Les enseignantEs prisES au piège d’une laïcité républicaine

mercredi 11 mars 2015

Qu’un écolier de CE2 puisse être entendu par la police, à Nice, pour des propos qualifiés “d’apologie du terrorisme”, qu’un autre écolier de neuf ans dans l’Aisne ait été entendu par la gendarmerie après dénonciation par un camarade de classe pour des propos qui auraient été tenus pendant la minute de silence, qu’un prof d’arts plastiques dans le Haut-Rhin ait été suspendu quatre mois pour avoir montré des caricatures de presse (sanction levée après une large mobilisation des enseignants), sont des faits qui semblent sortis du roman de George Orwell, 1984. Ce sont des faits que nous vivons depuis les attentats contre Charlie Hebdo et l’Hyper Casher de janvier 2015.

Ces faits sont rendus possibles d’une part par l’ambiance délétère de mobilisation quasi générale contre le terrorisme islamiste, ambiance qui a été construite politiquement et médiatiquement. Au lendemain de la minute de silence demandée aux élèves et aux enseignantEs par un mail venu du ministère, Najat Vallaud-Belkacem a annoncé de nombreuses sanctions administratives (allant jusqu’au renvoi) et pénales, les dossiers de certains élèves étant transférés “à la police, à la justice et à la gendarmerie”. Dans un discours du 22 janvier, Mme la ministre a félicité les enseignantEs d’avoir “rassemblé les enfants pour se recueillir et, à ma demande, libéré la parole dans leurs classes” (1). Chacun-e appréciera le rôle demandé aux enseignants de libérer la parole des élèves qui, par la suite, peuvent être entendus par la police et la justice.

Ces faits sont d’autre part rendus possibles par le nouveau rôle assigné à l’École. Quand en 2013, Vincent Peillon présentait sa loi sur la Refondation de l’École en préconisant de “penser l’école comme un lieu de vie et d’éducation, au-delà du lieu essentiel d’instruction qu’elle constitue” (2), nous ne comprenions pas vraiment ce que cela impliquait comme changement. Nous voyons aujourd’hui se mettre en place une application possible de cette transformation du rôle de l’École. Les enseignantEs ne sont plus seulement là pour transmettre des savoirs et une culture, mais se voient dotéEs d’un rôle supplémentaire : celui d’évaluer le degré de laïcité et de citoyenneté des élèves, de la maternelle au lycée.

Ces mesures ne sont pas circonstancielles

Déjà le projet de programme pour l’École maternelle, soumis à consultation auprès des enseignantEs en octobre 2014, fournit une charpente programmative largement réorientée. Des cinq domaines d’apprentissages présentés comme étant la base de ces programmes, la première place revient au “Apprendre ensemble pour vivre ensemble”, c’est-à-dire à “la construction d’une citoyenneté respectueuse des règles de laïcité et ouverte à la pluralité des cultures du monde” (p. 8), avant le domaine intitulé “Mobiliser le langage dans toutes ses dimensions”, qui avait été jusqu’à présent la mission prioritaire de l’École maternelle. Quant à la construction de l’esprit critique et scientifique, véritable rempart contre l’obscurantisme et le fanatisme, construction qui fait l’objet du domaine intitulé “Organiser et prendre des repères”, il est désormais relégué en dernière place après les activités physiques et artistiques ! Jamais la mission assignée aux enseignantes n’avait été aussi clairement codifiée : “Pacifiez d’abord, construisez un esprit rationnel en dernier lieu”.

Le projet d’enseignement moral et civique, dont la consultation avait été lancée avant les attentats de janvier, met en place un véritable cursus tout au long duquel l’élève, du CP à la Terminale, sera évalué sur son degré d’acceptation des règles de la démocratie représentative (conseils d’enfants, d’élèves, vote), sans pouvoir imaginer d’autres règles de fonctionnement social égalitaire et progressiste. L’enseignement de la laïcité (nous y reviendrons) y a déjà une large place, au travers de l’étude de la Charte de la Laïcité . Les élèves sont aussi sollicités pour s’engager collectivement dès le cycle 2 dans “des actions de solidarité ou en faveur de l’environnement proposées par l’Éducation nationale” (p. 8).

