Comment le régime d’Assad fabrique le “communautarisme”

lundi 16 février 2015
par  Catherine

La barbarie du régime d’Assad a fait depuis 2011 plus de 200 000 victimes, auxquelles s’ajoutent les victimes des forces obscurantistes telle Daech, et plus de 10 millions de déplacés ou de réfugiés. La presse et les gouvernements ciblent aujourd’hui sur la barbarie des forces djiadistes. Mais ils “oublient” que la violence et les massacres collectifs du régime ont été orientés afin d’attiser les réactions des islamistes.

Fayez Kontar, condamné aujourd’hui à l’exil a réalisé, de mars 2011 à fin 2013, des enquêtes de terrain qui mettent en évidence cette stratégie. Ce militant syrien, enseignant à la faculté d’éducation II de Soueïda – université de Damas – a bien voulu répondre à nos questions.

Une population très mélangée

Émancipation  : Fayez, peux-tu nous donner quelques informations sur la société syrienne ?

F. K.  : La population syrienne se caractérise par une grande diversité ethnique (Arabes, Kurdes, Arméniens, Turcs et Turkmènes) et confessionnelle (sunnites, druzes, chiites, ismaïliens, yézidis et toute la diversité de la chrétienté orientale). Les villes sont aujourd’hui des zones de mixité et cette mixité, même si elle est inégale, touche toutes les régions (ainsi, un grand nombre de Kurdes vivent à Alep, à Damas…).
Dès son arrivée au pouvoir, en 1970, Hafez al-Assad a fondé son régime sur la manipulation, dans le but de créer des divisions religieuses, ethniques, voire tribales. Il a développé une politique visant à créer le communautarisme.
Avant 1970, un Syrien pouvait se dire nationaliste, communiste, nassérien… Avec Assad, le Syrien est défini comme sunnite, chrétien, druze, alaouite, etc.
En mars 2011, dès les premières manifestations, Bachar al-Assad qualifie les manifestants de “terroristes”. Il présente les manifestations comme le produit d’un “complot” de l’étranger avec une dimension de fanatisme religieux. Il utilise la force et l’arbitraire contre la population civile, et cible surtout les quartiers berceaux des manifestations pacifiques. Or, ces espaces (région de Dera’a, banlieues de Damas, Homs, certaines villes du littoral...) sont des quartiers populaires à majorité sunnite. Et c’est une violence démesurée qui s’abat sur eux.
L’objectif recherché est de provoquer une réaction armée face à cette violence de l’État, ainsi que des réactions à caractère confessionnel.

La fabrique du communautarisme

Émancipation  : Comment la population de Soueïda a-t-elle réagi à la mobilisation de Dera’a et d’autres villes où les manifestations sont réprimées dans le sang ?

F. K . : La région de Soueïda est à majorité druze. Cette population se rallie à la mobilisation contre le régime lors de l’été 2011. Ces manifestations sont limitées et elles sont rapidement dispersées. Le régime traite la population de Soueïda différemment de celle de Dera’a. À Dera’a, il fait tirer sur les manifestants, puis sur les participants aux funérailles des victimes. À Damas et à Homs, les manifestants ont cherché à occuper des places, comme en Égypte : le régime utilise les chars et les mitraillettes, organise de véritables massacres. À Soueïda, les manifestants sont dispersés avec des bâtons, des coups tirés en l’air et les opposants sont arrêtés un à un. Le régime cherche à “ménager” la minorité druze afin de diviser la population.

Émancipation  : As-tu des exemples montrant comment le régime “fabrique” du communautarisme ?

F.K.  : De mars 2011 à la fin de 2013, lors de chaque événement survenu dans la région de Soueïda, j’ai recueilli des témoignages : j’ai posé des questions, contacté les victimes, interrogé les gens du Baas… 90 % des détenus libérés de la région de Soueïda ont ainsi pu être interrogés. Voici quelques exemples qui permettent de comprendre comment la politique du régime cherche en permanence à diviser la population.

