De la Tchétchénie à la Syrie le religieux au secours de la réaction

samedi 14 février 2015
par  Catherine

À Moscou le 4 décembre 2014 le président Poutine prononce son discours annuel devant son conseil de la fédération de Russie. Il stigmatisait alors la responsabilité des occidentaux dans la crise ukrainienne quand soudain, il diévie de son propos pour dénoncer une opération armée de rebelles tchétchènes qui “ont du sang jusqu’aux coudes” au sein même de Grozny dans la nuit du 3 au 4 décembre 2014. Au premier rang de l’auditoire, K. Kadyrov, satrape de la petite république de Tchétchénie, homme lige de Poutine, atterré, accuse le coup.

Ce surgissement de la rébellion a dû sidérer les commentateurs hâtifs adoubés par les honorables institutions (Monde diplo, Sciences Po…) qui glosaient à l’envie sur l’anéantissement de l’opposition tchétchène.

Sanglante manifestation du “retour du refoulé”

Selon M. Vatchagaïev, historien tchétchène avisé, cette nuit d’affrontements sanglants serait le fait d’une escouade d’une vingtaine de boïviki (rebelles tchétchènes) venus depuis Halaji, au sud-ouest de la frontière ingouche, lourdement armés. Ayant une grande maîtrise organisationnelle du combat, ils n’auraient eu aucune difficulté à se défaire des forces de police qui tentèrent de les contrôler. Dans le centre ville ils incendièrent la maison de la Presse (où périt un ressortissant russe) lieu symbolique de la propagande du Kremlin.
S’en suivirent de violentes confrontations à l’arme lourde pendant plus de douze heures. L’armée régulière dotée de chars n’aura pas pu réduire les assaillants. Des immeubles, une école, le marché couvert seront détruits et selon le dernier décompte, les forces de police déplorent la perte d’une cinquantaine des leurs, mais en retour indiquent qu’une dizaine de boïviki a été mise hors de combat.
Dans la bataille, Oumar Kadyrov, cousin proche du président, a perdu la vie. Deux civils seront victimes collatérales.

Quels assaillants ?

À l’évidence les assaillants mis hors de combat sont tous des Tchétchènes, ce qui exclut l’idée d’une intervention extérieure liée aux “internationalistes” de Daech.
L’opération est à mettre au crédit de “l’émir Khamzat” alias Batiouakev, commandant la branche tchétchène de “l’Émirat du Caucase” affilié à Al-Quaïda (structure pourvoyeuse en argent et en armes).
La version officielle des faits a été donnée par Abdourakhmanov, président du Parlement tchétchène, lors d’une invective contre les États-Unis, responsables de ce crime, reprenant ainsi une rhétorique antédiluvienne, en l’occurrence sans lien avec la réalité d’aujourd’hui.
Nonobstant, si l’opposition armée au pouvoir de Kadyrov demeure tchétchène, elle n’en est pas moins la marque d’une grave régression idéologique et politique au regard de ce qu’elle fut lors du processus de la guerre d’indépendance dans les années quatre-vingt-dix.

“Nous irons les buter jusqu’au fond des chiottes”

Cette aimable menace faite par le président Poutine aux boïviki indépendantistes en 2004, réaffirme aujourd’hui son même appétit d’âpres vengeances.
Après avoir déclaré, lors de la venue de l’inénarrable G. Depardieu à Grozny, que “la Tchétchénie est l’endroit le plus tranquille de la planète”, se vantant d’avoir éliminé tous les rebelles, Kadyrov dépité et courroucé par ce revers militaire et la mort de son cousin en appelle à la riposte immédiate : les familles des boïviki doivent être expulsées, leurs habitations et biens incendiés et détruits.
Ce diktat sera mis à exécution dès le lendemain par des hommes armés et masqués : six maisons incendiées à Yandi, Atchtoï-Martan et près de Goudermes, dont celle de Aslan Batioukaïev chef de l’assaut. Une dizaine d’autres connaîtront ensuite le même sort.
Dans sa dynamique répressive, Kadyrov indique avec sa subtilité légendaire, que désormais “la question des droits de l’Homme” sera traitée sous son autorité, ce qui vaudra à Igor Kalyapine, responsable du Comité Contre la Torture, de voir ses locaux à Grozny incendiés et plus grave d’être accusé de connivence avec les assaillants.
À Moscou, les membres de cette même ONG, donnant une conférence de presse, seront insultés et battus.