Faire accepter ce qui a été combattu

Les 11 mesures, contenues dans le dossier “Grande mobilisation de l’École pour les valeurs de la République”, publié sur le site du Ministère de l’Éducation nationale (MEN) en réaction aux attentats de janvier, met en place tout un arsenal sensé lutter contre le terrorisme religieux. Nous ne pouvons ici décortiquer toutes ces mesures dont certaines tiennent essentiellement de l’effet d’annonce et de la méthode Coué : le respect des règles de politesse (mesure 2), la célébration des symboles de la république (mesure 3), ou l’évaluation de français en CE2 (mesure 6), mesures régulièrement ressorties des tiroirs et qui ont déjà montré leur futilité…

Nous retiendrons que certaines de ces mesures utilisent l’émotion suscitée par les attentats et ce que la ministre appelle “l’esprit du 11 janvier”, (faisant référence à la grande marche dite de “l’Unité nationale” qui eut lieu derrière nombre de chefs d’États pour la plupart non laïques) pour forcer l’acceptabilité de mesures qui avaient jadis provoqué des résistances.

Ainsi, le partenariat avec les mairies (mesure 5), largement critiqué et même combattu au moment de la mise en place des “nouveaux rythmes scolaires” en 2013/2014, est de nouveau sollicité, via l’inscription d’un “volet laïcité et citoyenneté” dans les PEDT (projets éducatifs territoriaux) et le contrat de ville.

Le partenariat avec les entreprises : les élèves de l’enseignement professionnel sont désormais sollicitéEs à s’inscrire dans “des activités sociales et civiques de l’entreprise”, et à s’impliquer dans des “organisations associatives professionnelles” (mesure 3). Seront favorisés “les projets partenariaux avec le monde des médias et le monde économique” (mesure 3). “La coopération avec les entreprises et le monde économique sera étendue et valorisée” (mesure 8). Une “réserve citoyenne d’appui”, sur le modèle de “la réserve citoyenne de la Défense” sera mise en place, dans laquelle pourra participer “toute personne désireuse d’apporter son concours aux missions de l’École” (mesure 5). Gageons qu’aucune bonne volonté ne restera à la porte de l’École…

La mixité des collèges est une autre mesure phare (n° 8). Ne serait-ce pas une manière de faire accepter la réforme des REP, largement critiquée (3) parce qu’elle aboutit, sous couvert de mixité sociale, à baisser les taux d’enfants en difficulté par établissement, et donc à supprimer les aides antérieurement allouées, basées sur ce taux.

Une action en faveur des publics les plus fragiles” (mesure 9) n’est évidemment pas critiquable en soi, même si une telle mesure, prise au sein d’un gouvernement qui ne cesse de mettre en place des contre-réformes aggravant les conditions de travail et de vie des parents (travailleurs ou chômeurs), est la preuve qu’il n’y a aucune volonté d’avoir des résultats tangibles. Il s’agit de remettre dans leur contexte les mesures prises pour financer les cantines en Guyane et à Mayotte ou les 45 M€ octroyés au fonds social à l’enfance (un enfant sur cinq vit au-dessous du seuil de pauvreté en France !) (mesure 9), en les comparant aux centaines de millions de cadeaux fiscaux pour les entreprises et de subventions publiques des mégaprojets privés ; sans oublier les sommes colossales consacrées au remboursement de la dette publique.

Les nouvelles classes dangereuses

En lisant ces mesures, on pourrait avoir l’impression que les enfants et les jeunes sont devenues des classes dangereuses qu’il faut avant tout endoctriner et embrigader dans tous les aspects de leur vie, scolaire, professionnelle et privée. “Libérer la parole” a dit Mme la ministre ? Oui, mais sans jamais sortir du cadre. Libérer tout en emprisonnant : 1984 , disions-nous…

Comment peut-on imaginer lutter contre le recours au religieux, si le terreau sur lequel il se développe est sans cesse approvisionné ? Lutter contre le terrorisme religieux, ce n’est pas demander aux enseignantEs de signaler systématiquement tout manquement à la discipline (mesure 2), ce n’est pas placer un “référent justice” (mesure 9) dans les établissements, ce n’est pas rendre obligatoire dans les projets d’école et d’établissement l’inscription de la participation aux “commémorations patriotiques” (4) ainsi qu’aux “journées et semaines spécifiques”(mesure 2) : journée de la Laïcité, semaine des médias, contre le racisme, semaine de l’engagement… !

Lutter contre le recours au religieux, c’est lutter avant tout contre les inégalités sociales et économiques, c’est lutter contre l’inégalité de l’accès aux savoirs et à la culture, c’est lutter pour la construction pour tous et toutes d’une pensée autonome, c’est augmenter les moyens financiers (matériels et personnels) pour l’École publique, c’est rendre attractif ce métier que le pouvoir dévoie de plus en plus.

