Podémos De l’expérience des occupations à la stratégie de conquête du pouvoir

dimanche 4 octobre 2015
par  Catherine

Pablo Lapuente, membre du cercle parisien de Podemos, rencontré lors du rassemblement qui a suivi les résultats du référendum grec, a accepté de venir présenter Podemos lors de la Semaine d’Émancipation à Locquémeau et de donner une interview à L’Émancipation syndicale et pédagogique. La longueur de cette interview nous conduit à la publier en deux fois dans la Revue (et intégralement sur le site www.emancipation.fr), ce qui nous conduira aux élections générales de décembre en Espagne, à la faveur desquelles Podemos semble bien parti pour créer la surprise.

Interview réalisée début juillet 2015 par Olivier Vinay
et mise en forme par Catherine Léger et Olivier Vinay

L’Émancipation : Quel est ton parcours personnel ? Qu’est-ce qui t’a conduit à rejoindre Podemos ?

Pablo Lapuente : J’ai milité un certain temps dans une organisation anarchiste en Espagne, mais je crois que j’appartenais plutôt à cette militance un peu floue, investie dans certaines luttes sociales par exemple contre les expulsions de logement, contre les contrôles illégaux des immigréEs...

J’ai étudié la philosophie à Madrid, à l’Université Complutense, qui est une université relativement mobilisée. C’est d’ailleurs celle où enseigne Pablo Iglesias, le leader de Podemos. Et ce n’est pas un hasard si dans le groupe dirigeant de Podemos tu trouves avant tout des ancienNEs professeurEs et étudiantEs de la fac de philo et de Sciences Po. Il y a un rapport assez étroit entre la fac de philo et Sciences Po, même si elles sont géographiquement éloignées, ce sont les deux plus engagées. Notamment pendant les grèves contre le traité de Bologne, ce sont les deux qui ont résisté le plus en Espagne. Et lorsqu’est survenu le 15 mai 2011 cela a tout changé. Pour moi c’est sûr, mon évolution politique personnelle est intimement liée au 15 mai 2011. Cette expérience d’occupation à Madrid m’a profondément changé et de plein de points de vue. Et je ne crois pas avoir été un cas particulier. C’est quelque chose d’assez généralisé : les gens de mon âge comme les plus âgés, les gens qui participaient du noyau dur de la militance comme les militantEs d’Izquierda Unida, ou qui n’avaient pas auparavant d’expérience militante, ou qui se situaient un peu entre les deux, comme moi, devaient apprendre les choses très, très rapidement. Et cela a changé leur façon de voir, de comprendre les fonctionnements internes des mouvements. Et touTEs ont pris parti intensément pour un projet de changement social.

J’ai vécu toutes les expériences d’occupation de places en Espagne. Et après je suis parti en France pour poursuivre mes études. Je suis à Paris depuis novembre 2011 et j’ai rejoint le cercle Podemos de Paris.

Et si j’ai choisi Podemos, c’est en raison de l’incapacité de la gauche radicale de capitaliser ce mouvement qui pourtant démultipliait une bonne partie de ses aspirations.

Le 15 mai avait réussi à rassembler une quantité de gens de différentes orientations unis dans une volonté commune : que ce mouvement de masse, le plus important que l’Espagne ait connu depuis longtemps, puisse politiser radicalement la vie d’une majorité d’EspagnolEs.

Et à la fin mai 2011 ont eu lieu les élections législatives… Et le Parti populaire a eu la majorité absolue la plus large depuis le retour de la démocratie en Espagne. Le parti socialiste a subi une débâcle. Mais la gauche unie s’est vu octroyer une humble troisième position très très loin derrière le PSOE.

Tu peux imaginer le niveau de frustration. Après les élections législatives Izquierda Unida réagit aux résultats avec un mécontentement qui ne lui permettait pas de tirer tous les bilans.

