Lutter contre la triple pénalisation des pauvres et des précaires

vendredi 15 mai 2015

Laurent Ott, dont nous avons déjà publié de nombreux articles, milite pour la pédagogie sociale dans le cadre de l’association Intermèdes-Robinson (voir l’article “Une expérience en pédagogie sociale : l’association Intermèdes-Robinson”, L’Émancipation syndicale et pédagogique n°9, mai 2014 ). À partir de son expérience de terrain il analyse dans cet article, déjà publié sur le site http://recherche-action.fr/intermedes/, le regard dominant porté sur la pauvreté et la précarité.

Contrairement à ce qui se passe dans le champ de la pensée du handicap, nous assistons de façon continue à l’identification que connaissent pauvres et précaires au fléau qu’ils subissent. L’idéal d’inclusion, pour elles et eux, se renverse : ce n’est plus à la société d’aller vers eux, de combler vides et fossés, de compenser empêchements, discriminations et désavantages ; c’est à elles et eux de faire sans cesse la preuve de leurs efforts, de leur bonne foi, et de se justifier.

Handicap et précarité : deux logiques inversées

Étonnant parallèle que celui de la pensée du handicap et de la précarité. Alors qu’il n’est en théorie plus possible de coller à la personne “en situation de handicap” une quelconque étiquette d’handicapéE, le/la pauvre et le/la précaire connaissent le destin inverse : tout ce qu’ils/elles sont, toute leur histoire, leur culture, leurs habiletés et différences se trouvent effacées et annulées par une seule étiquette qui justifiera toutes les mises à l’écart : jeune des cités, délinquantE, fondamentaliste, rrom... Les exclusions et inégalités n’ont plus besoin de se justifier : elles sont contenues et auto-justifiées par l’étiquette elle-même. Il est sans conséquence et sans responsabilité pour la société, les institutions, le système économique que le/la “jeune des cités” soit sans emploi et en échec scolaire, car... c’est unE jeune des cités ; de même pour la mise à la rue des enfants et familles rroms ; c’est normal puisqu’ils/elles sont rroms, etc.

Bien entendu, dans la vraie vie, la réalité vécue par celles et ceux qui la subissent, le handicap et la précarité ne s’opposent pas ; au contraire, même, ils s’appuient l’un sur l’autre, car les personnes handicapées sont bien plus en risque de précarité que les autres. Et vice-versa. Pour autant l’inversion des mots d’ordre des logiques politiques reste édifiante : la pauvreté et la précarité sont louches !

Nous assistons dans les faits à une triple pénalisation des pauvres et des précaires.

Deux niveaux de pénalisation : économique et moral

La première pénalisation consiste dans les inégalités de vie elles-mêmes qui se répandent dans tous les domaines de l’existence : santé, alimentation, éducation, conditions de vie, confort et sécurité. Toutes les études indiquent d’ailleurs que, de ce point de vue, les enfants ne sont pas plus préservéEs que les adultes, mais au contraire plus exposéEs encore. Et le pire est encore que cette pauvreté des enfants se banalise à tel point qu’elle demeure invisible pour touTEs celles et ceux qui ne veulent pas la voir.

Mais un second niveau de pénalisation se répand : les pauvres et les précaires sont aujourd’hui une seconde fois viséEs par la “responsabilisation” qu’ils/elles subissent. Dans le cadre d’une politique de déclin des sécurités sociales, les pauvres et précaires sont priéEs “de s’activer”, de se responsabiliser, de développer leur autonomie.

Ils/elles sont perpétuellement renvoyéEs à leurs propres initiatives, démarches, savoir-faire. On leur enjoint d’avoir du réseau, des ressources propres et de prendre progressivement en charge les injustices, les discriminations et les dénis qu’ils/elles subissent.

Le/la pauvre et le/la précaire ne sont pas seulement pénaliséEs et humiliéEs parce qu’ils/elles le sont ; ils/elles sont continuellement pénaliséEs parce qu’ils/elles le restent. Ce qui relevait autrefois d’un état, d’une condition, et qui de ce fait n’impactait pas la responsabilité individuelle, est aujourd’hui vu et représenté depuis les politiques publiques, mais aussi les référentiels des travailleurs/travailleuses sociaux, comme une suite continue de choix irrationnels, la persistance de déficiences. Le/la pauvre et le/la précaire deviennent individuellement responsables de leur état, dans le cadre de parcours individualisés, de contrats et de projets, toujours renouvelés.

