La femme kurde sur les fronts de la libération

jeudi 18 juin 2015

Mehmet Akar est un écrivain d’origine kurde de Turquie, qui vit en France depuis 1994. Après avoir publié deux romans en turc, il publie son premier roman en Français, Rêve noir, en 2012. Il a récemment animé un débat public à Nice, avec l’Association des Libres Penseurs des Alpes-Maritimes. Il évoque pour notre revue, la place des femmes dans les luttes passées et présentes du peuple kurde.

Une terre sacrée, une terre lumineuse, une terre qui ressemble au soleil de Zoroastre. Je parle du berceau de l’humanité, la Mésopotamie, embrassée par le Tigre et l’Euphrate, qui boit sans fin l’eau fraîche qui coule entre les lèvres des rochers, aux sommets de Zagros et Ararat, comme le vin d’Omar Khayyâm.

La Mésopotamie, carrefour de guerre

Au cours de l’Histoire, jusqu’à nos jours, cette terre est devenue un carrefour de guerre, un champ de bataille. On ignore combien de fois les armées colonialistes ont traversé la plaine d’Harran, marché sur les chemins d’épices et de soies, en détruisant les villes et les villages. On ignore aussi combien de cultures ont été exterminées, combien de peuples ont disparu.

Dans ce cercle de vent et de poussière hostile, très peu de peuples ont survécu. Pourtant, un de ces peuples est parvenu jusqu’à ces temps actuels, ce sont les kurdes. Ce peuple marche sans État, la plupart du temps tout seul, sur la trace du Temps. Après chaque attaque des armées colonialistes, ils se retrouvaient diminués, mais n’ont pas pour autant disparu, les survivants allaient se réfugier dans les montagnes.

La femme kurde ressemble à la terre de Mésopotamie. Elle est généreuse, protectrice et lumineuse. Dans l’Histoire, elle n’a pas seulement été dans la continuité biologique de ce peuple, elle porte sur ses épaules la langue, la culture, les coutumes, la paix, la résistance… en bref, tout ce que ce peuple possède. C‘est pourquoi, aujourd’hui, ce n’est pas un hasard si, sur tous les fronts, même parfois devant les hommes, des jeunes femmes d’à peine 18 ans, l’arme à la main, marchent sur l’obscurantisme et la barbarie qui envahissent les quatre coins du Moyen-Orient.

Selon les historiens, les kurdes vivent sur la terre de Mésopotamie, dans la frontière naturelle du Kurdistan, depuis cinq mille ans. Ils restent le peuple le plus grand du monde et qui vit depuis aussi longtemps sans État. Et pendant cette longue période de l’Histoire, on ignore combien de kurdes ont été décapités par l’épée colonialiste.

L’éclatement du Kurdistan

En 1639, pour la première fois, la géographie du Kurdistan a été divisée en deux, lors d’une guerre entre l’Empire ottoman et Safevi (Perse).

En 1916, le Kurdistan a été divisé en quatre, par le traité de Sykes-Picot. Ensuite, chaque partie était mise sous l’occupation d’un pays, dont la Turquie, Iran, Irak et Syrie.

Sous l’Empire ottoman, il y a eu des époques où les kurdes et d’autres ethnies voisines pouvaient vivre partiellement de leurs cultures. L’Empire ne se mêlait pas des tiraillements entre les provinces. En fait, il suffisait en tant que kurdes d’obéir au sultan, payer l’impôt et donner des soldats.

Mais, avec la création de l’État Turc en 1923, tout a changé ; les kurdes étaient niés par les lois, tout ce qui concernait ce peuple était interdit, y compris la langue. Certains professeurs de l’université turque ont même essayé de développer une théorie qui prétendait que les kurdes n’existaient pas, ni dans l’Histoire, ni de nos jours, et qu’ils n’étaient au final que des Turcs montagneux, leur langue avait quelque chose d’archaïque, un mélange turco-perse.

Dans les autres parties de Kurdistan, en Iran, en Irak ou en Syrie, la situation n’était pas meilleure qu’en Turquie. Le peuple kurde n’avait aucun statut, il vivait sous une assimilation totale. Les révoltes, chaque fois, étaient écrasées par le sang et leur courage ne cessait de diminuer.

