“Assez Lord Mittal !”

samedi 16 mai 2015

Une hypothèse politique ne trouve pas d’abord sa confirmation dans une série d’éléments du réel qui viendraient l’étayer. Une hypothèse politique, ça se vérifie par ses implications, par la prise sur une situation.

Depuis une quarantaine d’années, l’hypothèse de la fin de la lutte des classes, et son corollaire le mouvement ouvrier, hante l’histoire des luttes politiques. Pour trouver à la pelle les justifications sociologiques, il suffit de consulter n’importe quel ouvrage traitant de la question : restructuration du capitalisme, émergence, puis effondrement de la classe moyenne, fin des collectifs de travail, de l’identité ouvrière, etc. Cette hypothèse peut être brandie comme déclaration triomphale par les partisans de l’ordre, mais lorsqu’elle est avancée avec angoisse ou entrain par ceux qui veulent poursuivre cette histoire, elle a quelque chose d’osé, limite paradoxal : le mouvement ouvrier – cet ensemble relativement complet et cohérent d’idées et d’idéaux, de formes d’organisations et de forces politiques, de mythes et de vues stratégiques – c’est une sacrée prise sur la situation, à tel point que sa fin coïnciderait avec la fin de toute hypothèse politique, version réalisation du communisme ou version gestion libérale.

Le discours des ouvriers sur le savoir-faire qui risque d’être perdu pour la France, et les inquiétudes sous-jacentes sur leur propre devenir sans-métier plus que sans-emploi disent quelque chose de ce qu’ils défendent, au-delà de leur reclassement.

Extrait de “Rencontres avec le monde ouvrier ”, “Constellations, Trajectoires révolutionnaires du jeune XXIème siècle” , par le collectif Mauvaise Troupe

Situation de travail et richesses

Ma rencontre avec les ouvriers d’"Acelor-Mittal" avec qui j’ai pu prendre contact par l’intermédiaire de la CGT, a lieu dans un bar du centre-ville d’Hayange. Ambiance bar de comptoir avec télévision et échanges des habitués en fond sonore.

Les paroles ouvrières sont livrées au cœur du corps à l’ouvrage forgé par le travail lié aux enjeux capitalistes destructeurs d’une histoire.

Je m’attacherai tout particulièrement à l’un des échanges pour des raisons de sillons tracés qui marquent des générations à venir et révèlent le creux à venir. Aucune image n’a pu sortir de l’usine, la définissant comme un espace clos, infranchissable, repliée sur elle-même, tel un antre. Et pourtant à travers les paroles d’un homme j’ai pu en projeter à travers ses mots.

Mon interlocuteur qui ne me livrera pas son nom est né à Thionville à un kilomètre d’Hayange.

Le travail à l’usine s’est installé dans la tradition : le père travaillait à l’usine, le grand-père à l’usine également et l’arrière-grand-père à la mine.

Lorsqu’on ne réussissait pas l’école, on allait travailler à l’usine comme les anciens”. Aujourd’hui cette perspective n’est plus envisageable, car il n’y a plus de travail. L’activité humaine disparaît sans transformation possible, dans une mort préparée.

Mon interlocuteur était technicien du réseau gaz, s’occupait de la maintenance de premier niveau sur les conduites de gaz qui s’étendent sur 5-6 kilomètres. Elles transportent de l’azote, de l’oxygène, du gaz naturel et du gaz des haut-fourneaux.

En l’absence de travail, les conditions de pénibilité sont camouflées. Mon interlocuteur passera très vite sur les 5/8 en continu, deux matins, deux après-midi, deux nuits et quatre jours de repos sur un cycle de 10 jours. Il a déjà oublié ou ne veut pas s’en rappeler car ce n’est pas l’objet de sa perturbation ; ce qui ne signifie pas que l’organisation du travail dans l’entreprise impliquait un fort attachement idéologique. On est bien au-delà...

Dès lors que la pression se fait moindre, que l’interstice naît, jaillissent des besoins vitaux refoulés. Quels sont-ils au-delà du travail et du non-travail ?

La mort de l’idéologie du travail, c’est la fin du temps où le prolétaire accepte son rôle de prolétaire, c’est à dire accepte de ne se définir que par rapport à son rôle dans la production, à son exploitation.

Transformation

La transformation de la matière, en coquerie : on rentre deux minerais qui servent de combustibles pour faire de la coque par chauffe, à haute température, dans des grands fours. La coque en formation dégage un gaz, la coquelite, qui alimente les haut-fourneaux.

Il existe deux unités à Hayange-Florange :

* Train à chaud (filière liquide) : à Hayange, fonte du minerai à 1400° pour obtenir une lave. On y coule ensuite des brames, barres rectangulaires de 8 mètres de long, 1,5 à 2 mètres de large et 40 à 50 cm d’épaisseur.

Il évoque le mot création pour parler de cette fabrication. L’imaginaire au cœur de la transformation de matière est bien présente.