Le 15 mai, les gens se côtoyaient jour et nuit, dans une ambiance d’échanges permanents avec beaucoup de gens qui n’avaient jamais milité au point que les militantEs avaient du mal à prendre leurs marques, qu’ils/elles soient dans des partis ou dans des mouvements de lutte. On voyait les militantEs des différents partis politiques qui se sentaient un peu dépasséEs par ce qui était en train de se passer. Ils/elles perdaient la maîtrise de l’agenda politique. Et il en était de même pour les autonomes, comme les activistes des squats qui étaient dépasséEs par les nouvelles formes d’action et de pensée.

Même la façon de nommer les choses ne correspondait pas forcement à leurs présupposés idéologiques comme la démocratie, le drapeau de l’Espagne. La population du 15 mai était si transversale qu’il n’y avait aucun problème par rapport à la démocratie, le sentiment d’appartenir à l’Espagne, voir son drapeau et accepter le drapeau constitutionnel actuel, le drapeau républicain. Izquierdo Unida faisait des effort pour assimiler ce qui se passait mais ils/elles ne comprenaient pas vraiment parce qu’ils/elles étaient persuadéEs que c’était leur travail de mobilisation qui permettait le succès des occupations et ils/elles avaient la volonté de canaliser la dynamique populaire.

J’ai assisté à une scène amusante qui traduisait ce décalage. Des vieux militants communistes d’Izquierdo Unida s’esclaffaient “Et tous ces gamins qu’est ce qu’ils veulent prouver en étant indignés. Nous, nous avons été indignés pendant trente ans” avec une certaine condescendance paternaliste qui n’a pas masqué que pendant ce temps là ces gamins-là étaient en train de mener la plus grande mobilisation d’Espagne depuis 1936.

L’Émancipation : Tu as insisté sur l’importance pour toi du 15 mai 2011. Peux-tu nous en dire plus sur ce mouvement ? Est ce que le manifeste de Stéphane Hessel Indignez-vous ! a été un déclencheur ?

Pablo Lapuente
 : Je crois que c’était surtout les medias qui insistaient sur cette filiation, mais pour la rue, plus que les “indignés” c’était le mouvement du 15 mai. En Espagne on a tendance à se référer aux dates importantes.

La mobilisation s’est organisée à partir d’une manifestation qui avait été appelée par une petite organisation de l’université qui s’appelle Democracia, rejointe par Juventud sin futuro, contre l’austérité et la corruption gouvernementale et qui avait décidé de camper après la manif à la Place Del Sol comme dans les pays arabes… 20 à 30 personnes ont campé et ont été chassées par la police très violemment. Donc le deuxième jour on a appelé à une manifestation de protestation où chacunE avait amené du matériel pour le campement, à nouveau démantelé. Le troisième jour de protestation le nombre était si grand que c’était devenu incontrôlable : toute une place remplie par une masse humaine. C’était énorme ; on n’avait jamais vu ça !

Les campements en eux-mêmes ont duré quelques mois, mais le 15 mai ça a été aussi une vaste constellation de petits mouvements très différents avec une nouvelle conscience de l’activisme dans tout le pays : les assemblées de quartier, les luttes des voisins et voisines contre la privatisation des services publics, des petites plateformes locales, la revitalisation du mouvement des squats et de la lutte contre les expulsions avec PAH, Plataforma de afectados por la hipoteca, mouvement national de solidarité avec les particuliers menacés d’être délogés…

L’Émancipation : Comme dans les pays arabes, les réseaux sociaux ont-ils joué un rôle important ?

Pablo Lapuente : Oui et on peut l’apprécier comme une nouveauté dans les mobilisations. L’articulation de ces mobilisations a donné un nouveau sens à l’autonomie. Le 15 mai forme une partie de l’histoire du mouvement autonome, même si c’est très différent de l’autonomie allemande et italienne. Tout d’un coup les organisations, les outils traditionnels de la lutte sociale, partis, syndicats se révélaient inutiles. Avec l’idée qu’ils étaient trop proches du pouvoir pour organiser des manifs comme ça.

