Peut-on imaginer une paix juste au Proche-Orient sans reconnaître la Nakba ?

jeudi 25 juin 2015

Un texte intitulé “combattre l’antisémitisme et sanctionner la politique israélienne” circule. Il a déjà obtenu des signatures de personnalités éminentes, très engagées dans le soutien aux droits du peuple palestinien. Il a aussi obtenu des signatures de gens qui répugnaient jusqu’alors à l’idée même de sanctions contre l’occupant.

Ce texte dit incontestablement des choses importantes. Il caractérise le gouvernement Nétanyahou. Il dénonce son refus de tout retrait et de toute création d’un État palestinien. Il dénonce le blocus de Gaza. Il critique l’instrumentalisation de l’antisémitisme par Nétanyahou. Et il exige un changement radical de politique de la part de la France et de l’Union Européenne.

On sent le souci d’essayer de créer l’unité la plus large pour pouvoir être entendu et peser.

Sans nier toutes ces qualités, je ne signerai pas ce texte. Pour plusieurs raisons que j’entends développer.

Réécrire l’histoire ne peut mener qu’à l’impasse

Revenons sur la première phrase : “ayant accueilli des Juifs victimes de l’antisémitisme et des survivants du génocide perpétré par les Nazis, l’État d’Israël a le droit de vivre en paix et de voir ses frontières reconnues”.

Quand j’avais 16 ans, j’étais sioniste et j’ai cru à cette version. Mais c’est un conte.

Toutes les institutions qui ont dépossédé le peuple palestinien de son propre pays sont antérieures de plusieurs décennies au génocide nazi : banque coloniale juive (1898), KKL = Fonds National Juif (1901), Histadrout (1920), Hagana (1920), Agence Juive (1928). Bien avant Auschwitz, il y a eu la mise en route d’un processus de conquête coloniale et de “transfert” de la population palestinienne. Le film La terre parle arabe de Maryse Gargour le montre complètement. Ce processus s’est poursuivi pendant le génocide comme si la priorité était de construire un État juif et pas de lutter pour la survie de ceux/celles qui étaient victimes de l’extermination. Il y a eu une résistance juive au nazisme, les sionistes n’y ont joué qu’un rôle marginal. Au moment où l’extermination des Juifs/ves était à l’œuvre, un futur Premier ministre d’Israël (Yitzhak Shamir) faisait assassiner des soldats anglais.

On ne doit pas confondre les gens et les institutions. Oui, des centaines de milliers de Juifs/ves européenEs ont fui la barbarie nazie. Ils/elles demandaient des visas pour différents pays qui se sont fermés, qui leur ont refusé l’entrée. Shlomo Sand a écrit que si ces frontières avaient été ouvertes, l’État d’Israël n’aurait pas existé. L’Occident s’est débarrassé de sa responsabilité majeure dans l’antisémitisme sur le dos des PalestinienNEs. Définir Israël comme la réponse à l’antisémitisme et au génocide est contredit par l’histoire.

Ne pas entériner une théorie de la séparation

Le sionisme a proclamé, des décennies avant Auschwitz que Juifs/ves et non-Juifs/ves ne pouvaient pas vivre ensemble. C’est une théorie de la séparation qui a déserté la lutte contre l’antisémitisme jugeant celui-ci inéluctable.

Oui, les Juifs/ves ont le droit de rester au Proche-Orient, mais sur une base d’égalité totale, politique, économique, culturelle avec tous les peuples de la région, pas sur une base de domination.

Aujourd’hui quand on dit “État d’Israël”, de quoi parle-t-on ? Cet État se définit comme un État juif sur une base ethno-religieuse. Shlomo Sand a aussi écrit : “État juif et démocratique, c’est un oxymore”. Et en Israël, la blague qui se raconte, c’est que cet État est démocratique pour les Juifs et juif pour les Arabes.

On ne doit pas mélanger le refus de solutions meurtrières du style “les Juifs à la mer” avec l’approbation tacite de la notion d’État juif : cette notion est totalement contraire au droit international.

Combattre l’antisémitisme, oui mais comment ?

Le texte de l’appel dit très justement : “nous sommes préoccupés, en France, par la montée de l’antisémitisme et des autres formes de racisme”.

II n’y a pas eu dans l’histoire un seul antisémitisme, sorte de malédiction attachée au judaïsme en tous temps et en tous lieux. Il y a eu l’anti-judaïsme chrétien, persécution de type religieux qui a créé contre les Juifs/ves toute une série d’interdits, de stéréotypes racistes et de violences. Il y a eu, quand les Juifs/ves ont enfin pu ne plus être enferméEs, l’antisémitisme racial stigmatisant l’ennemi invisible, celui qui “est partout”, celui qui veut dominer le monde et empêche la construction d’États ethniquement purs. Cet antisémitisme a permis l’extermination des Juifs/ves par les Nazis.