* Train à froid (filière solide) : le produit est ensuite envoyé à Florange pour être transformé en produit fini. Les brames écrasées forment des bobines de tôle de 0,08mm d’épaisseur, qui seront retravaillées par la suite.

Reconversion

Depuis trois ans, il n’est plus en activité à l’usine malgré sa présence. Plus de travail, plus de maintenance. Son service se composait d’une unité extérieure qui gérait la maintenance dans le réseau, et d’une unité de gestion informatique pour surveiller la disponibilité du gaz de coque, énergie utilisée pour la chauffe pour les différentes installations comme une centrale à vapeur.

Le minerai est donc extrait pour obtenir un produit fini : taules, conserves ou structures métalliques sont produites à Florange.

Il n’y a pas de revente d’énergie, l’objectif pour Acelor-Mittal étant de produire du métal. Le gaz produit dans la coquerie est donc utilisé en interne, véhiculé dans des conduites jusqu’au train à froid.

Plan de restructuration

La fabrication, c’est-à-dire la partie à chaud va disparaître : les hauts fourneaux, la scierie, le service énergie et la coulée continue. Mais dans la partie à chaud, il reste le train à chaud et la coquerie qui ne peut être arrêtée. Si elle est arrêtée ne serait-ce qu’une heure, elle ne peut plus redémarrer.

Le train à froid, c’est ce qui transforme les brames en bobines. Elles provenaient autrefois d’ici, mais maintenant elles viennent de Dunkerque ou de Russie (Siverstatt, le concurrent).

Le site n’est plus assez rentable pour Monsieur Mittal qui ne supporte pas la baisse de bénéfices de 3 à 2,5 milliards d’euros alors que le meilleur acier était produit sur ce site autrefois, en terme de qualité.

Il peut en faire plus ailleurs en augmentant les coûts de transport.

Or à long terme, la rentabilité du site n’est pas viable si l’on prend en compte ces coûts supplémentaires. Et tout est en flux tendu pour limiter les coûts : les entités dépendent les unes des autres. Si l’une flanche, c’est tout le système qui est remis en cause.

Argumentation

Les structures sont vétustes. Les haut-fourneaux sont arrêtés depuis trois ans et depuis lors, tout s’est effondré. Si on réchauffe les briques réfractaires après ce long temps de refroidissement, ça pète. Le site avait donc besoin d’investissements et tout est question de pognon encore une fois...

La lutte

Manifestation pendant 18 mois non-stop pour bloquer l’usine mais aujourd’hui, il n’y a plus de mouvement. “Les gens ont avalé la pilule”.

Il n’y voit pas d’avenir. Il y a une bourse à l’emploi proposé par Acelor pour accéder aux fonctions de technicien, mécanicien ou opérateur ; sinon il y a possibilité de suivre le service de la coquerie.

Aucun licenciement ? Il y en a eu en 2009. Après, il y a eu un accord passé entre Hollande et Acelor : mise sous cocon pendant six ans en vue d’un redémarrage... Blablablabla. On ne touche ni aux installations, ni au personnel.

Mais il faut savoir que sur 629 personnes, il y a 500 à 600 départs à la retraite, ce qui signifie qu’il n’y aura aucune transmission des savoir-faire puisqu’il n’y a pas de nouveaux arrivants et que les anciens partent. C’est la mort des métiers dans la fonderie.

Actions

- En 2011 : blocage de l’usine pendant deux semaines. 2500 personnes l’ont bloquée mais le personnel du froid se sentait moins concerné.
- Blocages de lignes de conduction ou d’expédition qui coûtaient de l’argent à Mittal. La production restait sur le site.
- Marche sur Paris et concerts.

Aboutissement suite à la visite de Montebourg, en 2011 : aucun licenciement et mise sous cocon. C’était un leurre, car il est impensable que l’usine puisse reprendre son activité. Mittal n’a rien voulu lâcher et a menacé le gouvernement en évoquant la fermeture des deux autres sites, Fos-sur-Mer et Dunkerque, si ça ne lâchait pas à Florange.

La solution souhaitée par les ouvriers était la nationalisation qui a échoué.

Toute la région vit sur l’usine. La ville a été construite autour de l’usine, la disposition des maisons en est la preuve. L’usine étant encaissée dans la vallée ; il est facile de monter en hauteur, sur les collines, pour se laisser surprendre par le parallélisme urbain, courbes sinueuses contournant l’usine.

Avant il y avait Hilandrange, à 18 km, qui fabriquait des bloums, des fines barres rondes pour les voies de chemin de fer, par exemple. Elle a fermé avant Hayange et appartenait aussi à Mittal.

Technicité

Sa mission était de s’assurer qu’il n’y ait pas de fuite de gaz en coquerie (maintenance des conduites). Cette gestion du gaz va s’effectuer en salle de commande, à présent. Il n’y aura plus de maintenance physique lié à la fuite. Le corps n’est plus impliqué dans la transformation du travail. L’immobilité s’associe à l’exécution dans la tâche.