L’Émancipation : Puisque tu parles des syndicats, tu as dit l’autre soir lors du rassemblement à République suite au résultat du référendum de Syriza, qu’ils étaient tellement corrompus qu’il n’y avait rien à en tirer.

Pablo Lapuente : En Espagne le réseau associatif est bien plus fort que le mouvement syndical qui est assez faible si on compare avec la France. Et il est beaucoup plus corrompu qu’en France .

L’Émancipation
 : Y compris la CNT qui a joué un rôle important particulièrement en Catalogne et à Barcelone où à la fin des années 70, le local de la CNT m’était apparu comme un lieu de dynamisation ?

Pablo Lapuente
 : Non, pas les tout petits syndicats ni la CNT. J’espère que mes camarades de la CNT ne m’en voudront pas si je dis que la taille de la CNT et sa capacité de produire de l’alternative ont beaucoup changé. Apres la mort de Franco, à la fin des années 70, la CNT a pu jouer un rôle mais c’est quelque chose qui s’est très vite dégonflé et les gouvernements socialistes successifs ont tout fait pour. La CNT, l’AIT et l’anarchisme constituent une page glorieuse de l’histoire révolutionnaire espagnole, de la meilleure tradition révolutionnaire. D’ailleurs avec une large projection mythique. À cette époque, la force le plus réelle d’opposition au franquisme était le parti communiste. Et puis les enjeux stratégiques avaient changé. Dans les années 30, l’anarchisme et le communisme aussi avaient échoué et c’était une expérience terminée en 70 dans l’esprit de beaucoup de gens, sauf bien sûr chez les militantEs qui avaient vécu la guerre civile.

L’Émancipation : Tu penses qu’ils/elles n’ont pas exploité ce qui pouvait être un renouveau après la mort de Franco. Mais peut-on tout de même penser que l’anarchisme et la CNT ont facilité les formes d’autonomie depuis le 15 mai ?

Pablo Lapuente
 : Non, loin de là. Même le 15 mai on ne peut pas vraiment parler d’influence des anarchistes. Cette mobilisation a été quelque chose de très singulier qu’on ne peut pas associer totalement, même s’il y a des points communs évidents, avec les révolutions arabes ni avec le mouvement Occupy Wall Street non plus. Ce sont des contextes très différents. Aux États-Unis, c’est resté un mouvement plus minoritaire, plus générationnel. En Espagne c’est plus une majorité transversale qui vient de tous les horizons, avec des expériences des réseaux militants ou pas du tout.

Au fur et à mesure que le rassemblement devenait plus massif j’ai pu noter une évolution sociologique et politique : le premier jour c’était une tradition organisée de type assembléiste comme à ma fac de philo et politique, avec des assemblées d’étudiantEs qui organisaient l’occupation. Puis les manifestantEs ont adopté une organisation plus horizontale, mélange d’auto-organisation, d’assemblées, de commissions sur des questions précises… Cela pouvait venir d’une influence de l’anarchisme, mais occasionnellement, un peu par hasard. Ou encore de l’autonomie des mouvements sociaux qui résultait de la dispersion des associations, d’un manque total de luttes sociales organisées, de l’absence d’un outil même provisoire de luttes collectives.

L’Émancipation
 : Veux-tu dire par là que s’il y avait eu une organisation des luttes sociales plus abouties, l’autonomie et les assemblées n’auraient plus eu de raison d’être ?

Pablo Lapuente
 : Les associations qui fondaient largement l’autonomie ont contribué à la formation de Podemos. Elles existent encore, même si nombre de leurs cadres sont devenus membres de Podemos qui a évolué en parti politique. Même, si à l’origine, sa structure est hybride entre mouvement et parti, il est clair que c’est devenu un parti. Lorsqu’il y a une vacuité organisationnelle on est contraint à l’autonomie, mais lorsqu’existe un parti sur les mêmes bases, la question posée est : est-ce que l’autonomie est une bonne chose ou pas à côté de l’organisation partidaire ? Moi je pense que c’est une bonne chose.

