ainsi que le public plus classique des lieux qui nous accueillent (Le 104, Grand parquet). Le rendez-vous arrive et Pénélope les amène faire un tour tout en leur faisant traverser le texte, manger des brochettes au foyer africain, passer dans les rayons du supermarché, etc.
Une autre version d’À la rue – O-Bloque a eu lieu à La Parole errante, avec 42 stagiaires, dont 18 ont participé à la présentation publique. On a créé 1h 10 de spectacle en 10 jours, chaque personne a créé son espace, des sortes de cabanes, individuelles ou collectives dans cet immense espace. À un moment spectateurs et spectatrices sont invitéEs à construire des cabanes, avec plus de 500 kg de matériaux récupérés. Dans le public, certainEs d’entre nous sont “infiltréEs” et développent leur matière “mine de rien”, sur la question de la précarité. Le public est complètement libre de faire ce qu’il veut. Malgré la sensation de destructuration, il y a beaucoup de “tops” cachés et le groupe se réunit à plusieurs reprises pour des actions le plus souvent visuelles, vocales et chorégraphiques. Puis tout explose, et Armand Gatti se met à pousser la voix en italien pour conclure, éclatant de joie !

Émancipation : Tu écris dans O-Bloque, “Je suis amère, amère car nos efforts, nos luttes sont cloisonnés comme autant de poissons en bocaux séparés […]. Le temps de ma colère ne correspond pas à celui de l’autre, alors comment être ensemble et changer ?”. L’art (l’artivisme ?) permet de dissiper l’amertume ? d’ouvrir sur des perspectives révolutionnaires ?

M. D. : J’ai deux prochains projets dont l’un, une résidence d’auteure en électron libre dans la ville, Faire corps, vient de recevoir une aide de la région Île-de-France. Je ne leur ai pas écrit ça dans ma note d’intention mais il contient une dimension révolutionnaire. Je vais aller collecter des témoignages sur le rapport que chacunE entretient avec la précarité. Je vais m’improviser dans les foyers, sur les marchés, les associations, le service social de la mairie, etc. comme auditrice. Je proposerai aux gens un rendez-vous afin de les interviewer là où elles/ils le souhaitent afin de mieux les rencontrer et collecter leur parole, puis leur retendre une fois retranscrite de façon littéraire. De cette somme, je tirerai des fils conducteurs ce qui nous permettra de mettre de la matière en commun lors de nos rendez-vous ultérieurs. À l’occasion de ces étranges agoras, il sera question de contrer cette impression d’isolement et d’impuissance par un premier constat : nous sommes réuniEs, et un pari : faire corps à partir de cette réunion en pensant ensemble une action concrète à mener ici et maintenant, puis s’engager dans sa réalisation. La nature de ces actions dépendra bien entendu de l’émulation entre les gens réunis. Le fait est que l’on sera convergentEs et que ce sera concret. Faire corps est une première étape de passage à l’action concrète par un collectif agrégé aléatoirement.
C’est une forme de laboratoire pour le projet RÉSOLUTIONS, qui consiste à inviter tout unE chacunE à inventer des actions concrètes à mener collectivement. Suite à leur mise en débat en wiki, ces actions seront proposées en ligne assorties d’un laps de temps défini entre l’annonce et l’action et un nombre de participantEs à atteindre ; ce pour déclancher le débat public autour de la question et pourquoi pas une résolution du problème avant le passage à l’acte collectif (du type blocage par exemple).

Émancipation : J’imagine qu’on aura l’occasion d’en rediscuter ! En attendant, peux-tu nous parler de ta prochaine pièce ?

M. D. : C’est une commande associée à Monsieur Cloche, un album jeunesse que j’ai fait à l’issue de ma période sans domicile fixe. Ça parle de la vie dans la rue. C’est poétique mais aussi très cru. Pour ce projet j’ai travaillé avec Médecins du monde, d’autres ONG. Elles étaient souvent gênées de la présence de l’alcool, de la saleté, mais je vais laisser tout ça car c’est la réalité que les enfants voient, et le livre s’adresse aux enfants. Le directeur du théâtre Antoine-Vitez (à Ivry) me l’a commandé pour le théâtre du 3 au 15 février, puis nous irons à Eybens près de Grenoble en mars… la tournée sera je l’espère à venir. Christophe Adriani [le directeur du théâtre, NDLR] m’a dit : “lâche-toi” ! Le décor est une installation, tout en carton où les enfants entrent un à un dans l’espace mental de Monsieur Cloche, un couloir zigzag puis une grotte en carton, avec plein de choses étranges dedans. Au sortir de la grotte, on débouche sur une grande arène en carton. La narratrice qui a guidé les enfants les installe là. Monsieur Cloche va arriver dans l’arène et la narration commence. À la fin, on fait exploser le décor ! En tout cas ça ne sera pas triste (5).

Propos recueillis par Émilie

(1) Coordination des IntermittentEs et Précaires.
(2) Stéphanie Lemoine et Samira Ouardi, Artivisme : art, action politique et résistance culturelle, éditions Alternatives, 2010.
(3) Cette pièce a pour thème la désobéissance civile et insurrectionnelle contre les lois xénophobes opprimant les personnes “sans papiers”.
(4) paru aux éditions publie.net en 2012.
(5) La compagnie de Marina Damestoy, La Boîte blanche, connaît actuellement d’énormes difficultés de trésorerie pour boucler son budget de production, difficultés qui mettent en péril son avenir et l’existence même du projet Monsieur Cloche. Un appel à soutien a été lancé. Pour plus d’informations, écrire à laboiteblanche@yahoo.fr.

L’Émancipation syndicale et pédagogique –2/02/2015 – page 29 à 33