Les femmes dans l’histoire kurde


À cette époque, comme dans l’ancien temps, la femme kurde a repris la responsabilité de la protection du peuple. Chaque maison kurde était devenue une école, dont l’institutrice était la mère de la famille. Elle transmettait à ses enfants la langue maternelle et toute la culture kurde. Les enfants kurdes apprenaient et parlaient la langue colonialiste, soit le turc, l’arabe ou le perse, seulement à l’école. Dans la famille, tout était kurde, y compris les prénoms des enfants. Pendant presque un siècle, ce peuple vécut en se cachant, invisible.

Cependant, le rôle de la femme kurde se limitait à l’enceinte de la maison. Elle n’avait aucun droit dans la société, et vivait recluse à l’intérieur de son foyer comme une semi-prisonnière. Dehors, dans la rue, les féodaux, les chefs des tribus, les Cheiks kurdes, soutenus par l’État, dictaient les règles, sous le couvert des mœurs, des coutumes et des traditions. Tout le peuple était sous domination, mais principalement les femmes.

À la fin des années 1960, comme dans beaucoup d’autres pays au monde, un mouvement étudiant important apparut à l’université turque. À cette époque, Ocalan, un étudiant à Science-Po à l’université d’Ankara, a pris sa place dans ce mouvement. En 1978, lui et un groupe d’amis ont créé le PKK-Parti des Travailleurs du Kurdistan, parti bâti sur l’idéologie marxiste. Ce Parti défendait un Kurdistan uni, indépendant et socialiste. La femme kurde, Sakine Cansiz, du nom de code Sara, assassinée à Paris en janvier 2013, appartenait à ce groupe fondateur du PKK.

À la même époque, à côté du PKK, grands ou petits, une bonne dizaine d’autres organisations, fractions, groupes, partis kurdes ont également été créés, la plupart par des étudiants de gauche, marxistes comme le PKK. Tous ces mouvements défendaient les droits des kurdes, et la femme kurde avait naturellement sa place officiellement dans la quasi-totalité de ces organisations politiques. À cette époque, il s’agissait majoritairement de femmes étudiantes.

Dans la guérilla des années 1980 en Turquie

Le PKK avait vu venir le coup d’État des années 80. Un peu avant, Ocalan et plusieurs cadres ont quitté la Turquie illégalement, pour la vallée de la Bekaa, en Liban, où ils ont commencé à s’entraîner pour la guérilla contre l’armée turque. Mais, Sara et d’autres cadres importants n’ont pas eu le temps de rejoindre leurs amis, tous ont été arrêtés et torturés. Sara est restée emprisonnée plus de dix ans dans la prison de Diyarbakir, avant de rejoindre ses camarades, cette fois-ci dans le maquis.

Le 15 aout 1984, le PKK a déclaré la guerre à l’État turc. À partir de cette date, les groupes propagandistes armés ont commencé à descendre dans les villages. Dans chaque groupe, il y avait deux ou trois femmes et, dans chaque village, ces militantes réunissaient toutes les femmes et leur parlaient de leurs droits, du féminisme, du mariage forcé, de l’égalité entre hommes et femmes... C’était quelque chose de foncièrement nouveau dans la société et, au bout de quelques temps, les jeunes villageoises ont commencé à s’engager massivement dans les rangs du PKK.

Au fil des années de guerres, la société kurde a subi un bouleversement total. Un des discours les plus importants de la société portait sur les droits des femmes. Elles ont continué à rejoindre le maquis, combattre contre l’armée turque, tomber en martyres et devenir des légendes. La première manifestation a été organisée dans la ville de Cizre. Revêtues de leurs habits traditionnels, les femmes ont construit des barricades dans la rue principale de la ville, devant les manifestants hommes, en affrontant les chars turcs. Ce jour-là, l’armée a tiré sur les manifestants et plusieurs ont été tués. Quelques temps après, dans la même ville, l’organisatrice de cette manifestation, Binevs Agal, du nom de code Bervian, une femme de 23 ans, seule, s’illustra dans une bataille féroce contre les soldats turcs. Elle perdit la vie sous les balles et devint un véritable symbole pour les femmes kurdes qui à plusieurs reprises manifestèrent dans plusieurs villes du Kurdistan sous son portrait.