L’incendie caucasien

De telles violences expéditives, arbitraires et de non-droit se répandront dans le Nord Caucase. Les destructions des maisons d’insurgés se multiplient dans les républiques voisines, au Daghestan, en Ingouchie, en Kabardino-Balkarie.
Les forces loyalistes pratiquent “la terre brûlée” en propageant des feux de forêts pour débusquer les rebelles, causant ainsi d’irrémédiables dégâts écologiques. Stratégie initiée en son temps par le général Ermolov qui organisa le 29 janvier 1819 “la grande coupe” de la forêt tchétchène de Grozny jusqu’aux gorges de Khankala !

Avatar de l’Histoire

La répression omniprésente, cynique et cruelle alimente la révolte et le conflit. Cette dynamique dont on perçoit l’infernale dialectique relance une spirale qui n’est plus celle de l’esprit d’indépendance et d’émancipation porté par le peuple insurgé des années quatre-vingt-dix.

Rappelons nous

Le 27 octobre 1991, Djokhar Doudaïev sera démocratiquement élu, ainsi qu’un Parlement de la République tchétchène. Le tchétchène Doudaïev, lui-même général de l’armée russe, dont l’épouse est russe et athée, tentera d’affirmer la volonté d’indépendance de son peuple par des négociations conduites en mars 1992 à Sotchi, puis à Moscou. Face à cette détermination Sergueï Chakhaï, conseiller d’Eltsine, propose un plan pour éliminer physiquement Doudaïev.
Par ailleurs ce même conseiller s’attachera à diviser les teïps (clans) tchétchènes originaires de la plaine contre ceux issus de la montagne, ainsi que les confréries soufies (tariquat), institutions structurantes de la réalité sociale tchétchène, génératrices d’unité et de solidarité entre les teïps, face à l’ennemi extérieur.
Le Kremlin, par ailleurs à la manœuvre, fomente le renversement de Doudaïev en s’appuyant sur les forces prorusses de la région du Terek. Celles-ci seront défaites par les forces armées tchétchènes à Ourous-Martan et à Argoun.
Le 31 décembre 1994 l’armée russe déclenche un assaut sur Grozny, bien décidée à rayer sa capitale de la carte.
Le 21 avril 1996, le FSB mettra à exécution le plan de S. Chakhaï en assassinant Doudaïev.
Le peuple tchétchène dans son entier se lève, prend d’assaut la capitale tenue par l’armée russe, sous la conduite du général Maskhadov

Accord historique de Khassaviourt (Daghestan)

Suite à cette victoire populaire, un accord sera signé le 31 août 1996 entre Maskhadov et le général Lebed, “héros” de la guerre en Afghanistan. Il prévoit “des conditions mutuellement acceptables pour un règlement politique du conflit armé, reconnaissant ce faisant la déclaration universelle des droits de l’Homme de 1949 et le pacte international des droits civils et politiques de 1966”.
Dans le même esprit, la législation de la République tchétchène dans son point 3, se fonde “sur le respect des droits de l’Homme et du citoyen, sur les droits des peuples à disposer d’eux-mêmes, sur les principes d’égalité des peuples, de défense de la paix civile, de la concorde entre les ethnies et de la sécurité des habitants de la République de Tchétchénie indépendamment de leur appartenance ethnique, de leur confession et d’autres distinctions”.
Dans ce contexte de libération nationale et d’avancées démocratiques, des contre-feux réactionnaires seront allumés : le président intérimaire, Z. Iandarbiev, inscrira, sans consultation du Parlement et des combattants, un nouveau code pénal fondé sur la charia.
Dans un climat délétère lourd d’exactions criminelles, nourries par les agents du FSB, en relation avec les factions wahhabites, le général Maskhadov sera néanmoins élu sous les auspices de l’OSCE, avec 64 % des suffrages, président de la Tchétchénie indépendante.

