Une fenêtre sur l’histoire des coordinations et des conseils locaux

Révolution syrienne
samedi 13 juin 2015

Militant syrien engagé dès ses débuts dans la révolution syrienne, arrêté alors à trois reprises par les forces du régime, Shadi Abu Fakher est arrivé en France en juillet 2012 pour participer à la conférence des Amis de la Syrie, à Paris. Il vit depuis à Paris et a fait plusieurs séjours en Turquie, afin de réaliser notamment des courts-métrages sur la révolution et la situation des réfugiés syriens. À la suite d’une réunion organisée par le collectif Avec la Révolution Syrienne, dans laquelle il intervenait, L’Émancipation l’a interviewé.

L’Émancipation : La révolution a débuté en mars 2011 en Syrie mais, quelques années auparavant, à la mort de Hafez al-Assad, remplacé par son fils Bachar, il y a eu le “printemps de Damas”. Il s’agit d’une brève ouverture démocratique, qui a débuté en 2000 et qui a très vite été réprimée. Tu étais alors étudiant. Comment l’as-tu vécu ?

Shadi Abu Fakher : L’activité politique a repris au début des années 2000, avec notamment la libération de certains prisonniers politiques. Des organisations étudiantes clandestines voient le jour, à Alep et à Damas, où elles sont le plus organisées. Ces comités étudiants soutiennent la révolution palestinienne (avec des manifestations quasi-quotidiennes entre 2000 et 2003), dénoncent la corruption des professeurs de l’Université (en boycottant par exemple les cours de certains enseignants), et font des campagnes de signatures. Toutefois, les sit-in sont alors impossibles.

En 2004, les étudiants se sont affrontés au régime, quand celui-ci a décidé de supprimer l’embauche systématique des jeunes ingénieurs diplômés comme fonctionnaires d’État. Ils ont manifesté contre cet arrêt de l’embauche systématique, décidé dans un contexte de crise économique mais également conforme à la politique de la Banque mondiale qui s’oppose à toute embauche systématique. En réponse, 64 étudiants ont été exclus de l’Université d’Alep, à cause de leur activité politique. Il s’en est suivi un cycle de manifestations/répression (avec réunion notamment commune d’étudiants d’Alep et de Damas), et une répression accrue des associations clandestines (comités d’étudiants, Attac-Syrie). J’ai fait partie des fondateurs de ces comités d’étudiants, à Damas, j’en ai été un des responsables entre 2000 et 2004, et j’ai donc pris part à ces mouvements. En 2004, j’ai été emprisonné.

L’Émancipation : En 2011, la révolution a débuté en Syrie. Tu travaillais dans le domaine du cinéma et de la production, et tu as fait partie des membres fondateurs des coordinations de quartiers de Damas. Comment cela s’est-il passé ?

Shadi Abu Fakher : Avec les événements d’Égypte, les activistes syriens ont voulu faire quelque chose. En février et début mars des initiatives voient le jour. À Damas, une manifestation spontanée surgit dans le souk al-Hariqa puis le 15 mars une manifestation, préparée quant à elle, se tient devant la mosquée des Omeyyades. Puis, à la suite de l’arrestation et de la torture d’enfants, et de l’humiliation de leurs parents par le chef de la sécurité politique de la région de Deraa, une manifestation plus importante a lieu à Deraa. Des petits groupes se créent alors, et organisent des manifestations en différents endroits en Syrie. Suite au 25 mars (4000 personnes à Douma, 1500 personnes à Damas), une première coordination voit le jour, à Douma. Il s’agit d’une coordination de cinq petits groupes. D’autres coordinations se créent ensuite dans d’autres régions. En un an et demi, il y a eu cinq générations d’activistes dans ces groupes : les militants emprisonnés ou tués d’une génération étaient remplacés par des militants d’une nouvelle génération. Parmi les jeunes de la première génération, il y avait des activistes qui avaient pris part aux comités étudiants de 2000-2004 (mais pas seulement).

La plus grande coordination de quartiers a vu le jour à Damas, en comptant sa banlieue. On y dénombrait environ 120 activistes, des jeunes entre 20 et 30 ans. Il y avait des intellectuels, des militants et des jeunes des régions pauvres. Comme la répression était plus forte dans le centre ville, où le régime était présent, les manifestations étaient plus faciles à organiser dans les quartiers plus populaires.

Dans d’autres endroits, des coordinations, plus petites, existaient : parfois deux à cinq personnes arrivaient à organiser des manifestations de 20 000 personnes.

