Les peuples européens à la croisée des chemins

dimanche 4 octobre 2015
par  Catherine

Les “accords” à rebondissements qui ont eu lieu ce mois-ci entre les institutions européennes et le gouvernement grec constituent un marqueur dans la vie politique de l’Europe.

La valse-hésitation du gouvernement Syriza, placé devant un dilemme imposé par les dirigeants européens, illustre le caractère contradictoire du projet de Syriza, “lutter contre l’austérité ET rester dans l’euro”. L’intransigeance des représentants de l’Eurogroupe, de la Commission européenne, de la BCE et du FMI, leur mépris affiché pour les membres du gouvernement grec et pour la volonté du peuple grec exprimée par référendum le 5 juillet, scelle les rapports de domination économique et politique qui prévalent en Europe et met en lumière le déni de démocratie porté par ces “démocrates” néolibéraux.

Des “accords” léonins

Rappel sommaire
 
1) Le 26 juin, dans la nuit, Alexis Tsipras annonce la tenue d’un référendum pour connaître la position des Grecs sur les propositions d’accord présentées par les institutions européennes, accord qu’il juge inacceptable. Il appelle à voter “non”. Les dirigeants européens et la presse crient au scandale, les sondages indiquent que le « oui » est donné majoritaire. Le 29 juin la BCE arrête d’alimenter en euros les banques grecques qui ferment, paralysant la vie économique. Le “non” l’emporte le 5 juillet avec 61,3 % des voix !

2) Le 6 juillet, Yanis Varoufakis démissionne, Alexis Tsipras réunit les partis grecs, à l’exception d’Aube dorée, pour leur annoncer qu’il va faire de nouvelles propositions à l’Europe.

3) Du 11 au 13 juillet, les négociations se passent dans une ambiance extrêmement tendue. Schäuble laisse dire qu’il est pour un Grexit provisoire de cinq ans (en fait définitif), le FMI s’interroge sur la viabilité de la dette grecque, Junker joue en sourdine, Hollande s’oppose à une sortie de la Grèce et Merkel exige toujours plus des Grecs. Le 13 juillet, Tsipras cède sur toute la ligne : “l’accord” est pire que celui présenté le 26 juin, bien que quelques promesses soient faites comme discuter de la dette à la condition que les termes de l’accord soient strictement respectés (ce qui ne sera pas, tout le monde le sait).

4) Cet “accord” est critiqué dans le monde entier comme devant accentuer la récession en Grèce sans régler la question de la dette (en l’approfondissant, de fait). Le Comité central de Syriza s’y oppose à une courte majorité. Tsipras reconnaît qu’il “n’y croit pas”, mais ajoute qu’il ne pouvait pas faire autrement. Le 15 juillet, puis le 22, la Vouli vote les conditions de “l’accord” grâce aux voix de l’opposition. Une trentaine de députés de Syriza votent contre. Les ministres de la gauche de Syriza démissionnent ou sont démissionnés. Le 20 juillet, la BCE réapprovisionne les banques qui rouvrent. Celles-ci, en très grandes difficultés, devraient être recapitalisées en août, sans doute au détriment des déposants (1).

Les termes de l’accord

La politique des créanciers consiste à maintenir la Grèce sous la dépendance d’une dette perpétuelle et sous tutelle politique (ils exigent l’abrogation des textes votés depuis le 25 janvier et contrôleront ceux à venir), à éliminer la gauche de Syriza (ce qui semble en partie fait) et à soumettre ou démettre le gouvernement Syriza. Concrètement, la vente des biens publics se fera sous leur contrôle, les mesures en faveur des toutes petite retraites doivent être supprimées, l’âge de départ à la retraite repoussé à 67 ans, les conventions collectives supprimées, le budget de la sécurité sociale étranglé, la TVA augmentée, etc.

Il apparaît que l’objectif des créanciers, c’est-à-dire les représentants de l’Eurogroupe, de la Commission européenne et de la BCE, est de punir les Grecs et leur gouvernement de s’être opposés à la politique d’austérité qu’ils généralisent en Europe et de représenter un exemple à ne pas suivre. Pour cela, ils vont piller le pays au profit d’investisseurs en attente de bonnes affaires et mettre au pas les travailleurs par le chômage et la faim (2).

