La révolution tunisienne : finie ? Pas finie ?

mercredi 20 mai 2015

Quelques jours plus tard, du 24 au 28 mars, le Forum Social Mondial se déroulera à Tunis avec une forte protection policière et sans aucun incident.

Propos lus ou entendus

Environ 10% de la population tunisienne vivait du tourisme avant 2011. Dès la révolution, la baisse a été brutale aussi bien dans les usines à touristes (Djerba, Hammamet) qu’à Tunis, dans les oasis sahariennes ou dans les ruines romaines. L’essentiel du tourisme est aujourd’hui autochtone. Pour les guides, pour les artisans, pour les commerçants, pour ceux qui ont investi en construisant des hôtels ou en achetant des 4x4, c’est la catastrophe. Partout on voit des hôtels fermés et des sites magnifiques vides.

Le discours le plus fréquent c’est : “Dites aux Français et aux Européens, qu’ils sont les bienvenus, qu’on est hospitalier et qu’on a besoin d’eux”. Le discours dépasse largement ceux qui vivent du tourisme. La critique est radicale contre les “terroristes” et leur volonté délibérée de faire fuir les étrangers. En voyant la réalité du pays, on a du mal à imaginer que les salafistes violents ont une base sociale.

La presse a interviewé le frère d’un des auteurs de l’attentat. C’était un jeune homme “normal” buvant de l’alcool et sortant avec les filles. Il a disparu, il y a trois ans, probablement parti en Libye ou en Syrie. Ils sont 500 dans son cas. C’est un chiffre assez dérisoire, si on compare à un pays comme la France, mais ça représente pour la Tunisie un grand nombre de bombes à retardement.

Si les « services de sécurité » sont omniprésents dans des pays comme l’Égypte ou l’Algérie, en Tunisie, il n’y a pas de tradition militariste et l’armée n’a jamais cherché à prendre le pouvoir. Mis en cause pour laxisme, les policiers du Bardo ont manifesté le 24 mars avec le Forum social  : “Quand nous avons entendu les coups de feu, nous sommes sortis pour intervenir. Mais nous n’avions que des pétoires vieilles de plusieurs années. En face, il y avait des kalachnikovs”.

Sur cette question de la « sécurité », on entend des propos inquiétants : “Ben Ali, bien sûr c’était un voleur. Mais les gens avaient peur. Aujourd’hui, ils n’ont plus peur et font n’importe quoi (pour la façon de conduire, c’est souvent vrai)”. Cette nostalgie de la dictature, doublée d’une critique de tout ce que la démocratie a loupé, n’est pas si rare.

Il y a aussi une nostalgie de Bourguiba : “Un jour, il a fait un discours en direct à la télévision pour inciter les Tunisiens à faire des efforts. Joignant le geste à la parole, en plein ramadan, il a bu ostensiblement un verre d’eau”. La modernisation voulue par Bourguiba a laissé des traces. On trouve sans grande difficulté de l’alcool. Dans la rue, femmes avec et sans voile se côtoient naturellement. Des gens de gauche regrettent d’avoir combattu autrefois Bourguiba, cela explique sûrement le vote massif au deuxième tour de cette gauche tunisienne contre Ennahdah et pour un ancien ministre de Bourguiba et Ben Ali (Béji Caïd Essebsi). “On a fait l’expérience d’un gouvernement dirigé par les religieux. Et on n’en veut plus”. Ennahdah aura eu l’intelligence de ne pas s’accrocher au pouvoir quand sa popularité a décliné et d’éviter ainsi le sort des Frères Musulmans égyptiens. Et le nouveau parti au pouvoir (Nidaa Tounès, en pleine crise interne), aura eu l’intelligence de donner quelques ministères à Ennahdah pour sortir d’une logique de confrontation. L’attentat du Bardo visait sûrement cette forme “d’union nationale” à la tunisienne. En privé, beaucoup pensent que les commanditaires viennent du secteur le plus radical d’Ennahdah. Mais la population tunisienne a gardé son unité et est descendue très massivement dans la rue les 24 et 29 mars. Parmi les slogans  : “je suis Bardo”.

Une réalité multiple

La quasi-totalité des habitants se disent musulmans. Mais c’est un islam pluriel qui tient compte de l’histoire et de la diversité du pays. Il y a des blond-e-s dans le pays, descendant sans doute du royaume des Vandales. Certains Tunisiens s’affirment “nomades”, descendants des Beni-Hillal, ces Bédouins arrivés depuis la péninsule arabique au XIe siècle. D’autres revendiquent leur identité berbère. Dans un musée berbère, les tapis traditionnels ont des signes chrétiens (la croix) et juifs (l’étoile de David), souvenir d’une période ancienne où les Berbères, chrétiens ou juifs, ont longtemps résisté à l’islamisation. Dans la tradition berbère, les femmes avaient des droits. La Kahena, reine berbère qui résista aux troupes Omeyyades avant d’être capturée dans le Colisée d’El Djem, est considérée comme une héroïne et tout le monde semble savoir qu’elle était juive.

Il y a 60 ans, 4% de la population du pays était juive, il n’en reste qu’à peine plus d’un millier. Un vieux monsieur nous a raconté cette histoire émouvante : “J’ai une espèce de sœur de lait, juive, née le même jour que moi avec la même sage-femme. Quand elle vient chez moi, c’est ma sœur. Quand je la visite à Paris, je suis son frère. Mais ses fils sont devenus des Juifs extrémistes et ils ne m’adressent pas la parole puisque je suis musulman”.

