La Grèce ne paiera pas

vendredi 15 mai 2015

Après la première guerre mondiale, le mot d’ordre a été : “L’Allemagne paiera !” Et elle n’a pas payé. Plus exactement elle a versé 17 % des réparations, ce qui était encore trop lourd pour elle. On sait ce qu’il advint… Après la seconde guerre mondiale, le 27 février 1953 à Londres, le montant de l’ensemble des dettes de l’Allemagne, assorti d’un moratoire de cinq ans, fut réduit de 62,5 % par les alliés et étalé sur 30 ans (1).

Tout le monde sait aujourd’hui que la Grèce ne paiera pas sa dette ne serait-ce que parce qu’elle en est incapable. Pourtant, la troïka (2) et les gouvernements européens répètent : “La Grèce paiera !”. En réalité, ces respectables représentants de la finance, par le moyen d’un endettement perpétuel, maintiennent la Grèce sous contrôle pour y imposer une politique ultralibérale qui a fait ses preuves : faire passer la dette de 113 ?% du PIB en 2009 à 175 ?% en 2014, faire perdre près de 86 ?% de leurs revenus aux ménages les plus pauvres (17 à 20 ?% pour les plus riches), augmenter la charge d’impôt de 337 ?% sur les pauvres (9 % pour les plus riches), diminuer les retraiteset les salaires du secteur privé d’environ 19 ?%, amputer d’un quart le salaire des fonctionnaires, détruire les services de santé et d’éducation, etc. (3) C’est, encore aujourd’hui, une véritable crise humanitaire qui est sciemment organisée au sein de l’Union européenne afin de contraindre le gouvernement grec à plier ou à tomber (4).

Petit retour en arrière

L’envolée de la dette grecque avant la crise est largement imputable à des taux d’intérêt extravagants (entre 1988 et 2000) et à une baisse des recettes publiques provoquée par des cadeaux et des amnisties fiscales à partir de 2000.?Sans ces dérapages, elle n’aurait représenté que 45 ?% du PIB en 2007 au lieu de 103 ?%. On peut en conclure que 56 ?% de la dette grecque acquise avant la crise était illégitime” (5).

Par la suite, “l’aide” apportée par les institutions, depuis 2010, a profité à 77 ?% aux banques européennes créancières et a fait passer cette dette à 175 ?% du PIB.

Le mardi 17 mars 2015, la présidente du Parlement grec, Zoé Konstantopoulou, a annoncé la constitution d’une commission d’audit de la dette publique. Cette commission sera coordonnée sur le plan scientifique par Éric Toussaint, porte-parole du CADTM International. La commission rendra ses conclusions en juin. Elle peut qualifier une partie de cette dette d’illégitime (ne respectant pas l’intérêt général et favorisant une minorité), d’illégale (ne respectant pas l’ordre juridique), d’odieuse (le remboursement impliquant des violations de droits humains) et d’insoutenable (le remboursement empêchant l’exercice des droits humains fondamentaux) (6).

En attendant, le gouvernement Tsipras formé après les élections du 25 janvier se heurte à l’intransigeance des gouvernements européens menés par le gouvernement Merkel. Le rapport de force lui est totalement défavorable du point de vue institutionnel et, sous la pression de la BCE qui n’acceptait plus en garantie, dès le 4 février, les titres de la dette publique de la Grèce, il a dû reculer le 20 février devant l’Eurogroupe. Pour autant, il maintient les projets d’aides aux plus démunis, résiste aux pressions pour de nouvelles privatisations et appelle le peuple grec et les peuples européens à se mobiliser contre la politique néolibérale. Il assume le fait d’avoir investi l’État et se prémunit de se laisser investir par l’État.

La mobilisation des Grecs

Elle a permis l’élection de Syriza, a été massive, déterminée, malgré la répression, et a pris des formes d’autogestion pour assurer des services que l’État ne fournissait plus. Elle reste importante et les solidarités se maintiennent. Les sondages et les manifestations attestent d’un soutien beaucoup plus large que la base électorale de Syriza. Stathis Kouvelakis parle “de l’espoir d’un espoir”. Il insiste sur le fait que l’attitude des institutions européennes démontre qu’une politique réformiste telle que voulue par Syriza n’est pas possible sans rupture, sans confrontation. Contrairement aux partis sociaux-démocrates, Syriza n’a pas fait le choix de se plier aux exigences de la finance et mène un combat qu’il juge indispensable. La question en suspens est de savoir si cela peut aboutir dans l’Eurogroupe ou en sortant de l’euro. Enfin, les liens étroits entre les néonazis de l’Aube dorée et la police laissent planer le danger d’une stratégie de la tension, d’où l’importance de la mobilisation populaire (7).

Le combat des Grecs est riche d’enseignements, il représente le premier pas vers une opposition conséquente à la politique d’austérité voulue par les gouvernements en vertu des lois tragiques du néolibéralisme qui nous mènent au désastre social. La Grèce en est la vitrine : toute la société est à reconstruire.

La Grèce ne paiera pas et, contrairement aux mensonges de nos responsables, ce ne sera pas une catastrophe pour nous (8), mais plutôt un formidable appel d’air. Un appel à refuser la fatalité de la prééminence des soi-disant “lois économiques” pour affirmer la prépondérance de la démocratie. Nous avons le choix : courber la tête ou tirer les conséquences de trente années de régressions sociales et politiques, mener le débat public dans nos organisations et avancer de nouvelles perspectives. La solidarité avec le peuple grec passe par notre propre mobilisation contre la politique qui est menée ici qui est de même nature que celle menée contre la Grèce.

Michel Bonnard, 27 mars 2015

(1) http://cadtm.org/Restructuration-audit-suspension

(2) Le FMI, la Commission européenne et la BCE

(3) http://www.okeanews.fr/20150320-austerite-les-pauvres-ont-perdu-86-de-leurs-revenus?utm_source=wysijautm_medium=emailutm_campaign=News+du+jour

(4) http://www.latribune.fr/economie/union-europeenne/grece-ce-que-revele-le-refus-de-bruxelles-de-traiter-l-urgence-humanitaire-461789.html

(5) http://cadtm.org/Plus-de-50-de-la-dette-grecque-est

(6) http://cadtm.org/Une-commission-d-audit-de-la-dette

(7) http://www.dailymotion.com/video/x2k73qz_alain-badiou-stathis-kouvelakis-syriza-l-heure-des-perils_news?start=2

(8) http://www.latribune.fr/actualites/economie/france/20150205trib2c6f85623/ce-que-couterait-vraiment-aux-contribuables-l-annulation-de-la-dette-grecque.html


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