La politique du gouvernement grec a été jusqu’ici de tenter de corriger les difficultés des plus démunis (refus d’expulser de la résidence principale, soutenir les plus pauvres par une aide, etc.). C’est remis en cause et va disparaître. La demande d’une négociation pour un accord de rééchelonnement de la dette est évoqué (comme c’était déjà le cas en 2014) sans le moindre début de discussions (les Allemands y sont totalement opposés), “l’aide” de 86 Mds promise est soumise à la condition que le FMI mette la main à la poche, ce qui est très peu probable sachant que la FMI ne peut pas prêter à un État qui n’est pas solvable (et il a déclaré la dette grecque insoutenable). Enfin, les 35 Mds promis pour l’investissement sont loin d’être acquis.

Alexis Tsipras, qui sait aussi bien que les créanciers que l’accord n’est pas réalisable, a déjà dit qu’il refusera de supprimer les aides aux plus démunis et que, contrairement à la volonté de l’Eurogroupe, il coupera dans les crédits d’armement et non dans les soldes. À suivre…

Des choix politiques inconséquents

Syriza regroupe un large éventail de groupes politiques à gauche. La Plate-forme de gauche a envoyé quelques députés à la Vouli, Panagiotis Lafazanis ministre de l’Énergie démissionné en faisait partie. Pour les élections de janvier, des transfuges du Pasok ont rejoint Syriza.

Le programme de Syriza présenté à Thessalonique en 2014 était volontariste, prônant la redistribution et la relance, tout en ouvrant un espace de souveraineté et de démocratie. Un programme antilibéral, réformiste, européiste et antiraciste.

Les difficultés pour l’appliquer ne leur ont pas échappé ; la dette confisque toutes les “aides” européennes, les gouvernements européens sont unanimement opposés à un tel programme, la mobilisation sociale en Grèce et le soutien populaire à l’extérieur sont faibles

Yanis Varoufakis expose quel a été le choix du gouvernement : obtenir de desserrer la pression financière de la dette par des négociations serrées plutôt que de faire défaut et sortir de l’Eurogroupe.

Il constate que le gouvernement a dû capituler devant la pression des Européens. Il justifie sa démission par le choix de Tsipras de retourner négocier après le 5 juillet au lieu de prendre des mesures en vue d’une sortie de l’euro légitimée par le référendum ou, au minimum, mettre la sortie de l’euro sur la table des négociations pour créer un meilleur rapport de forces. Enfin, il pose la question du maintien au pouvoir d’un gouvernement Syriza ayant la tâche d’appliquer les accords qui sont à l’opposé du programme de Thessalonique (3).

Cette question de la sortie ou non de l’euro se trouve dans toutes les têtes en Grèce. Jusqu’ici, presqu’unanimement, les Grecs ne voulaient pas en entendre parler. Il reste que le référendum montre que cette éventualité était présente dans la victoire du “non”. Le cheval de bataille des tenants du “oui” a été de répéter que le “non” signifiait la sortie (contrairement à la question posée), ce qui immanquablement en faisait un enjeu. Pourtant, la volte-face de Tsipras le 5 au soir semble acceptée comme un moindre mal (malgré des manifestations devant le parlement). L’incertitude semble le sentiment le plus répandu avec l’inquiétude, le tout derrière un certaine sidération.

Il reste que la Grèce va poursuivre sa descente aux enfers alors même qu’après le 5 juillet, il était possible de prendre le chemin difficile mais nécessaire de la sortie de l’euro, en débat depuis des mois dans Syriza et préparé discrètement. Paul Krugman, parmi beaucoup d’autres économistes et hommes politiques, le 30 juin, donne les raisons de cette possibilité : “La première, c’est que nous savons qu’une austérité toujours plus dure est une impasse : après cinq ans ainsi, la Grèce va plus mal que jamais. La deuxième, c’est qu’une grande partie, et peut-être la partie la plus importante du chaos qui serait engendré par le Grexit s’est déjà produite. Avec la fermeture des banques et le fait que l’on impose des contrôles sur les capitaux, on ne peut pas faire beaucoup plus de dommages.

Enfin, céder à l’ultimatum de la troïka serait l’abandon ultime de toute idée d’une soi-disant indépendance de la Grèce. […] Il ne s’agit pas d’analyse mais de pouvoir – le pouvoir des créditeurs de mettre à genoux l’économie grecque, qui perdurera tant qu’une sortie de l’euro est envisagée comme impensable.
Il est donc temps de mettre un terme à cette « impensabilité ». Sinon la Grèce se retrouvera face à une austérité sans fin, et une dépression infinie” (4).