4 Campagnes à caractère confessionnel

Au début des événements, les agents du régime diffusent un tract reproduisant le discours qu’aurait prononcé un cheikh de Dera’a. L’auteur accuse les druzes, insulte les hommes et leurs femmes.
Afin d’entretenir la division, quelques mois plus tard, un car transportant des enseignantes d’origine druze qui travaillent dans la région sunnite de Dera’a est attaqué. Le préfet décide d’interdire à ces enseignantes d’aller travailler tout en maintenant leur salaire.
Suite aux bombardements, beaucoup de réfugiés sunnites sont accueillis sans problèmes dans la région de Soueïda. Le régime médiatise alors une information selon laquelle une réfugiée d’origine sunnite se plaindrait du fait qu’elle soit obligée de manger du pain druze. (Les druzes sont souvent considérés comme impies par certains fanatiques).
L’objectif de ces campagnes est d’éviter la solidarité des druzes avec la population voisine de Dera’a. Et surtout d’empêcher que la mobilisation révolutionnaire s’étende à la population druze.

4 Discréditer les manifestations

Début février 2012, une très grande manifestation se déroule à Shahaba (au nord de Soueïda). Vu son importance, les services de sécurité n’osent pas l’affronter. Ils essayent alors, à la fin de la manifestation, d’isoler un petit groupe qui trouve refuge dans plusieurs maisons. La sécurité encercle ces maisons. Les habitants du quartier interviennent en indiquant leur refus de voir saccager leurs maisons. Les hommes de la sécurité répondent en disant que ceux qui se sont réfugiés sont des sunnites armés de la région de Dera’a. Les habitants demandent alors aux chefs religieux druzes de venir constater qu’il n’y avait aucune arme et que toutes les personnes réfugiées dans ces maisons étaient des gens du pays.
La sécurité attaque ensuite une des maisons forçant les personnes qui l’occupaient à se réfugier dans une pièce. Mais les occupants contre-attaquent, repoussent les forces de l’ordre, capturant deux de leurs hommes. “Nous ne les lâcherons pas”, disent-ils, “si vous ne permettez pas aux personnes qui se sont réfugiées chez nous de retourner dans leurs foyers”. Les religieux druzes interviennent en ce sens. La sécurité recule alors et les laisse sortir.
Pour discréditer les manifestations, le régime empêche les manifestants d’occuper l’espace public. Et il divulgue de fausses informations sur des faits que personne ne peut vérifier.

4 Une politique de discrimination systématique

Propos de la sécurité sur les points de contrôles : “Les druzes, vous être les bienvenus” ; “Les sunnites, vous êtes des chiens”. Les sunnites sont humiliés, frappés par les soldats ou miliciens pro-Assad qui organisent des barrages à l’entrée des villes.
Dans les prisons  : Ce n’est qu’à l’automne 2011 que, dans la région de Soueïda, commence la vague d’arrestations d’opposants druzes. Les services secrets divulguent de fausses informations pour créer la division. Ainsi, un opposant sunnite aurait dit à un druze emprisonné dans la même cellule : “Quand on aura exterminé les alaouites, ce sera aussi le tour des druzes”.
Mais, à leur sortie de prison, des opposants druzes ont démenti cette information. L’un d’entre eux m’a expliqué le contraire : “alors qu’on m’avait torturé lors d’un interrogatoire, le vieux religieux sunnite avec qui j’étais enfermé est venu me caresser les genoux pour calmer ma douleur en lisant des sourates du Coran”.
À leur arrivée en prison, les propos suivants sont tenus aux personnes arrêtées : “Vous les druzes, vous être gentils ; vous serez bien traités”. Et“les « cons » de sunnites de Dera’a, vous irez nettoyer les cellules des druzes”.
Quand le gardien va ouvrir la porte, les prisonniers sunnites doivent se mettre debout ; les prisonniers druzes peuvent rester assis. Mais, par solidarité, les opposants druzes se lèvent aussi, manifestant ainsi le fait qu’ils sont tous opposants au régime.
Il s’agit là d’exemples locaux. Mais la politique de désinformation du régime s’appuie sur une “armée électronique”, qui, avec l’aide de l’Iran, permet un contrôle très fin des communications. Et, utilisant l’action de terrain des moukhabarat, les services de désinformation du régime avec le contrôle total des médias syriens ainsi que le renforcement du contrôle de médias étrangers (les journalistes indépendants sont interdits d’entrée dans le pays), la fabrique et la diffusion d’informations erronées s’est considérablement élargie.

