Syrie, la question kurde : complexité et enjeux

jeudi 11 juin 2015

Des militants kurdes participent aux actions de soutien à la révolution populaire syrienne organisées en France à l’initiative d’associations franco-syriennes. Nous avons rencontré un de ces militants, membre de la direction du parti démocratique progressiste kurde en Syrie (PDPKS). Et il a bien voulu répondre à nos questions.

-  En Syrie, quelle est la part de la population d’origine Kurde ?

Les Kurdes syriens représentent environ 10 % à 15 % de la population syrienne.
Ils vivent, pour une part dans trois régions discontinues au nord du pays. Ces régions kurdes historiques sont la Djézireh au nord-est (région de front pionnier agricole irriguée), la région de Kobane, une région agricole traversée par l’Euphrate, et la région d’Efrin.
Beaucoup de Kurdes vivent un peu partout en Syrie, notamment dans les villes. Ils ne se revendiquent pas spécialement kurdes, contrairement à ceux qui vivent dans les régions à majorité kurde : ils sont avant tout Syriens (l’identité kurde n’est pas revendiquée comme un emblème historique).

-  Quelle fut la politique des Assad vis-à-vis des Kurdes ?

De 1958 à 1961, la Syrie forme, avec l’Égypte, un seul État, la République Arabe Unie (RAU). Durant cette période, les minorités et plus particulièrement les Kurdes sont victimes du racisme initié par le courant de panarabisme très majoritaire alors, donnant lieu à une volonté de renforcer le caractère arabe des pays concernés.

Avec l’arrivée d’Hafez al-Assad, la situation s’améliore un peu.
Mais le régime se lance dans une politique de grands travaux (comme le grand barrage de Taqba sur l’Euphrate, équivalent de celui d’Assouan en Égypte). La majeure partie des terres occupées par les Kurdes sont inondées (des villages entiers sont dévastés). Nombre de ces terres sont confisquées par l’État. Le régime déplace des populations arabes dans les régions kurdes, sur une bande de 350 km de long et de 15 km de large en bordure de la frontière turque. Il s’agit de former une “ceinture arabe” le long de la frontière nord du pays, séparant les Kurdes de Syrie des Kurdes de Turquie (1). Des mines sont posées tout au long de la frontière afin d’interdire le passage, provoquant nombre de morts. Ce territoire est placé sous le contrôle de la Syrie et de la Turquie, mais en pratique seule l’armée turque est présente.
Au nom de la lutte contre les féodaux, le parti Baas entreprend la confiscation des terres agricoles au profit d’une politique de redistribution des terres.

C’est dans ce cadre, qu’en 1962, à l’occasion d’un recensement, la nationalité syrienne est retirée à nombre de Kurdes du Djézireh, ce qui permet de les déposséder de leurs terres afin de les donner à des Syriens arabes. Le régime arabise le nom des villages ; la langue kurde n’est pas admise dans l’enseignement ; l’accès des Kurdes à la propriété foncière, à la fonction publique ou à l’armée, n’est pas autorisé.

Cette politique présentée comme “socialiste” (2) dépossède les Kurdes des terres qu’ils cultivaient depuis des générations ; plusieurs dizaines de milliers de Kurdes sont exterminés. Privés de tout travail, nombre de Kurdes ont été contraints de partir. La région de Djézireh, un espace fertile et riche en pétrole, est particulièrement touchée par cette politique.

-  Quelle sont les réactions des Kurdes ?

Les Kurdes revendiquent le droit de vivre sur leurs territoires ; ils réclament les droits civiques et défendent des revendications sociales et culturelles.

Ils sont obligés de militer dans la clandestinité, comme d’ailleurs tous les Syriens. Beaucoup de Kurdes militent dans le Parti communiste. Mais en 1957, le Parti démocratique progressiste kurde de Syrie (PDPKS) est créé. Il se nommait alors Parti démocratique kurde de Syrie (PDKS). Il revendique une reconnaissance culturelle et linguistique des Kurdes (le Parti communiste syrien ne prenant pas en compte les revendications des Kurdes). Beaucoup de militants kurdes travaillaient avec le Parti communiste, mais ce parti attaque frontalement le PDKS, lequel est interdit à partir de 1959. Ses responsables sont arrêtés et emprisonnés. L’actuel Parti démocratique progressiste kurde de Syrie (PDPKS) est issu de cette histoire.

-  Peux-tu préciser quelles sont les grandes mobilisations des Kurdes des années 2000 ?