Si on parlait de la laïcité ?

Ces différents projets, programmes et mesures reposent sur le pivot de la laïcité, que le gouvernement sait être une valeur défendue par les enseignantEs. Cette notion a tellement été manipulée qu’on ne peut plus l’employer sans lui accoler un adjectif. Nous n’entrerons pas ici dans ces polémiques idéologiques, bien qu’il faudra à un moment se mettre d’accord sur la laïcité que veulent défendre les enseignantEs de l’école publique.

Avant tout, la laïcité est définie dans la loi du 9 décembre 1905 : c’est la séparation de l’État et de l’Église, donc de l’École et des Églises. L’État prône la laïcité comme une arme contre le terrorisme religieux ? Et pourtant dans le même temps, il la foule aux pieds !

A-t-on oublié que des femmes voilées, payées par l’État, entrent chaque jour dans des écoles publiques à des fins de prosélytisme religieux ? Ce sont les religieuses qui, tout comme les prêtres, les pasteurs et les rabbins profitent de la loi concordataire des départements d’Alsace-Moselle. Et, au nom de l’égalité de traitement de toutes les religions, certains musulmans réclament de l’État le financement de la formation des imams et le libre accès aux écoles publiques de ces départements. Le respect de la laïcité commence par l’application de la loi de 1905 dans tous les départements.

A-t-on oublié que presque toutes les écoles confessionnelles (jusqu’à l’enseignement supérieur) sont financées par l’État ? L’école privée n’a jamais assez d’argent. En cette période de restriction budgétaire, d’économie dans tous les secteurs sociaux et les services publics, on ne doit pas accepter que l’État dilapide ainsi l’argent public.

Pour une laïcité émancipée de tous dogmes

Au niveau institutionnel, il n’y a aucune négociation possible : il faut exiger l’abrogation de la loi concordataire. Aucun religieux ne doit diffuser son idéologie dans aucune école publique. Il faut exiger que l’argent public ne finance que les écoles publiques, les écoles privées ne doivent être financées que par de l’argent privé.

Au niveau idéologique, “l’enseignement laïque du fait religieux”, est une nouvelle tentative pour légitimer le rôle des idéologies religieuses en tant que pacificatrices sociales. À noter que cet enseignement oublie (intentionnellement ?) le phénomène, très important numériquement, de l’athéisme et de l’indifférence religieuse. Nous n’avons pas, en tant qu’enseignantEs, à expliquer que les religions pacifient le monde (cf. : Inquisition, rôle des Églises en temps de guerre, légitimation de l’esclavage et du sexisme, etc.). Mme la ministre pourra-t-elle compter sur l’aide des syndicats enseignants pour forcer les profs à accepter d’endosser l’habit des hussards noirs de la république ? Les syndicats qui émettent à l’heure actuelle des critiques sur les mesures ministérielles seront jugés sur leurs actions.

En tant que militants et militantes d’une laïcité réellement émancipée de tous dogmes, ne mettons pas en place une laïcité républicaine qui permet la continuation de la guerre économique, cette “guerre de classes” dont parle même Warren Buffet, en forçant les pauvres à la docilité vis-à-vis de l’ordre établi. Souvenons-nous de la remarque cynique de Napoléon : “Quant à moi, je ne vois pas dans la religion le mystère de l’incarnation, mais le mystère de l’ordre social ; elle rattache au ciel une idée d’égalité qui empêche que le riche ne soit massacré par le pauvre” (5).

Isabelle Mély et Marc Lefebvre

(1) Lire le discours du 22 janvier 2015 de “Présentation de la grande mobilisation pour l’École pour les valeurs de la République ”, sur le site education.gouv

(2) in Les nouveaux rythmes scolaires, guide pratique , édition 2014, p. 7.

(3) Voir l’analyse détaillée publiée dans L’Émancipation n°5 de janvier 2015.

(4) Du patriotisme à la religion de la patrie, il n’y a qu’un pas !

(5) Daniel Guérin, La lutte de classes sous la première république , Gallimard, 1946, tome 1, p. 420.

(6) Op. cit., p. 27.

(7) “Vers l’école désémancipatrice”, André Tosel, in La Pensée , n° 318, avril-juin 1999, p. 127-132.