Par la suite, les coordinations ont joué d’autres rôles que l’organisation des manifestations : dans les coordinations, chacun se spécialisait, selon les besoins, vers les secours, les médias, la question de la défense des droits de l’homme. Dans ces coordinations, on trouve entre autres des comités de quartiers (ou comités locaux) qui se répartissent ces tâches.

Avec la militarisation, les manifestations pacifiques ont régressé.

L’Émancipation : On a vu ensuite apparaître des Conseils locaux. Tu as été membre fondateur du bureau général des Conseils locaux de Damas. Comment ces Conseils ont-ils vu le jour ?

Shadi Abu Fakher : Dans certains endroits, comme dans la banlieue de Damas, les services publics ont été supprimés par le régime. Les mêmes activistes ont donc commencé à organiser ces services publics, tels l’acheminement de l’eau, les secours. Puis cela est devenu une organisation plus formelle en conseils locaux. Dans la région de Damas, plusieurs conseils locaux se sont organisés pour constituer un bureau général qui aidait à les coordonner. Dans presque tous les gouvernorats il y a aujourd’hui des conseils locaux : dans les zones où le régime est absent (comme à Idlib, mais pas à Raqqa) ainsi que là où le régime est présent mais alors avec un fonctionnement différent et clandestin. Ainsi à Sweida (en zone druze), le Conseil local est clandestin et s’occupe des soins aux déplacés.

Les conseils locaux sont combattus par le régime, par les islamistes et par certains des États voisins. Ainsi à l’automne 2012, le gouvernement français a organisé à Paris un congrès réunissant certaines coordinations des Conseils locaux et les pays donateurs des “Amis de la Syrie” (34 ambassadeurs étaient présents). Comme j’étais à Paris, j’ai participé à ce congrès en tant que membre du Bureau général des 64 Conseils locaux de Damas. Deux autres membres du Bureau de Damas participaient également par Skype. Le Qatar et les autres pays ont alors découvert l’importance de ces Conseils locaux en Syrie.

La Coalition Nationale Syrienne (CNS) a été créée un mois et demi après. Moustafa Sabhagh, un homme d’affaire proche du Qatar, a été nommé pour représenter les Conseils locaux au sein de la CNS. Moustafa Sabhagh, avec l’aide de l’argent du Qatar a alors créé des conseil locaux parallèles dont il nommait les membres. De même les Frères Musulmans, soutenus aussi par le Qatar et la Turquie, ont créé des conseils civils. Ainsi dans une ville, il pouvait facilement y avoir trois conseils différents : un conseil élu (émanent des révolutionnaires), un autre dont les membres sont nommés par la CNS et un troisième dont les membres sont soutenus par les Frères Musulmans. Ces deux derniers conseils avaient l’appui du Qatar. Par conséquent sur le terrain, les conseils locaux n’ont plus reçu d’argent (pour réparer les routes, s’occuper des services publics...). Ceci a permis à Moustafa Sabhagh, au sein de la CNS, de donner l’avantage à de nouveaux conseils qu’il contrôlait. Puis, lorsque la CNS n’a plus eu d’argent, ce sont les conseils civils des Frères musulmans qui ont pris le dessus.

Et en parallèle, les islamistes ont commencé à créer leur propres “tribunaux”, qui ne sont pas seulement des tribunaux : ils ont également un rôle législatif et exécutif.

L’Émancipation : Face à la création de ces structures contre-révolutionnaires, en pare-feu des Conseils locaux révolutionnaires, quelle a été la réaction sur le terrain ?

Shadi Abu Fakher : Je peux prendre l’exemple d’Alep qui a des spécificités propres : c’est une grande ville avec des traditions. De mars à juin 2012, les manifestations ont atteint un million de participants. À la suite de ces manifestations, le régime d’Assad ne contrôlait plus la ville, sauf dans certaines poches. Les islamistes sont intervenus à l’été 2012 et ont libéré une partie d’Alep en quatre jours. Pour être plus précis, la plus grande force armée était Liwa Tawhid, alliée aux Frères Musulmans, mais il y avait également des petits groupes de l’ASL (Armée Syrienne Libre). Ce serait sous la pression du Qatar et de la Turquie que cette partie d’Alep a été libérée. Le régime avait retiré ses défenses 10 jours plus tôt. En outre, au cours de l’année 2011, le régime avait libéré en plusieurs temps les islamistes enfermés dans les prisons d’Alep ; et donc la ville comptait une forte concentration d’islamistes. Cela donne l’impression que le régime avait décidé qu’Alep devrait devenir une ville islamiste.