Costas Lapavitsas, député de la gauche de Syriza apportait, le 17 juillet, sa critique à la stratégie de Syriza : “Cette mauvaise stratégie a fait long feu. Quelle est-elle ? Elle est très simple, et elle a été explicitement formulée à maintes reprises. Nous réaliserons un changement radical en Grèce, un changement radical en Europe, et nous le ferons de l’intérieur de la zone euro. Voilà quelle était la stratégie. Eh bien ce n’est pas possible. Un point, c’est tout. […] Pourquoi ? Parce que l’union monétaire […] c’est un mécanisme institutionnel. Plus tôt les Grecs le comprendront, mieux ce sera pour nous tous. On a affaire à un mécanisme institutionnel, à une union monétaire, à un ensemble hiérarchique qui agit dans l’intérêt des grandes entreprises et d’un petit nombre de pays membres. Voilà la nature de l’Union économique et monétaire. » (5)

Il a poursuivi en réaffirmant la nécessité d’une réorientation de la stratégie de Syriza vers une adhésion populaire à la sortie de l’euro, condition indispensable pour tirer l’économie grecque du marasme et faire avancer la justice sociale.

Par ailleurs, Éric Toussaint (CADTM) et la Commission pour la vérité sur la dette grecque menée par Zoé Konstantopoulou (Présidente du parlement grec) avaient clairement préconisé, fin juin, l’incontournable nécessité de se déclarer en faillite.

Le proche avenir nous dira si Syriza réussira à dépasser ses difficultés, si la pratique du gouvernement sera supportée par les Grecs, si le choix de Tsipras montrera rapidement ses limites, si la gauche de Syriza réussira à exister et à rencontrer une adhésion populaire, si les Grecs, épuisés par cinq années d’austérité comme aucun pays européen ne l’a connu en temps de paix se mobiliseront, si les nazis d’Aube dorée capteront ou non le mécontentement, si…

L’Europe en état de décomposition

Les relations politiques et économiques telles que les décrit Costas Lapavitsas apparaissent de plus en plus clairement, en particulier à l’occasion de la crise grecque. Les réactions vis-à-vis de l’Europe et de ses relations avec les peuples sont diverses ; pour certains, c’est un boulet imposé aux contribuables, pour d’autres, c’est une atteinte insupportable à la souveraineté populaire, à la démocratie ou encore une pratique coloniale de pillage.

La défiance vis-à-vis de l’UE s’est donc renforcée, profitant majoritairement à l’extrême droite. La raison toute simple est l’impuissance de la gauche antilibérale à poser, d’un point de vue de classe, la lutte contre les politiques européennes. Elle est tétanisée devant l’Union économique et monétaire, craignant l’amalgame avec l’extrême droite et gardant la perspective de transformer la dite UEM de l’intérieur, progressivement.

L’Europe sort de ces dernières semaines affaiblie par les divisions toutes relatives entre la France et l’Allemagne, par les divergences apparues entre Merkel et Schäuble, par la prise de position du FMI et par la prééminence des chefs de gouvernements sur la Commission. “Trois questions générales figurent plus que jamais au premier plan : la dette et la politique économique, les inégalités structurelles et les nouveaux rapports de domination, la démocratie et le danger d’extrême droite” (6). Elles étaient présentes, mais sous le contrôle de la bureaucratie européenne, elles se trouvent maintenant dans le champ politique des citoyens européens.

Ces trois questions relèvent des inégalités qui se creusent dans un territoire où la règle d’or est “la concurrence libre et non faussée”, où la puissance de l’Allemagne fait de l’espace européen une zone de profitabilité au détriment de ses voisins et où la monnaie unique approfondit la différence de compétitivité entre les économies et encourage l’endettement. Enfin, le fonctionnement de l’Europe cultive le mépris de la volonté populaire. Les conséquences politiques cristallisent au profit de l’extrême droite dans tous les pays, y compris dans ceux qui ne rencontrent pas de difficultés.

Philippe Legrain, ancien conseiller économique du Président de la Commission, relève : “En faisant passer les intérêts étroits des banques au-dessus de ceux des citoyens ordinaires, Madame Merkel et les autres décideurs de la zone euro ont dressé les Européens les uns contre les autres. […] En résumé, la zone euro sombre actuellement dans un piège à dette déflationniste avec des impacts sociaux dramatiques et des conséquences politiques imprévisibles” (7).