La société civile face à la politique d’Assad

Émancipation  : Peux-tu nous dire comment la population a cherché à s’organiser ?

F. K.  : Face à cette situation, la population a créé des collectifs pour resserrer le lien entre les habitants et résister, voire empêcher les violences. J’ai participé à la création de tels collectifs jusqu’à août 2013, date à laquelle j’ai dû partir, car ma vie et celle de ma famille étaient en danger. Différents types de comités se sont constitués.
Des comités humanitaires ont développé des secours aux Syriens en provenance des régions de Dera’a, Homs et des banlieues de Damas... Ces comités assurent les besoins vitaux de ces réfugiés (logement, couvertures, alimentation, médicaments). Des groupes éducatifs organisant des activités pour les enfants des réfugiés ont aussi été créés.
Des “comités de paix civile” se sont formés pour résister à la propagande et à la violence du régime. À plusieurs reprises ces comités ont permis de contenir des conflits provoqués par les services du régime. Par exemple, les services de sécurité enlèvent des personnes en provenance de deux régions. Puis ils diffusent de fausses informations concernant ces enlèvements afin de créer des affrontements entre les deux communautés. Le comité fait alors une enquête pour rétablir la vérité, engage des négociations avec la population afin de calmer la situation et d’éviter les affrontements.
Les collectifs font tout un travail d’explication, mettant en évidence les véritables raisons de la mort d’une victime, démontant la propagande du régime.
Jusqu’à fin mai 2012, nous avons ainsi empêché que nombre de ces provocations génèrent des violences. Ensuite, cela a été beaucoup plus difficile.
Début 2013, avec l’entrée en action d’al-Nostra, la situation s’est modifiée. Le développement du discours religieux d’al- Nostra s’est combiné aux attaques du régime contre les comités de paix civile et d’aide humanitaire. Cette politique de confessionnalisme du régime a alors eu les moyens de neutraliser les minorités, druzes et chrétiennes surtout, afin d’empêcher le soutien massif de ces populations à la révolution.
Parmi les druzes, seule une élite – des intellectuels surtout – s’est largement engagée (à l’inverse de ce qui s’est passé dans la population à majorité sunnite, parmi laquelle on trouve les couches populaires). Début 2013, on doit noter une quarantaine de morts sous la torture parmi les opposants druzes de Soueïda. Ces personnes qui travaillent dans l’humanitaire sont accusées de collaborer avec les opposants, lesquels sont qualifiés de “terroristes” par le régime.

Émancipation  : Que répondre à ceux qui qualifient le régime d’Assad de laïc ?

F. K.  : Durant des mois, les manifestants ont répondu aux provocations du régime par le mot d’ordre “Le peuple syrien est un, un, un”. Mais le régime, en confessionnalisant le conflit, a cherché à segmenter les opposants et à le dépolitiser.
Face à ces manifestations pacifiques, dès les premiers jours, le régime a répondu par des massacres. Il a procédé à des arrestations massives, emprisonnant les activistes, les liquidant sous la torture. Et devant l’usage d’une force armée sans précédent contre les quartiers civils, le régime a réussi à pousser les Syriens à une résistance armée.
La révolution pacifique s’est trouvée sans soutien et sans véritable direction. Ce qui a permis aux fanatiques religieux d’apparaître sur la scène comme une force pouvant faire face à la violence développée par la dictature.
Le peuple syrien qui est descendu dans la rue pour réclamer la liberté et la dignité est aujourd’hui pris entre deux feux : le régime d’Assad d’une part et l’État islamique de l’autre. Le premier a largement contribué à l’émergence du second.

Propos recueillis par Hélène Bertrand

L’Émancipation syndicale et pédagogique –2/02/2015 – page 24&25


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