On est vivants 

Cinéma
mardi 23 juin 2015

Carmen Castillo, réalisatrice, scénariste française d’origine chilienne est une ancienne militante du MIR. Contrainte à l’exil après le coup d’État de Pinochet en 1973, elle donne la parole à ceux qui proclament être “vivants” dans ce documentaire.

Un film pour nous sortir de l’impuissance,

una canción… un chant des possibles”.

Carmen Castillo

Un chant des possibles

Qu’il s’agisse des zapatistes au Mexique, des paysans sans terre au Brésil, des militantes de “Quartiers Nord, Quartiers Forts” de Marseille ou des syndicalistes de la raffinerie de Donges, tous sont animés par un même désir : celui de ne pas céder au déterminisme quelque en soit la forme. Tous ces gens refusent le monde qu’on leur propose et leur lutte illustre bien les propos de Daniel Bensaïd : “L’histoire n’est pas écrite d’avance, c’est nous qui la faisons”.

Des luttes “à ras de terre”, comme au Chiapas

On est vivants n’est pas une biographie de Daniel Bensaïd (1946-2010). Carmen Castillo a insisté sur ce point dans une interview pour la revue Ballast. Il n’était pas question de retracer la vie du philosophe mais plutôt de se servir de l’amitié qui la liait à Daniel Bensaïd comme point de départ pour le film. On retrouve en filigrane, la pensée de Daniel Bensaïd dans les rencontres filmées par Carmen Castillo. Toutes ces rencontres sont des exemples de situations qu’il convient d’analyser “à l’aune d’un marxisme ouvert non pas brandi comme un dogme mais comme un outil essentiel pour comprendre le monde, pour envisager des pistes, confronter des stratégies”.

Les gens que Carmen Castillo a rencontrés sont tous animés de cette “lente impatience” qui les pousse à refuser ces “défaites de l’intérieur, par abandon, par désenchantement, reniement et trahison ; les défaites sans combat qui sont d’abord et avant tout des débâcles morales”.Carmen Castillo a su montrer que la lutte paie que l’issue soit victorieuse ou pas. C’est ce que raconte le leader syndical que Carmen Castillo a rencontré. Même si le combat des ouvriers de la raffinerie de Donges s’est soldé par une défaite, la lutte lui a rendu sa dimension humaine et a créé une solidarité inédite : “Alors pour moi, c’est une vraie victoire : on a progressé, je connais plus de camarades que j’en ai connu, et la prochaine fois, ils ne nous battrons pas !”. Cette séquence illustre bien le fait que Daniel Bensaïd a raison de penser qu’à défaut de justice absolue, il existe bel et bien “des moments et des actes de justice”.

Dans tous les cas, conformément à ce que pense Daniel Bensaïd :“la pensée est au service de l’action, la réflexion est liée à la conjoncture ; exit la pensée historique déterministe”. C’est ce qui sert de fil conducteur au documentaire de Carmen Castillo et c’est aussi ce qui en fait un film qui n’est ni une biographie naïve ni une hagiographie.

Nouvelles formes d’organisation ?

Ce documentaire est une réponse intéressante aux questions que l’on se pose sur la valeur ou l’utilité de l’engagement politique aujourd’hui. Loin d’être un exposé dogmatique sur ce qu’il convient de faire ou de ne pas faire, le documentaire de Carmen Castillo montre l’urgence d’inventer de nouvelles formes d’organisation.

Certes, des spectateurs pourront regretter que le bilan politique des échecs ne soient pas tiré, en particulier au vu de récents développements. Le mouvement zapatiste du Chiapas est ainsi idéalisé alors qu’il s’est désormais marginalisé au Mexique, s’étant coupé des grandes mobilisations sociales et politiques. Mais c’est le choix de l’auteur pour ce film.

Allez le voir ! Ce film mérite vraiment le déplacement.

Oriane Brandon