Point de non retour

Instrumentalisées par Moscou, par l’Arabie Saoudite, les forces conduites par les islamistes, tels Bassaïev, les frères Akhmadov et Khatteb, déstabiliseront le pouvoir depuis leurs bases de Vedeno et Ourous Martan. Le président Maskhadov demandera au congrès, avec humour, d’adopter une résolution visant à expulser de Tchétchénie tous ces “bienfaiteurs proche-orientaux”.
La République continue à être fragilisée par des enlèvements dont le “donneur d’ordre” B. Berezovski, agent de l’ombre du Kremlin, est accusé par le pouvoir tchétchène de financer l’opposition islamiste.
Le 4 novembre 1994, les islamistes du Djamaat daghestanais en relation directe avec les unités de Bassaîev entrent au Daghestan. Maskhadov dénonce et s’oppose sans équivoque à cette aventure daghestanaise menée par les islamistes. Cette violation du droit international véritable casus belli rédhibitoire relancera l’infernale dynamique du conflit.
Ce sera pour Poutine, nouvellement élu, le prétexte inespéré pour engager ladite “seconde guerre de Tchétchénie”.
Une armée russe colossale de plus de 100 000 hommes sera déployée sur une République grande comme l’Île-de-France.
Grozny fera l’objet d’un bombardement massif quotidien de trois mois consécutifs. La ville sera rasée.
L’armée coloniale russe débridée, mènera une effroyable guerre totale d’anéantissement. Aux moyens techniques modernes de destructions massives physiques et matérielles s’ajouteront des procédés de “guerre psychologique” qui touchent aux racines mêmes des spécificités de l’ethnie et à “l’honneur” du teïp tchétchène. Cette stratégie d’un racisme absolu développera des actes de barbarie que sont les viols systématiques des personnes des deux sexes, de tortures d’une épouvantable perversité (dans les “camps de filtration”) de massacres de masse répétés… Ce que les rares observateur-trices dénonceront comme les actes génocidaires du “trou noir”.
En retour, ce mal absolu mine insidieusement la société russe en son entier et nourrit aujourd’hui le phantasme grand russe collectif de domination.
Ces procédés de guerre totale repris dans le contexte syrien par Bachar Al-Assad réaffirment ces stratégies de coercition qui consistent à briser le ressort vital des populations civiles.

Quels soutiens à la guerre d’indépendance tchétchène ?

La guerre populaire indépendantiste tchétchène aura été tout aussi “orpheline” que l’est aujourd’hui la révolution syrienne.
Dès 1996 le président Maskhadov n’eût de cesse de vouloir établir des rapports de “bonne intelligence” avec la puissance tutélaire russe et d’obtenir aides et reconnaissance auprès des puissances occidentales et états-uniennes. Les bénéfices glanés seront au mieux une “sympathie condescendante” sans suite, ou des fins de non-recevoir et beaucoup de mépris.
De retour dans les combats des maquis, lors de la seconde guerre, Maskhadov, président redevenu chef de guerre, confiera lors d’une interview accordée à Mylène Sauloy reporter de guerre : “les occidentaux ne perdront pas un marché d’hydrocarbures pour une poignée de Tchétchènes”.
La messe du “marché” est dite
La mort de Maskhadov, à son tour assassiné par le FSB, le 8 mars 2005, datera le basculement de l’opposition indépendantiste (occidentaliste) dans le camp des islamistes orientalistes wahhabites.
Ce cynisme affiché par les “grands de ce monde” ne saurait exonérer les “peuples épris de liberté” irrigués par les organisations politiques représentatives du “mouvement ouvrier” demeurées en l’occurrence atones.
À quoi auront servi les acquis théoriques, historiques du congrès de Bakou (Azerbaïdjan) en 1921 ? Pour les courants communistes que reste-t-il aujourd’hui de leur idéal, après une telle pratique de terre brûlée, de renoncement politique et pire de trahisons ?
De nos jours le “chardon tchétchène” (Tolstoï) que beaucoup croyaient éradiqué renaît encore et toujours mais peut-on le craindre avec une force vénéneuse, celle de l’islamisme radical, pourtant étranger et hostile au peuple tchétchène. La volonté révolutionnaire anti-coloniale et démocratique portée par le combat de tout un peuple dans la première guerre se développe aujourd’hui dans les méandres de dérives obscurantistes et réactionnaires.

En Syrie regain de l’islamisme

Cette réalité fait écho à l’absence de soutien, ne serait-ce que politique, au peuple syrien dès 2011. Nos manquements favorisent les mêmes conclusions dramatiques : le redéploiement et l’emprise des forces islamistes.
La révolution syrienne à son tour sera-t-elle sacrifiée au nom de calculs pseudo-stratégiques prétendument anti-impérialistes, lesquels ne sont, in fine, que mesquins artifices d’appareils bureaucratiques impotents.
De ces régressions, reniements et trahisons, nous en sommes comptables !

Claude Marill

L’Émancipation syndicale et pédagogique –2/02/2015 – page 26 à 28