“Les mentalités entre les deux entités, chaud et froid, ne sont pas les mêmes. Dans le train de chaud, l’équipe représente une famille. On se serrait les coudes”. Dans le train à froid, les rapports sont distants ; ils font du zèle car ils sont là pour eux. Il y a moins de danger et les tâches sont plus individualisées. Alors que dans le chaud, “la vie est dans celle de l’Autre”.

Le travail polyvalent du travailleur omniqualifié n’est rien d’autre qu’une brèche, un barreau qui saute, dans les rapports de production. L’homme n’est plus esclave de son travail, mais du travail. Il apparaît brusquement que la domination ne se situe pas dans la réalisation d’un travail mais dans sa finalité en tant que satisfaction des besoins, des désirs.

Non seulement, il apparaît que l’homme n’est plus producteur de choses, c’est à dire de besoins, mais encore n’est-il même plus producteur, mais choses produisant des choses...

LA PRODUCTION A ENGLOUTI LE VIVANT. Et pourtant, ce ne sont pas des choses, des morts qui se battent mais des hommes qui affirment leur spécificité au-delà de leur rôle productif.

Dégoût

Mon interlocuteur trace un bilan la gorge serrée.

Il n’y a plus de boulot comme ça... sauf Tata Style, le cousin d’Acelor, qui construit des lignes de chemins de fer.

Il n’y a pas de reconversion dans ce milieu.

Il aurait été fier de transmettre comme les anciens, passer le relais.

La question de la transmission et du partage des acquis se pose, mais ça va au-delà. “Ce qu’il faut transmettre, c’est la complicité, la solidarité, ce n’est pas l’idée de la chaîne de production. Ensemble, dans le même service, les collègues travaillent avec les mains, le corps des autres, dans un esprit de partage.

La machine n’a pas retiré le travail d’équipe. Il faut l’activer ensemble. La chaîne se crée dans le lien face à l’adversité, mais elle n’existe pas dans l’individualisation de la tâche, comme à PSA”.

Dans les années 50, ils étaient 20000 employés. En 2011, ils n’étaient plus que 2500.

Intérieur-extérieur

Il s’agit d’une bataille pour préserver l’emploi du local au national. On profite de la désillusion avec le gouvernement de “gauche” et la stratégie de Mittal.

Les questions posées par les ouvriers dans la lutte sont celles du syndicat CGT. Comment conserver l’emploi ? Mais celles posées par l’ouvrier et son rapport au travail vont bien au-delà : quelle forme de travail ?

La seule ouverture sur le territoire est une menace ; les autres sites sont des concurrents ou des opportunités insaisissables. Les pays étrangers sont peu évoqués. Le mot Europe n’est pas prononcé ; la politique européenne de l’acier non abordée. Le déclin des aciéries n’est pas non plus évoqué.

Aucun lien avec l’extérieur qui pourrait permettre un souffle d’air. Les ouvriers sont repliés sur eux-mêmes par déception et désespoir. La ville est recroquevillée sur elle-même avec une avancée du Front National marquante. Aucune perspective : la transformation n’a pas été pensée et l’arrêt de la filière liquide a construit un mur infranchissable qui contraint les corps à l’immobilisme.

L’efficacité du blocage imaginé, tout comme la réalisation des promesses qu’il porte, serait de pousser sa forme en interrompant les flux jusqu’au bout, pour l’éprouver comme hypothèse. Mais l’angoisse du vide après avoir tout bloqué, c’est certainement au final la première limite du mouvement, celle qui l’a soumis au rythme syndical, celle qui a permis au gouvernement de laisser passer l’orage par une mise sous cocon.

“EnfermementS”

L’histoire lorraine est peu évoquée et encore moins l’avenir du territoire. La question de mémoire est donc posée en l’absence des mots.

Tout est vu à travers le prisme unique du travail dans les mains d’un capitalisme où “les visages” se succèdent sans forme humaine. SACILOR est devenue ACELORMITTAL.

Au-delà de la conscience aigüe de la lutte pour leur emploi, leur survie, on est frappé autant par le courage de ces ouvriers que par leurS enfermementS :
- enfermement personnel dans le métier,
- enfermement de la CGT dans les propositions formulées,
- enfermement par l’absence de projet, comme si l’on n’avait rien appris depuis la fin des mines de charbon (1955 à 1980), la fin des monoindustries gigantesques et des pôles de reconversion (14 en France).

Cette crise de l’acier lorrain et les luttes qui s’y rattachent reproduisent les mêmes désastres constatés et sont encore aggravés par les effets de la crise internationale de 2008, par la politique social-libérale dominante de l’Union Européenne et par le désengagement de l’État vis à vis des travailleurs et des productions.

Picard Céline


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