L’Émancipation : Je n’avais pas bien compris ton propos. Mais si on pense que c’est une bonne chose, comment articuler les deux entités ?

Pablo Lapuente : Le concept, c’est une nouvelle forme d’organisation : le 15 mai qui a fait ça ? Quand on parle du 15 mai, de qui parle-t-on ?

Amador Fernandez Savater a défini le 15 mai comme une “ambiance”, comme une constellation de mouvements, qui depuis 2011 a politisé la vie quotidienne des EspagnolEs.

Des activistes avec chacunE leur cause n’étaient pas forcément des militantEs auparavant. En se mêlant avec d’autres acteurs/trices ils/elles ont changé leur manière d’agir. Ils/elles ont contribué à développer avec d’autres leurs actions spécifiques, mais ils/elles ont aussi contribué à définir des propositions stratégiques avec l’objectif d’obtenir des petites victoires.

Il en a été ainsi de l’association contre les expulsions (PAH cf. supra) dont l’action a pris une ampleur nouvelle après le 15 mai et qui ont épaulé les médecins, les infirmierEs contraintEs de se mettre en grève sans l’aide des syndicats pour paralyser la privatisation des hôpitaux. Avec à chaque fois une volonté de se rendre visibles par tout le monde. Par exemple les employéEs d’une succursale bancaire organisant avec d’autres un lavage de banque.

L’Émancipation : La mobilisation du milieu médical, avec la grève, est un processus de nature revendicative, de l’ordre du syndical, même si les syndicats ne l’ont pas soutenu. Y-a-t-il eu d’autres secteurs où ça s’est joué de façon comparable et dans ce cas la question posée, outre la coordination de ces mouvements, n’est-elle pas de changer les syndicats ou d’en créer de nouveaux comme cela s’est fait dans d’autres pays ?

Pablo Lapuente : Oui, mais le 15 mai a connu tant de matérialisations différentes, qu’il est difficile de faire des généralités. On a eu un peu la même chose qu’à l’hôpital dans le secteur de l’éducation. Mais ça s’est fondu dans le phénomène qu’on a appelé des “marées”, avec la marée blanche pour le sanitaire, la marée verte pour le secteur de l’éducation, la marée grenat pour l’immigration… Par exemple, pour les hôpitaux, la lutte pour revenir sur la privatisation des hôpitaux publics, début 2013, est rentrée dans le cadre de la marée blanche : une organisation tout à fait spontanée qui n’a pas de statut syndical, qui n’est pas une manifestation mais une plateforme de base proposée par des gens syndicalistes ou non et qui se sont engagés dans les grèves et les luttes contre les privatisations et qui ont stoppé la privatisation des hôpitaux. Cela dépasse le cadre actuel d’action des syndicats en Espagne qui n’ont pas été assez courageux pour mener la lutte. C’est très intéressant parce qu’on voit que ces luttes qui étaient traditionnellement l’affaire des syndicats sont devenues celle des marées.

L’Émancipation : Mais il y a tout de même des syndicats pour soutenir les marées ? Les syndicats les plus radicaux au moins ? Et quelles sont les motivations de ceux qui ne soutiennent pas ?

Pablo Lapuente : Oui, tous les petits syndicats ont participé de manière très engagée mais les grands syndicats ne soutiennent pas ; pour eux, c’est un séisme. Ils sentent que leur échappe le pouvoir sur les travailleurs ; ils se sentent attaqués dans leur fief, ce qu’ils considèrent être leurs prérogatives. Même si la comparaison peut être un peu injuste, il s’est passé quelque chose de similaire dans Izquierda Unida avec la peur de certains de perdre le pouvoir, des postes dans la lutte sociale et politique. Ce sont des considérations identitaires et de défense de territoire. Surtout la gauche était le patrimoine d’un parti, comme si une grève était le patrimoine d’un syndicat en particulier. Ces organisations devenaient obsolètes et vieillissaient. Elles ont vieilli pendant des années et d’un coup le processus s’est accéléré et en l’espace de quelques mois elles se sont retrouvées empaillées
.
Et il faut ajouter aussi que ces grands syndicats sont compréhensifs et indulgents face au Pouvoir et aussi impliqués dans les scandales de corruption.