Dès la libération d’une partie d’Alep, un “tribunal” islamiste (une structure également législative et exécutive) a été mis en place. Un conflit a alors débuté entre les islamistes et les civils démocrates.

Dans la partie d’Alep libérée, un conseil local s’est créé. Face à cela, les Frères musulmans ont créé un conseil civil (dont les membres étaient en Turquie). Mais, pour éviter les conflits, les civils sont arrivés, par la discussion, à unifier ces deux conseils. Puis il y a eu une opposition entre le conseil local réunifié et le “tribunal” islamiste, dans lequel se trouvaient entre autres les Frères Musulmans. Plus précisément, au sein de la structure islamiste (“tribunal”), on trouvait quatre forces islamistes : Liwa Tawlid, proche des Frères Muslmans, Jabhat al-Nosra, Les Libres de Sham (Ahrar Sham) et une quatrième.

Après cette phase, Bagdadi est venu à Alep et les membres d’al-Nosra d’Alep ont fait allégeance à Daech. Ainsi le Jabhat al-Nosra d’Alep s’est transformé en Daech. L’opposition s’est accentuée entre les démocrates et Daech, liée notamment à l’augmentation du nombre de militants démocrates éliminés physiquement par Daech. Cela, jusqu’en 2013, quand Mohammad Qataa, un enfant, a été assassiné par Daech. Il y a alors eu un mouvement de manifestations et de révolution contre Daech (campagne “ici, ça suffit”). L’ASL a attaqué Daech et Daech est parti à Raqqa. Le régime a alors détruit Alep pour empêcher toute organisation alternative au régime et aux djihadistes.

L’Émancipation : Quelles sont les catégories sociales les plus impliquées aujourd’hui dans la révolution ?

Shadi Abu Fakher : Ceux qui meurent ce sont les pauvres. Ceux qui combattent, ce sont les pauvres. C’est le cas dans l’armée du régime et dans l’ASL. Dans l’ASL, les officiers supérieurs étaient des anciens déserteurs de l’armée du régime. Ces officiers qui étaient professionnels sont souvent issus des milieux populaires.

L’Émancipation : Sur le terrain, comment se répartissent les forces armées ?

Shadi Abu Fakher : Trois forces combattent en Syrie : l’ASL, les forces islamistes et le régime (qui a notamment l’appui du Hezbollah et des forces iraniennes).

L’ASL est constituée de démocrates, c’est-à-dire que leur direction n’est pas islamiste ; ils sont musulmans mais non organisés en tant que tels. Ce sont des civils qui ont pris les armes et des officiers déserteurs. Ils sont très présents au sud de Damas. On trouve également dans cette région le groupe l’Armée de l’islam contre qui parfois ils combattent ou avec qui ils coopèrent parfois. L’ASL du Sud refuse de coopérer avec al-Nosra, et reçoit un financement au compte goutte des États-Unis.

Au Nord, les frontières sont poreuses et la Turquie, le Qatar et l’Irak jouent un rôle important, en finançant notamment les forces armées islamistes. La répression du régime, le fait que seuls les groupes islamistes aient des armes, et l’ASL très peu, ont incité les jeunes à rejoindre les groupes islamistes. En outre, des centaines de cheikhs ont été payés, mensuellement, par le Qatar et l’Arabie Saoudite pour former à l’islam les jeunes arrivés dans les groupes armés. Le fait que les intellectuels et activistes soient en prison, ou que les directions de l’ASL aient été assassinés par le régime et les forces islamistes (Daech et al-Nosra) ont fait que les jeunes se sont retrouvés seuls face aux cheikh. Et ceci a permis de transformer des groupes de l’ASL en groupes à idéologie islamiste.

Ainsi le contrôle des islamistes est plus fort au Nord, mais ils sont minoritaires au Sud. Mais quand elle peut, la population résiste à al-Nosra. Il y a ainsi eu des manifestations contre al-Nosra et à Idlib, dans le Nord, il y a quelques mois, la pression populaire est arrivée à imposer l’élection d’un conseil local, bien que chapeauté militairement par al-Nosra.

L’Émancipation : Comment les exilés arrivent-ils à aider les Syriens sur place ?

Shadi Abu Fakher : On a surtout un rôle moral et politique. Il n’y a pas de relations politiques organisées. Le régime a toujours joué le même rôle depuis les années 70 ; celui d’agiter la menace islamiste. Aujourd’hui, cela se passe à plus grande échelle, et il laisse faire les djihadistes. En outre, à la différence du passé, des forces extérieures, comme le Qatar, utilisent également Daech.

Propos recueillis par Laure Jinquot,

avec la collaboration de militantes, dont Nayla de Solidaires


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