En 1986, le 21 mars, la fête de Newroz (à l’origine une fête traditionnelle iranienne du Nouvel An célébrant l’arrivée du printemps, dont les Kurdes ont fait leur “fête nationale”) donne lieu à un affrontement populaire violent avec l’armée.
Les Kurdes se regroupent et manifestent en direction du Palais présidentiel. Les gardes tirent et tuent deux personnes, ce qui déchaine la colère des Kurdes. Dans les régions du nord, les Kurdes veulent manifester en solidarité, mais le service d’ordre du Baas menace les responsables politiques et les fait reculer. À Damas, le régime fait machine arrière, invite les Kurdes à tenir leur fête. Depuis lors, cette fête deviendra un fait établi ; le régime ne la reconnaît pas officiellement, mais il déclare, sous couvert de la fête des mères, le 21mars jour férié.

Un autre moment marquant a lieu en mars 2004, dans la Djézireh. Lors d’un match de foot au stade de Qamechli entre l’équipe de Deir Ezzor et l’équipe locale, des supporters arabes scandent des slogans insultant les leaders kurdes irakiens. Face à la mobilisation spontanée qui s’en suit, les forces de l’ordre ouvrent le feu tuant six ou sept personnes (toutes kurdes).
Une véritable révolte populaire s’ensuit dans cette ville à grande majorité kurde, donnant lieu à des manifestations importantes dans lesquelles on brandit le drapeau kurde. Le régime exerce une forte pression sur les partis kurdes afin qu’ils imposent leur contrôle. Mais la mobilisation spontanée s’étend à d’autres villes comme à al-Hasakah. Dans cette ville où la population est très mélangée, le régime fait intervenir l’armée qui organise le pillage de propriétés kurdes et de violentes agressions contre les Kurdes. Le mouvement s’étend dans d’autres régions kurdes, et dans une moindre mesure dans des villes comme Damas, Alep…

Dès les années 2000, des manifestations importantes revendiquent la libération de tous les prisonniers politiques (kurdes et arabes) ; elles ne mettent pas tant en avant l’autonomie que la chute du régime. Elles auraient pu le faire tomber s’il y avait eu un mouvement de même ampleur de la population arabe.

-  Quelle est la situation au début 2011 ?

Durant la deuxième moitié des années quatre-vingts et la décennie quatre-vingt-dix, le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) et son leader Abdullah Öcalan sont présents sur le territoire syrien. Depuis 1979, faisant de la lutte contre la Turquie sa priorité au détriment des revendications des Kurdes syriens, il collabore avec le régime d’Assad.

Après l’intervention de la coalition internationale en Irak (1990-91), suite à la formation de la zone autonome kurde, s’opère un rapprochement turco-syrien (face à ce nouveau “danger”). La “réconciliation” des deux pays en 1998 se traduit par l’expulsion d’Öcalan du territoire syrien.

En 2011, au début de la révolution, la plupart des cadres des partis kurdes étaient en prison ou renvoyés en Turquie. Le régime a voulu rencontrer les responsables de tous les partis kurdes. Un seul a refusé, Abdul Hakim Darwich, le secrétaire général du PDPKS.

-  Quelle part les Kurdes ont-ils pris dans la mobilisation, en 2011 ?

Le régime s’attendait à une révolte chez les Kurdes. Mais la mobilisation est venue de Deraa (une ville au sud de la Syrie). Les jeunes Kurdes participent dès les premiers mois aux mobilisations. Dès la répression de Deraa, la jeunesse kurde se mobilise en solidarité, et contre le régime. Appuyés sur l’expérience des mobilisations antérieures, les activistes créent rapidement des associations de jeunes nommées “mouvements de la jeunesse”. La plupart des comités locaux kurdes sont regroupés au sein de l’“Union de la jeunesse kurde”.

Le PDPKS fait partie de la Déclaration de Damas (3). Il a cherché, comme d’autres, à constituer une direction à la révolution, mais cela n’a pas aboutit.

-  Quelle a été l’attitude d’Assad vis-à-vis des Kurdes ?

Soucieux de ne pas multiplier les fronts, il annonce qu’il ne bombardera pas les régions kurdes. Il sait que la “communauté internationale” réagirait à de tels bombardements – comme elle réagit lorsque les “minorités” sont attaquées. Cela participe aussi de sa logique de communautariser la population syrienne. Il restitue aussi la nationalité syrienne à des dizaines de milliers d’apatrides kurdes.

Assad présente la mobilisation comme initiée par les “salafistes” et Al-Qaïda. Mais il ne peut dire qu’il y a des salafistes parmi les Kurdes, ni que l’Arabie Saoudite financerait les Kurdes.