L’Émancipation
 : La lutte contre la corruption des politiques, c’est aussi celle contre le capitalisme, pour le contrôle des grands groupes immobiliers, des banques… Par contre dans ce domaine y a-t-il eu, est-il prévu des confrontations moins symboliques que les lavages de banques dont tu as parlé ?

Pablo Lapuente : Le modèle économique espagnol était basé sur la spéculation immobilière et des politiques hypothécaires très dérégulées. C’est ce système qui nous avait fait croître très rapidement à la fin des années 90 et début 2000. Une bulle immobilière, une explosion des crédits. Un peu comme la bulle américaine. Et plus que jamais la corruption institutionnelle était une forme de gouvernement, le clientélisme, les arrangements de classe entre les entreprises, les gros trusts immobiliers, les régions et le gouvernement central. On voyait presque chaque jour des cas de corruption qu’on découvrait et qui en même temps profitaient de l’impunité. On découvrait des gens qui étaient impliqués dans des cas gigantesques de corruption, qui sortaient de prison. Les trois derniers trésoriers du Parti populaire avaient été rattrapés par des scandales de corruption, par des doubles comptabilités des comptes du parti. Celui qui a été le trésorier du PP pendant vingt ans est actuellement en prison. Il était électeur du FMI. Il était devenu un haut responsable de la banque dont la comptabilité truquée a été révélée à la faveur d’une énorme chute en bourse. Lui était devenu milliardaire grâce à cette escroquerie. Et il n’était pas une exception ; plusieurs ministres du gouvernement en 1996 ont été impliqués dans différents scandales et corruption. L’Espagne a été signalée par la Commission Européenne comme étant la zone la plus corrompue de toute l’Europe. Et ça ne date pas d’hier ; Suarez de centre droit, Felipe Gonzalez du Parti socialiste, Aznar du Parti Populaire étaient tous corrompus.Tout d’un coup la crise est arrivée des États-Unis et a contaminé l’économie espagnole qui souffrait du même syndrome de bulle immobilière. Nous avions une dette extérieure gigantesque, les banques espagnoles distribuaient des crédits hypothécaires en prévision des croissances futures avec de l’argent emprunté en dehors de l’Espagne. Comme on avait dépensé comme des fous pendant des années sans faire d’investissements sur notre industrie, le moteur de notre économie était la banque. Quand la crise est arrivée en Espagne, l’industrie immobilière est tombée et aussi la banque. Et on a sauvé les banques qui avaient commis cette politique irresponsable, le gouvernement espagnol a commencé à capituler face à la Commission Européenne et à appliquer des politiques de plus en plus impopulaires qui ont commencé à rendre précaire la vie des EspagnolEs. On est arrivé à la situation cauchemardesque d’un pays avec le plus grand nombre de logements vides de toute l’Europe et environ 150 expulsions par jour. Et c’est à partir de là qu’on a vu la société espagnole de moins en moins indulgente vis à vis de la corruption institutionnelle. Le 15 mai s‘est composé massivement des victimes de ces pratiques, de nombreuses personnes qui venaient de s’incorporer à la lutte, qui n’avait pas de passé activiste, qui ne critiquaient pas nécessairement le capitalisme avec de grandes connaissances de base ni un grand fond de lectures. C’étaient des gens qui étaient appauvris, qui ne se sentaient plus incorporés aux processus sociaux notamment la possibilité d’avoir une vie digne, qui s’organisaient d’une façon très intuitive, pas précisément à travers une large réflexion ou à travers une critique élaborée. C’est des gens qui venaient parce qu’ils comprenaient qu’ils souffraient et constataient que la classe politique était du côté des grands intérêts capitalistes espagnols. Ils percevaient les politiques de gauche comme de droite comme un seul groupe, une seule corporation.

