Revenons sur Terre !

vendredi 26 juin 2015

À la veille des vacances, au moment où on fait le plein de livres, à notre librairie l’EDMP, ou lors de la Semaine d’Émancipation de Locquémeau, je souhaite vraiment faire partager le plaisir que m’a apporté la lecture de TERRE, une histoire des sciences de la planète (Actes Sud, avril 2015). D’autant que j’étais rentré dans cet ouvrage avec une certaine circonspection.

En effet, plus familier, en matière d’histoire des sciences, de celle des sciences de la vie, j’avais à plusieurs reprises été découragé par l’aspect “visionnaire” pour ne pas dire “illuminé” des écrits de certains astrophysiciens qui, à force de s’approcher des gouffres des infiniment grand, loin et vieux, se sentent obligés de pondérer cette angoisse fondamentale et saine par une forme de spiritualité on ne peut plus “terre à terre” et superflue. Et là, rien de tout cela ; je me suis délecté de cette somme, entre vulgarisation et travail savant, dont l’auteur, modestement, pense “qu’elle peut intéresser les professeurEs de géographie”. L’auteur, c’est Alain Giraud-Ruby. Après des études en mathématiques et physique, puis des recherches sur l’atmosphère terrestre il s’est consacré aux nouvelles technologies de la communication. Ces dernières années, il s’est orienté vers une relecture de l’histoire des sciences. Il poursuit, avec cette histoire des géosciences, sa trilogie qui avait débuté par une histoire de l’astronomie ( Le Ciel dans la tête , Actes Sud, 2010) et se terminera par une histoire de la physique, qu’on peut attendre avec impatience si elle est de la même veine que le reste de la trilogie.

Une curiosité salutaire sur l’environnement

En fait, cet ouvrage peut apporter beaucoup à celles et ceux qui ont conservé une curiosité salutaire sur leur environnement et trouver sa place dans la bibliothèque de plus d’unE lecteur -trice exigeantE , empreint qu’il est d’un humanisme subtil, que la couverture ci contre laisse entrevoir, et pimenté d’innombrables anecdotes qui gagnent vraiment à être connues et souvent aussi de touches humoristiques, qui permettent de prendre un certain recul par rapport au sérieux des argumentaires.

On y (re)découvre notamment le parcours singulier du “brillant globe-trotter géographe anarchiste Élisée Reclus, qui critiquait tout à la fois le productivisme, le nationalisme, la colonialisme, l’impérialisme et le marxisme, auquel il reprochait sa vision trop uniquement économique”… Il n’est pas inutile le rappel que si Louis XIV ne s’était pas fait arracher la signature de la révocation de l’Édit de Nantes par Madame de Maintenon, nombre de familles ne se seraient pas exilées, notamment, celles de grands découvreurs à commencer par les météorologues qui auraient renforcé l’essor de la science française aux XVIIIe et XIXe siècles (que la Terreur puis la répression de la Commune ont également contribué à affaiblir)… Sont également abordés : le rôle des rivalités et prés-carrés entre les mandarins français de la géophysique externe et interne, expliquant en partie les polémiques suite aux provocations d’un Claude Allègre sur l’imposture climatique ainsi que l’influence des doctrines apocalyptiques qui, des zoroastriens aux millénaristes évangéliques, ont irrigué la civilisation judéo-chrétienneet par bien des égards encore les idées sur l’issue de la crise écologique.

Un point de vue résolument optimiste

Le point de vue d’Alain Giraud-Ruby, cet amoureux de sciences, comme de l’humanité est lui résolument optimiste. À son sens, le passé était loin d’être un âge d’or et le futur, tant qu’il durera, ne sera pas un désastre. J’aimerais le suivre sur cette approche, où il imagine que se poursuit une coévolution de la Terre et de l’espèce humaine qui permettra à chacune d’aller au bout de leurs histoires respectives, “l’anthropocène” nouvelle ère géologique si dévastatrice pour l’air, l’eau, la terre et la biosphère, déjouant les prévisions de l’anthropomorphisme apocalyptique. Malheureusement je pense que les rapports de forces politiques et sociaux actuellement à l’œuvre dans le contexte de la mondialisation capitaliste, grèvent sûrement l’avenir de l’une et peut-être bien aussi celui de l’autre, au moins pour tout ce qui touche aux différentes formes de vie.

En outre, ce qui ne gâte rien, le style sert le propos : précis, haché lorsqu’il présente les faits et les acteur-trices de cette histoire des sciences, il devient plus ample, plus ouvert au doute, lorsqu’il s’agit d’effectuer des points d’étape, des synthèses, de tenter de cerner des évolutions ou d’essayer de mettre en rapport les découvertes avec les réponses qu’elles induisent sur le cours des idées, et sur les angoisses existentielles.

On trouve également les biographies et souvent les portraits de chaque chercheur-se, pour beaucoup injustement tombéEs dans l’oubli, ainsi qu’un index général et une bibliographie détaillée pour chacune des parties : l’introduction, “l’air”, “l’eau”, “la terre et le feu”, la postface.

600 pages donc pour bronzer encore moins idiotE que d’habitude !

Olivier Vinay

TERRE, une histoire des sciences de la planète , Alain Giraud-Ruby, Actes Sud, avril 2015.

Livre disponible sur commande dans notre librairie, L’EDMP, 8, impasse Crozatier, Paris 12e, 01 44 68 04 18, didier.mainchin@gmail.com