(8) Victor Cousin, l’inspirateur idéologique de la loi Guizot de 1833 sur l’instruction primaire, voyait en la religion et la philosophie “deux immortelles sœurs” destinées à coopérer dans le cadre scolaire pour inculquer aux masses la sainte soumission à l’autorité. Est-on très loin des attendus de Régis Debray (première partie de son rapport) si ouverts à l’idée selon laquelle “l’universalité du sacré avec ses interdits et ses permissions [permet de disposer] d’un fond de valeurs fédératrices, pour relayer en amont l’éducation civique et tempérer l’éclatement des repères” (p. 14) ?

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Le texte ci-dessous a été écrit par Benoït Mély, professeur en collège, décédé en 2003. Il a été publié en 2002, sous le titre : “Est-ce à l’École de valoriser « le religieux » ?”, à l’occasion de la sortie du rapport de Régis Debray sur “L’enseignement du fait religieux dans l’école laïque” Nous proposons ici quelques extraits, qui sont toujours d’actualité. On peut lire l’article complet sur le site de l’Union Rationaliste. Signalons par ailleurs que Benoït Mély est l’auteur d’un livre de référence pour qui veut connaître les combats émancipateurs de militants laïques du XIXème siècle en France, Angleterre et Allemagne et comprendre les enjeux de la loi de 1905 : De la séparation des Églises et de l’École, mise en perspective historique, Page deux, 2004. * Disponible à l’EDMP


Combattre les intégrismes à l’école, c’est d’abord détruire les ghettos scolaires

Craignons, dit en substance Régis Debray, que l’intégrisme religieux ne gagne en audience chez les jeunes si l’école ne les en prémunit pas en les habituant à traiter “le religieux” de manière comparatiste (6). L’auteur oublie ici que les plus exposés aux séductions du fanatisme (c’est évidemment l’intégrisme islamiste qui est ici avant tout visé) sont précisément ceux que scolarisent ces établissements ghettos oubliés de tous – sauf lorsque tel acte de violence les ramène au-devant de l’actualité. Le quotidien scolaire pour la plupart de ces jeunes, immigrés ou non, musulmans, chrétiens ou indifférents, est avant tout marqué par une effrayante asphyxie culturelle qui leur rend très difficile l’acquisition d’une réelle rationalité critique, qui plus est à l’encontre d’une autorité de leur propre religion. Dans les conditions d’enseignement qui leur sont faites, l’“illettrisme” de certains élèves et les faibles compétences de lecteurs de beaucoup d’autres font dramatiquement obstacle à l’acquisition des outils verbaux et cognitifs qui leur seraient indispensables pour exercer leur jugement de façon réellement indépendante – surtout en matière de religion, où la pression familiale et communautaire est parfois si forte. Dans ces quartiers peu à peu laissés par l’État à l’abandon, “la mise en place de l’école désémancipatrice” (André Tosel (7)) est en marche. Comment s’étonner qu’elle nourrisse, ici l’intégrisme musulman, là une lepénisation de jeunes esprits séduits par les solutions d’extrême-droite ? Ce ne sont pas des cours sur le “fait religieux” qui feront obstacle à cette mise en tutelle de la pensée, mais une transformation complète des conditions d’enseignement permettant enfin à ces jeunes de se libérer des sujétions intellectuelles dans lesquelles ils sont aujourd’hui maintenus.

Cela fait longtemps que les autorités de l’État donnent aux enseignants des établissements les plus “défavorisés” la consigne (implicite, mais combien évidente !) : “Pacifiez d’abord”. L’idée que la religion peut aider à la pacification de la jeunesse populaire a été plusieurs fois mise en avant ces dernières années, surtout par les promoteurs d’un “islam à la française” bénéficiant d’une reconnaissance de l’État. C’est un avatar de la vieille maxime selon laquelle “Il faut une religion pour le peuple”, qui légitima jadis en France l’instruction religieuse à l’école publique. Le rapport Debray, par son refus de poser le problème incontournable de l’inégalité sociale dans l’accès à la rationalité critique, par son “indifférence aux différences” qui, on le sait, ne fait qu’accentuer les différences, s’inscrit dans cette logique antidémocratique en lui donnant la caution universitaire qui lui manquait jusqu’alors. Ses convergences sont par ailleurs manifestes avec les efforts déployés ailleurs en Europe pour restructurer, avec le soutien des gouvernements, un enseignement religieux partout en crise, qu’il soit confessionnel (Allemagne, Italie, Espagne, Belgique...) ou “interconfessionnel’ (Grande-Bretagne). Publié dans les dernières semaines d’existence du gouvernement Jospin, ce rapport n’a guère suscité alors le débat critique qui s’impose. Mais peut-être n’est-il pas trop tard.


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