L’Émancipation : Dans un article sur Podemos et la culture on constate que beaucoup des participantEs au 15 mai n’avaient pas d’acquis politiques, théoriques… Mais on peut penser que la richesse des débats et des pratiques auront facilité l’acculturation des militantEs.

Pablo Lapuente : Je dirais qu’il y a deux phases dans le 15 mai : il y a celle qui est auto-réflexive et une autre qui est plus liée à l’action. Et si l’occupation des places en Espagne a été un moment de discussion, ça a aussi été autre chose : un moment où on avait réussi à implanter et à faire fonctionner des campements gigantesques à Madrid et à Barcelone, avec un niveau autogéré et une capacité organisationnelle comme jamais.

L’Émancipation : Tu connais la Charte d’Amiens, une motion syndicale du congrès CGT de 1906, qui stipule qu’en même temps que le syndicat répond aux revendications immédiates (un peu ce qui s’est fait depuis le 15 mai pour répondre aux problèmes des gens) il préfigure la structuration de l’avenir. On est un peu là dedans ?

Pablo Lapuente
 : Le campement aurait permis d’imaginer qu’on pouvait organiser la société un peu comme ça. Oui et non : il y avait une large discussion et on faisait différents bilans. Le campement c’était simple. On a occupé cette place, c’est une idée qu’on avait eue, sans plus. On n’avait pas d’autres perspectives que d’occuper la place. Et ensuite après, cette manifestation massive nous a dépassés, nous a surpris nous-mêmes. On se retrouvait avec des milliers de personnes qui échangeaient. Et il y avait comme on disait auparavant les militantes et les militants de différentes sensibilités. Mais il y avait aussi des gens qui disaient je me considère plutôt de droite, du Parti Populaire, mais je suis contre ces gouvernements qui font des politiques qui nous condamnent à la misère. C’était intéressant parce qu’ils/elles commençaient vraiment à parler de politique. Et même si cela contrariait une bonne partie des militantEs activistes qu’on s’éloigne ainsi du point de référence progressiste de la lutte. Mais ce qui se réalisait, c’était un moment spéculatif très intéressant où le pouvoir populaire a envoyé tout d’un coup les militantEs de la CNT, les anarchistes, les squatteurEs assisES à côté de gens de droite. Ils/elles étaient tous assisES dans une assemblée. Donc ce n’était plus les assemblées qu’on faisait à la fac, les assemblées des Juventud sin futuro, ce n’était plus une assemblée militante telle qu’on la connaissait auparavant. Et le langage, la façon d’expliquer les choses, la façon de voir se renouvelaient parce que ça n’était plus seulement nous qui parlions de notre expérience. À ce moment on était tous à égalité. Le 15 mai a développé un langage émancipateur, des pratiques émancipatrices. Ces premiers pas procurent une émotion très intense et c’est à ce moment qu’on sent que tout peut être possible et qu’on commence à voir comment ces différentes identités se liguent, ceux/celles qui étaient militantEs comme ceux/celles qui ne l’étaient pas. Ces constructions de sujet commençaient à se fondre dans quelque chose de nouveau.

L’Émancipation : La question des débouchés du mouvement a dû venir rapidement dans les AG ?