La crise grecque met en lumière l’instabilité de l’Eurogroupe, l’échec des politiques d’austérité, la violence de la politique allemande et le caractère totalement antidémocratique de l’Union européenne.

Que devons-nous faire ?
Quelles réflexions mener ?

La Grèce subit ce que Naomi Klein a appelé la stratégie du choc, qui est une stratégie du désastre. Les difficultés que traversent les Grecs sont mieux connues et un réel capital de sympathie existe. La solidarité avec le peuple grec commence à s’organiser, mais bien timidement.

Cette solidarité constitue aussi une action politique pour agir sur les rapports de force à l’intérieur de l’UE et, déjà, en France. Les situations sont très diverses en Europe, mais partout soumises aux mêmes lois, il est donc concevable que les autres pays endettés puissent subir prochainement le même traitement.

Si la Grèce est un terrain d’expérience pour la finance, c’est aussi, pour nous, une expérience politique extrêmement intéressante. La perspective de l’arrivée au pouvoir d’un gouvernement de gauche qui initie des réformes sociales, remettant en question les règles néolibérales, l’austérité, pourchassant la corruption et la fraude fiscale, est crédible. Ce gouvernement rencontrerait les mêmes difficultés que Syriza, même dans une situation moins défavorable.
Alors, quelles seraient nos tâches ?

La prise du pouvoir par un parti ou une coalition réformiste de gauche, à la condition d’avoir un mouvement populaire qui le soutienne et le pousse, ouvrirait de grandes possibilités, mais le pouvoir réel, celui des groupes financiers, des groupes industriels et leurs alliés au niveau international et national resterait prépondérant. Syriza et les Grecs en subissent aujourd’hui la réaction.
À quelles conditions un pouvoir peut-il réaliser son programme de réformes sociales ? Quelles sont les conditions requises pour que le mouvement dépasse les limites que le capitalisme a fixées ?

Michel Bonnard, 27 juillet 2015

(1) À la question de savoir s’il faut mettre les clients des banques à contribution, comme à Chypre en 2013 (les dépôts supérieurs à 100 000 euros, à plus de 40 % détenus par des étrangers, furent alors transformés en fonds propres de la banque de Chypre, ou bien gelés), M. Noyer répond qu’il s’agit de “l’un des aspects à clarifier au plus vite, si possible au cours de l’été”. Pour sa part, il se dit “contre l’idée de solliciter les gros déposants grecs car ce sont aujourd’hui en majorité des PME. Cela reviendrait à détruire l’outil productif du pays”. http://www.lemonde.fr/economie/article/2015/07/24/christian-noyer-il-faut-recapitaliser-les-banques-grecques-une-premiere-fois-des-cet-ete_4696574_3234.html#qKyZ0Lq5Y314ITMo.99
(2) http://www.okeanews.fr/20150717-les-termes-de-la-capitulation-grecque-par-yanis-varoufakis
(3) http://www.okeanews.fr/20150720-pourquoi-jai-vote-contre-par-yanis-varoufakis?utm_source=wysija&utm_medium=email&utm_campaign=News+du+jour
(4) http://www.rtbf.be/info/dossier/la-grece-en-pleine-tempete-financiere/detail_la-grece-au-bord-du-precipice-paul-krugman?id=9020509
(5) http://www.okeanews.fr/20150719-costas-lapavitsas-la-voie-de-la-sagesse-cest-celle-de-la-sortie-de-leuro-et-du-changement-social?utm_source=wysija&utm_medium=email&utm_campaign=News+du+jour
(6) http://blogs.mediapart.fr/blog/ebalibar/190715/etienne-balibar-sandro-mezzadra-frieder-otto-wolf-le-diktat-de-bruxelles-et-le-dilemme-de-syriza
(7) http://opee.unistra.fr/spip.php?article323

L’Émancipation syndicale et pédagogique – 31/08/2015 – page 24 à 26


Brèves

7 juillet - RELAXE POUR ELIE DOMOTA !

Message de soutien d’Émancipation à Élie Domota
Le syndicaliste guadeloupéen Élie Domota, (...)

14 février - Réunion publique - Jeudi 23 février à 19h - Alep : un tournant ?

Résistances populaires en Syrie et manœuvres internationales
Réunion publique avec :
Ziad (...)