Troisième pénalisation, la pire : le versant sécuritaire

On pourrait croire que cette double pénalisation pourrait suffire ; mais ce serait sans compter sur le défi permanent que représente l’augmentation continue de la pauvreté et de la précarité au sein des milieux populaires. Seule une pénalisation croissante peut faire oublier une pauvreté croissante. Voilà alors que se déploie la troisième pénalisation et la pire.

Après avoir été présentéEs comme les principaux/principales responsables de leur propre précarité, les pauvres sont aujourd’hui accuséEs d’appauvrir les autres et d’être responsables de la précarisation générale.

Et on nous explique que ce sont les pauvres qui font les quartiers pauvres, les enfants en difficulté qui font les établissements difficiles : que les pauvres appauvrissent les villes, et qu’ils/elles menacent le pays de déclin.

Attention, la pauvreté et la précarité seraient devenues contagieuses”

La présence de celles et ceux qui en sont touchéEs, apporte “la misère” à tout le monde. Il faudrait les expulser de plus en plus loin des centres-villes et même des quartiers pour “en finir”. Très sérieusement, nous sommes envahis par des théories de politique de la ville et des politiques publiques qui expliquent que c’est la faute des pauvres, s’il n’y a pas de richesse ; qu’ils/elles nuisent aux affaires ; qu’ils/elles font fuir les “bonNEs habitantEs”, les seulEs qui “rapportent”.

Zombie moderne, le/la pauvre et le/la précaire devraient être disperséEs, émiettéEs, rejetéEs, et il conviendrait de protéger la population saine de leur contamination morale et économique.

Cette troisième pénalisation des pauvres et des précaires est ainsi d’un genre nouveau. Elle n’est plus sur le modèle moral : elle est sur le mode sanitaire.

La pauvreté n’est plus vue sur le versant politique et économique (première pénalisation), et plus seulement sur le plan moral (seconde pénalisation), mais sur le mode de la sécurité sanitaire (troisième pénalisation).

Le/la pauvre et le/la précaire ne sont plus seulement justiciables de leurs conditions d’existence, ils/elles pourraient à présent être poursuiviEs pour l’appauvrissement qu’ils/elles font subir aux autres, pour les désagréments qu’ils/elles leur procurent. Cette nouvelle voie est provisoirement expérimentée essentiellement sur les familles dites rroms (et certaines familles de quartier populaire) en attendant la généralisation.

Ainsi, après la responsabilisation, la pénalisation, nous voici engagéEs dans un processus de criminalisation des populations concernées.

Imaginer de nouveaux outils, de nouvelles pratiques sociales

Ce qui est perdu chemin faisant dans cette voie de la pénalisation et de la discrimination généralisée, c’est de prendre conscience d’une autre réalité. Ce sont les pauvres et les précaires qui luttent contre la pauvreté et la précarité. Ce sont elles et eux qui inventent le savoir -aire et le savoir-vivre qui nous font cruellement défaut.

C’est en travaillant auprès des enfants et des familles populaires, que notre association fait œuvre sociale et qu’elle s’enrichit d’une expérience unique. Elle expérimente des modes d’intervention sociale, de faire société et de faire communauté, dont nous avons touTEs un besoin urgent.

C’est en étant sur le terrain que nous nous qualifions, que nous imaginons ensemble de nouveaux outils, et de nouvelles pratiques sociales.

Loin de nuire aux actions sociales, la prise en compte, la compréhension de la précarisation et de ses mécanismes, enrichit tout le monde et dote les acteurs/actrices sociaux, d’une nouvelle vision de leur métier, de nouveaux outils, d’une nouvelle conscience. Le bénéfice pour l’intérêt et le sens du social sont évidents, dans un contexte où le manque de sens des politiques menées mène au découragement continu des acteurs/actrices.

Lutter contre la pénalisation des pauvres et des précaires, c’est lutter contre l’appauvrissement et la précarisation de tout ce qui est social.

Laurent Ott,

Espace de Vie Sociale, Intermèdes-Robinson

Site : http://assoc.intermedes.free.fr

Blog : http://recherche-action.fr/intermedes


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