Le régime renoue aussi des relations avec le PYD et il retire l’armée de la plus grande partie des territoires du nord du pays, ce qui favorise l’autonomisation des territoires kurdes.

-  Qu’en est-il des relations entre le PDPKS et le PYD ?

Le Parti de l’Union démocratique (PYD) est créé en 2003 comme la branche syrienne du Parti des travailleurs du Kurdistan de Turquie (PKK). Ses dirigeants, qui s’étaient réfugiés dans le nord du Kurdistan d’Irak, reviennent au début de la mobilisation de 2011.

Dès 2011, tous les partis kurdes ont fondé le Conseil national kurde syrien, (le CNKS) composé de 15 partis kurdes et 11 personnes indépendantes. Seul le PYD refuse d’y adhérer. Il crée le Conseil du Peuple du Kurdistan occidental (CPKO) dans lequel il est le seul parti représenté. Face à l’échec des tentatives de coopération avec le PYD, le CNKS rejoint en 2013, la Coalition syrienne d’opposition (laquelle s’engage à abroger les mesures discriminatoires à l’encontre des Kurdes, à reconnaître officiellement l’identité et de la langue kurde et à organiser un État syrien décentralisé).

-  Et aujourd’hui, comment les territoires sont-ils administrés ?

Le PYD contrôle aujourd’hui l’intégralité des trois entités du nord. Il a créé une force de protection, les Unités de protection du peuple kurde (YPG). L’existence du PYD est officiellement rendue publique en juillet 2012. Cette annonce coïncide avec le retrait des troupes du régime Assad des régions du nord à majorité kurde. (Le régime redéploie alors ses forces sur d’autres fronts : Alep, Damas, etc. Et il exerce une forte pression sur la Turquie, laquelle s’inquiète de voir à sa frontière un espace contrôlé par des forces liées au PKK).

-  Sont-ils populaires ?

Difficile à dire, car “soit tu coopères, tu as de l’argent et du travail”, “soit tu refuses et alors tu dois fuir”.

-  D’où vient l’argent ?

Ces régions n’ont pas été touchées par les bombardements du régime. L’économie s’appuie sur une agriculture riche et sur l’exploitation du pétrole. Le budget représente trois milliards de livres syriennes (4).

-  Va-t-on vers la création d’un État kurde ?

Le PYD n’a pas de projet national. Ils veulent l’autonomie du territoire à l’intérieur de l’État syrien.

Actuellement, le PYD gère seul ces trois zones de peuplement kurde. Il a mis en place une administration décrite comme “l’émanation du peuple” (Le Mouvement de la société démocratique : Tev-Dem). Mais cette administration est étroitement encadrée par le PYD qui impose sa ligne politique, contrôle les ressources financières.

Il y a actuellement des négociations entre la PYD et le CNKS. Mais à chaque avancée, le régime fait en sorte de saboter tout accord. Le CNKS a apporté son soutien lorsqu’il a fallu défendre la région contre Daech et Al-Nosra. La région de Kobane est à 99 % libérée, et cela grâce au courage des Kurdes ; mais la ville est détruite.

Et surtout, cette situation ne peut être pérenne avec le maintien du régime d’Assad. Et ce d’autant plus que plus d’un tiers de la population kurde vit en dehors de ces trois enclaves, au sein de cette mosaïque que forme la population syrienne. Or, le PYD ne revendique pas la chute du régime, et les relations qu’il entretient avec lui créent une certaine dépendance (4).

Propos recueillis par Hélène Bertrand

avec la collaboration de Najwa Sahloul

(1) La frontière turco-syrienne fut tracée selon les accords franco-turcs du 21 mars 1921 après le démembrement de l’Empire ottoman.

(2) Ce “socialisme” (arabe, baasiste) nie la division de la société en classes. Il s’agit d’un nationalisme arabe, l’ensemble des citoyens constituant l’identité arabe.

(3) Créée en 2005, la déclaration de Damas appelle à une « solution juste pour la question des Kurdes de Syrie dans le but d’assurer une égalité des droits entre ces derniers et tous les autres citoyens syriens ».

(4) Ressources obtenues en échange du contrôle de certains champs pétroliers. Le régime d’Assad lui en délègue et lui en rémunère la protection.
De même le régime continue à verser les salaires des fonctionnaires, dont la quasi totalité travaille à présent sous le contrôle de la DSA (l’auto-organisation de chacun des trois cantons).


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