Tous nos interlocuteurs ont exprimé colère et incompréhension pour les “terroristes” dont les crimes sont, disent-ils, totalement étrangers à l’islam. On sent une grande inquiétude sur la situation chaotique en Libye. Mais la Tunisie n’est pas organisée en tribus et son corps social est resté uni.

Il y a d’importantes disparités sociales dans le pays. Les régions les plus déshéritées connaissent un chômage important et elles ont voté pour l’ancien président Marzouki, soutenu par Ennahdah.

À Tunis et dans la banlieue au nord du lac de Tunis, il y a une bourgeoisie aisée qui vit un peu à l’européenne. L’industrialisation du pays a eu lieu, mais elle ne suffit pas pour donner du travail à tout le monde. Le pays reste dépendant du phosphate, des productions européennes délocalisées (téléphone) et du tourisme. Sous Ben Ali où la corruption était généralisée, des usines très polluantes ont été construites. À Gabès, la gigantesque usine du GCT (groupe chimique tunisien) rejette du phosphogypse, pompe l’eau de l’oasis et pollue la nappe phréatique. Un peu partout dans les petites villes, les déchets s’accumulent. Rares sont les communes qui ont trouvé un moyen de s’en débarrasser.

Le syndicat UGTT est présent partout. Il a servi de lien social pendant la révolution malgré le fait que ses dirigeants étaient inféodés à la dictature. En lisant la presse, on constate qu’il y a beaucoup de grèves, portant surtout sur les salaires. Les produits de grande consommation sont certes deux ou trois fois moins chers qu’en France, mais les salaires sont souvent misérables.

Le Forum social mondial de Tunis

Il a été un peu moins fréquenté que celui de 2013, mais il y a eu entre 60000 et 100000 participantEs, ce qui reste important. Il a commencé (sous une pluie diluvienne), par une manifestation de soutien au peuple tunisien qui s’est dispersée devant le musée du Bardo le jour où celui-ci réouvrait.

Un forum, c’est d’abord un grand bazar où se côtoient des gens de tous horizons, mûs par des préoccupations parfois contradictoires.

Une très forte délégation algérienne. Avec de vraiEs miltantEs (veuves de disparus pendant la sale guerre, syndicalistes, opposantEs au gaz de schiste) chantant l’hymne tunisien mais aussi avec des flics qui multiplieront les provocations au point de provoquer une lettre collective de protestation. Des écolos. Des partis marxistes. Des partisans de Saddam Hussein (!!) mais aussi une jeune femme irakienne parlant d’un collectif pour la réconciliation qui s’est créé à Bagdad. Une inquiétante association iranienne multipliant les citations de Khomeiny, exhibant une étoile de David avec la croix gammée et animant un atelier sur le “Protocole des sages de Sion”. Des SaharaouisE qui seront à plusieurs reprises provoquéEs par une partie de la délégation marocaine. Des militantEs LGTB qui demandent dans la joie à touTEs les passantEs de les embrasser. Des TchadienNEs opposéEs à la dictature d’Idriss Déby. Des Grecs (Tsipras a envoyé un message au Forum). La marche mondiale des femmes. Des parlementaires. Le comité pour abroger la dette. Le comité pour la libération de Georges Ibrahim Abdallah. Des Berbères avec leur drapeau. Le réseau international juif antisioniste (IJAN), des anticolonialistes israéliens (Nurit Peled, Michel Warschawski). La Palestine a tenu une grande place dans le forum avec un atelier de l’UJFP et la présence du BDS ou celle de la flottille pour Gaza. Les réfugiés palestiniens (du Liban notamment) étaient là en nombre.

Côté tunisien, la gauche était présente avec l’effigie de Mohamed Brahmi du Front Populaire assassiné en 2013 par les salafistes. Les associations de femmes ou de défense de l’environnement aussi.

Pour la Tunisie, ce Forum, immédiatement après l’attentat du Bardo aura été un grand bol d’air. Dans le bouillonnement, on sent que rien n’est encore définitivement écrit depuis la révolution de 2011.

Pierre Stambul

Annexe

La Tunisie compte environ 11 millions d’habitants pour 164 ?000 km2. Ses voisins sont l’Algérie et la Libye. La moitié sud du pays est un désert avec de nombreuses oasis.

Intégrée à l’empire ottoman au XVIe siècle, le pays est devenu un protectorat français en 1881. La lutte contre le colonialisme français a été animée par le syndicat UGTT (fondé par Fahrat Hached) et Habib Bourguiba. Celui-ci devient chef d’État lors de l’indépendance en 1956. Sa très longue présidence sera marquée par des réformes progressistes comme le code du statut personnel mais aussi par une dérive autoritaire : le parti Destour devient parti unique et c’est le parti de la bourgeoisie. Bourguiba s’en prend à l’UGTT et aux mineurs de Gafsa. Malade, il limoge un à un ses premiers ministres. Profitant de la maladie de Bourguiba, le Premier ministre Ben Ali dépose Bourguiba pour sénilité en 1987. Sa dictature qui durera 24 ans se double d’une corruption indécente et d’un pillage par ses proches des richesses du pays.

Commencée dans la région déshéritée de Sidi Bouzid, la révolution aboutit à la fuite de Ben Ali le 14 janvier 2011. L’ancien parti unique est dissous. Le parti islamiste Ennahdah remporte les premières élections libres (octobre 2011) et son allié Moncef Marzouki devient président. Pendant deux ans, ce gouvernement va devenir très impopulaire. Plusieurs dirigeants de gauche sont assassinés et des groupes armés salafistes commettent des violences. Après des années de tension, les nouvelles élections amènent au pouvoir le parti Nidaa Tounès dont plusieurs dirigeants ont servi Bourguiba et Ben Ali.


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