Ocalan, lui-même, s’est toujours intéressé à la question de la femme, il a d’ailleurs écrit plusieurs livres sur ce sujet. Lors d’une interview, il a dit qu’il a vu le problème de la femme, bien avant le problème kurde. Dès 13 ans, il commença à s’interroger sur l’âge des jeunes filles que l’on mariait, les inégalités entre l’homme et la femme et bien d’autres aspects de la société kurde.

Dans les mouvements kurdes d’Iran et de Syrie

À partir de 1990, le mouvement kurde de Turquie s’est mis à influencer les autres parties du Kurdistan, notamment celle d’Iran et celle de Syrie.

En printemps 2004, le PJAK-Parti Pour Une Vie Libre au Kurdistan fut créé au Kurdistan d’Iran. Le programme de ce Parti politique était très proche de celui du PKK. Depuis, le PJAK conduit une guerre de guérilla contre l’armée iranienne. Les femmes kurdes d’Iran ont aussi grandement participé dans les rangs du PJAK. Jusqu’à aujourd’hui, plusieurs combattantes femmes de ce parti ont perdu la vie, quelques-unes ont été capturées, condamnées et puis exécutées. En 2008, une jeune avocate kurde, Zainab Jalalian (Zeyneb Celaliyan), arrêtée par la police d’Iran, car soupçonnée d’être membre du PAJK, a été condamnée le 14 janvier 2009 à la peine capitale, par le Tribunal de la Révolution, après une audience de sept minutes. À ce jour, dans sa cellule, elle attend le jour de son exécution.

Un an avant la création du PJAK, en 2003, les kurdes de Syrie ont créé le PYD-Parti de l’Union Démocratique. Ce Parti est idéologiquement très proche du PKK et du PJAK, et les programmes sont assez semblables. En 2011, après le déclenchement de la guerre interne en Syrie, le PYD a commencé à s’organiser militairement dans le Rojava (Kurdistan de Syrie). Il a créé deux branches armées : le YPG-Unités de Protection du Peuple, YPJ-Unité Populaire de défense des femmes.

En 2012, autour d’un programme commun, le PYD, quelques autres partis politiques kurdes syriens et les représentants des minorités (Arabes, Assyriens, Arméniennes…) qui vivent dans le Rojava, ont proclamé trois cantons : Efrine, Cizre et Kobanê. Dans la hiérarchie du système cantonal, les femmes et les hommes sont représentés de manière égale : en même nombre, ils partagent le pouvoir ; co-président du canton (une femme et un homme), co-préfet, co-sous-préfet, co-maire…

Des combattantes sur tous les fronts

Après la création des cantons, le YPJ est devenu une armée de femmes autonomes, il s’est positionné pour défendre les cantons. Depuis quatre ans, cette armée de femmes combat sur tous les fronts, aux côtés du YPG, contre l’obscurantisme et la barbarie qui égorgent l’humanité, dans la poussière du Moyen-Orient. Jusqu’à aujourd’hui, lors de ces conflits barbares, le YPJ a perdu des centaines de membres. Surtout, cette armée exceptionnelle a défendu la ville de Kobanê héroïquement et devenant un symbole et un formidable espoir pour toutes les femmes du Moyen-Orient.

Je termine sur les paroles d’une jeune militante d’YPJ :

Le soir où le front Est de la ville de Kobanê est tombé, notre Commandante nous a rassemblé et nous a tenu des propos que je n’oublierai jamais. Après ce court discours, l’enfer de la guerre continua toute la nuit, une autre jeune Commandante, Arin Mirkan, marcha sur les positions de DAECH et se fit exploser.”

La Commandante a montré les combattants hommes du YPG et nous a dit : « Reheval (1) ! Regardez ! Comme nous, nos camarades hommes se préparent pour une dernière bataille, et la situation est critique. Cette nuit, ici, sur cette dernière ligne de la défense, si nos camarades hommes perdent, ils perdent la lutte pour la liberté, la défense de la ville de Kobané, une bataille contre la barbarie… Mais pour nous, les femmes, la lutte est encore plus précieuse, car en plus de toutes ces pertes, nous perdrons notre cause sacrée, la cause de la femme, la cause que l’humanité a mis aujourd’hui sur nos épaules, nous nous devons de la défendre jusqu’à notre dernière goutte de sang. »” .

Mehmet Akar

(1) Camarades