Nous sommes en 2015 dans une autre situation. Les Juifs/ves ne sont plus les parias de l’Europe, pour reprendre l’expression d’Hannah Arendt. D’autres racismes contre les MusulmanNEs, contre les NoirEs, contre les Rroms se développent avec virulence et produisent les nouveaux boucs émissaires. L’antisémitisme d’autrefois n’a pas disparu mais ce n’est plus le dénominateur commun de toutes les idéologies d’extrême droite.

Peut-on dire que l’État d’Israël défend les Juifs/ves ? Quand Nétanyahou vient “faire son marché” en France en expliquant aux Juifs/ves que leur vrai pays c’est là-bas et qu’ils/elles doivent partir, il ne les défend pas, il les met sciemment en danger.

Lutter contre tous les racismes dont l’antisémitisme, c’est prôner le “vivre ensemble” et l’égalité des droits, en France comme en Palestine. C’est refuser aussi bien l’assimilation “juif = sioniste” que l’assimilation “antisionisme = antisémitisme”.

La guerre n’a pas commencé en 1967

Le texte fait référence au siège qu’a subi Yasser Arafat en 2001. À cette époque, peu après la signature des accords d’Oslo, l’ensemble du mouvement de solidarité espérait que la pari d’Arafat (un État palestinien sur les territoires palestiniens occupés depuis 1967) pourrait réussir. Ces accords datent de 1993. Leur échec doit être considéré comme définitif. Il n’est plus possible d’ignorer que la politique israélienne a fragmenté la Palestine et qu’aucune solution ne sera viable si elle ne s’adresse pas à l’ensemble des composantes du peuple palestinien, qu’aucune solution ne pourra ignorer les discriminations que subissent (légalement dans un État juif) les PalestinienNEs d’Israël, ou le droit au retour des réfugiéEs palestinienNEs.

Rappelons le précédent de l’Afrique du Sud. Mandela avait posé trois conditions non négociables, le reste l’étant : “l’Afrique du Sud est une et indivisible”, “une personne = une voix” et “l’apartheid est un crime”.

Si on fait un parallèle avec le Proche-Orient, la reconnaissance de la Nakba, du fait que la majorité des PalestinienNEs ont été expulsés de façon délibérée de leur propre pays, est un préalable. Et la négociation doit porter sur : “comment on répare ?”

Il n’est pas bon de réécrire l’histoire : l’État d’Israël n’a pas été créé pour accueillir des victimes. Il a été pensé par une théorie de la séparation et créé par la Nakba, par un gigantesque nettoyage ethnique, pour faire émigrer par tous les moyens les Juifs/ves du monde entier. La guerre de 1967 a aggravé considérablement la situation avec l’occupation, la colonisation, l’annexion de Jérusalem, mais même sans cette occupation, la “question palestinienne” était entière.

Il n’y a pas eu un État d’Israël conforme au droit international entre 1948 et 1967. Le refus du retour des expulséEs et la destruction de leurs villages sont à la base de la guerre actuelle.

Une partie du mouvement de solidarité pense qu’on peut parvenir à une paix juste sans poser la question du sionisme. Le sionisme n’est pas une question d’histoire. Il est à l’œuvre tous les jours et il ne laisse aucune place à l’existence, à la dignité et aux droits des PalestinienNEs. Ce n’est pas par hasard qu’une annexion non reconnue par la communauté internationale dure depuis 48 ans ou que le pire des gouvernements d’extrême droite vient de remporter les élections israéliennes.

Retour sur l’appel du BDS

Suis-je un extrémiste irresponsable en rappelant tout cela ? Tout le monde sait que la paix juste nécessitera des compromis douloureux. Quelle piste donner ?

Je n’en vois qu’une seule : dire les mots et dire le droit.

Les mots, c’est la réalité subie par la Palestine : occupation, colonisation, fragmentation, apartheid, crimes de guerre.

Le droit, c’est rappeler les trois grands points de l’appel au BDS (Boycott, Désinvestissement, Sanctions) que 172 associations palestiniennes ont adressé au monde entier. Ils n’ont pas posé la question d’un État/deux États ou de la légitimité/illégitimité de l’État d’Israël.

Ils demandent
- la liberté : fin de l’occupation, de la colonisation, du blocus de Gaza, libération des prisonniers, démantèlement du mur.
- l’égalité : celle des droits entre PalestinienNEs et IsraélienNEs
- la justice : droit au retour des réfugiéEs palestinienNEs.

Personnellement, je m’en tiendrai là.

Pierre Stambul


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