Pablo Lapuente : Oui. Dans le 15 mai on pouvait voir une prise de pouvoir citoyen qui était forcément en dehors de la politique institutionnelle et qui ne pouvait se solutionner que dans un processus révolutionnaire... Les assemblées étaient un pouvoir parallèle qui revendiquait la légitimité face à celui qui accaparait les institutions. Les assemblées devaient prendre ce pouvoir et construire une nouvelle société dont elles constitueraient les fondements. Cette approche posait énormément de problèmes. Des problèmes institutionnels. On a donc aussi réfléchi à un mouvement assembléiste à échelle nationale ou au moins à créer un réseau unitaire des assemblées. On essayait constamment. On a même réussi à faire une première assemblée des assemblées des quartiers et villages autour de Madrid. C’était la folie totale. Parce que chaque assemblée était arrivée avec les revendications qu’elle avait discutées qui étaient très différentes les unes des autres. Par exemple, il y avait des assemblées de quartiers et de villages qui revendiquaient la fin du capitalisme et d’autres qui disaient il faut refaire la route principale du village… Et il fallait mettre en cohérence ces cahiers de doléances. Les groupes ou les militantEs les plus aguerriEs n’ont pas pu contribuer à dépasser ces contradictions.

Le 15 mai c’était l’assemblée à l’état pur, c’était très difficile de gérer par rapport à plein de questions différentes. Par exemple, on a essayé d’établir quelques points communs, consensuels, notamment vis-à-vis des médias, de notre façon de communiquer ainsi qu’une certaine unité dans nos revendications. Mais les gens qui se retrouvaient dans les assemblées étaient si différents entre eux que c’était presque impossible. Comme ça ne donnait pas satisfaction il a fallu encore réfléchir à des règles de fonctionnement. Et alors l’assemblée a eu tendance à se transformer en parlement, en parti politique. L’assemblée a pour le moins une nature politique, mais plein de questions étaient posées sans trouver de réponse évidente : une assemblée est-elle aussi légitime, quand il y a 300 personnes ou quand il y en a 7000 ? Les assemblées parmi les plus massives, 7000 personnes, représentent-elles une volonté populaire ? …

Les assemblées reproduisent aussi une certaine inertie, développent “des autorités”, des doxas. Les assemblées qu’on vivait à la Place del sol étaient composées de beaucoup de gens qui n’avaient jamais participé à des assemblées et qui les interprétaient à partir de la logique parlementaire. C’est normal. Mais dans les faits une assemblée n’est ni un parlement, ni un parti politique. Ce que les gens acceptaient le mieux c’était que l’assemblée serve pour convoquer à des actions précises comme “Ils vont m’expulser de mon appartement demain”... On créait des commissions, des collectifs. Et ça, ça marchait bien.
Mais pour d’autres choses, comme l’articulation d’un pouvoir populaire, l’assemblée s’est révélée décevante parce qu’elle ne réussissait pas a sortir de la logique parlementaire. Elle se prétendait toujours représentative du peuple mais avec la seule force du nombre, alors qu’elle n’était qu’une assemblée plus grande que d’habitude. Je ne suis pas en train de dire que les assemblées étaient illégitimes ni ne prétends expliquer précisément ce qui nuisait à leur bon fonctionnement, et pourquoi elles arrivaient à un point de blocage. Nous avions un grand soutien de la population si l’on en croit les statistiques mais en même temps on avait des problèmes internes qui n’étaient pas résolus et on voyait les limites et les contradictions de nos actions. Par exemple, la transversalité entre des gens qui venaient d’un milieu ouvrier ou bourgeois, de sensibilité social-démocrates, de droite ou libertaires… À quel point arrivait-on à un consensus ? Et c’était là qu’on voyait les limites de la démocratie délibérative dans ce sens qu’il fallait des principes, ce qui nous forçait touTEs à théoriser. On était tous dans un moment spéculatif où on s’interrogeait sur l’égalité de la parole et même dans les plus petits aspects : l’égalité entre celui/celle qui maîtrisait la parole et celui/celle qui ne la maîtrisait pas. Chez ces dernierEs il y avait une authenticité qu’on ne retrouvait pas chez les politicienNEs qui étaient habituéEs à faire des discours.

À suivre dans le prochain numéro

L’Émancipation syndicale et pédagogique – 31/08/2015 – page 16 à 21


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