De Zizek à Molière

dimanche 18 octobre 2015

Ces réflexions sont nées dans le sillage de la tuerie de Charlie Hebdo – le philosophe psychanalyste affirmant dès le début, à contre-courant de ce qui a pu être dit par certainEs “expertEs”, que dans une telle situation la réflexion à chaud est indispensable.

L’horreur du forfait et le choc qu’il provoque stimulent la pensée et oblige à bouleverser certaine idées reçues.

D’abord celles de la gauche libérale dont Zizek raille les craintes de se voir accusée d’islamophobie si elle envisage sans fard l’ampleur du problème dont ces assassinats sont l’émergence et son laxisme, selon l’argumentaire bien connu : ces gens-là sont excusables parce que dominés depuis toujours. Toutes les minorités exploitées n’en viennent pas à de tels crimes.

Quel argumentaire face au terrorisme fondamentaliste ?

Et pourquoi les fondamentalistes prennent-ils pour cibles ce que le monde occidental a de meilleur sa liberté d’expression, la démocratie égalitaire ?” Zizek, tentant de se mettre à la place des intégristes, hasarde à ce sujet une hypothèse : “leur cible est bien choisie – ce qui rend l’0ccident libéral si insupportable c’est que non seulement il est capable d’exploitation et de domination brutales mais qu’en plus, comble d’insulte, il déguise cette réalité cruelle pour la présenter comme l’incarnation de la liberté, de l’égalité, de la démocratie”.

Plus largement, quant aux “circonstances atténuantes” qu’on pourrait trouver à ces crimes si on les inscrit dans le contexte général : “Le problème quand on se met à évoquer à des fins d’excuse l’arrière-plan complexe d’un événement, c’est qu’on peut le faire aussi à propos d’Hitler : son accession au pouvoir est en partie due au sentiment d’injustice provoqué par le Traité de Versailles mais cela ne change en rien le fait que nous nous devions de combattre le régime nazi par tous les moyens mis à notre disposition. L’important n’est pas de savoir si les griefs qui conditionnent les actes terroristes sont avérés ou non mais plutôt quel projet politico-idéologique émerge en réaction à ces injustices”.

De même, recourir à l’explication colonialiste pour tout fait horrible dans le Tiers Monde ne le satisfait pas.

Les paradoxes du fondamentalisme musulman

Même salutaire décrassage intellectuel du côté du “fondamentalisme”. Celui-ci n’est pas forcément synonyme de haine. Les fondamentalistes de certaines religions notamment orientales comme le boudhisme n’ont aucune acrimonie vis à vis des incroyantEs.

Les paradoxes des fondamentalistes musulmans sont nombreux : si leur rejet de la démocratie et de la laicité occidentale remonte à la Révolution française, ils n’en sont pas moins dans leurs méthodes les champions de la modernité — ce que nous avions déjà souligné lors du 11 septembre. C’est pour Zizek une des faces de cette envie refoulée d’imitation de l’Occident, à l’origine de cette haine et du désir de destruction. L’EIIL ou Boko Haram sont pour lui “un exemple de modernisation corrompue, dans la série des modernisations conservatrices qu’a inaugurées la restauration de Meiji au Japon (une industrialisation rapide qui prit la forme idéologique d’une restauration, d’un retour à la pleine autorité de l’empereur”.

Quant au rôle social des religieux islamiques, Zizek s’étonne que ce soit dans le vide de la défense des oppriméEs par les laics au Pakistan comme ailleurs que des activistes comme les talibans aient pu prospérer. Où était cette gauche civile pourfendeuse de l’inégalité sociale ?

Le problème des exactions intégristes : enlèvements, viols, ressortissent de la contradiction entre une morale théorique très stricte – notamment sur le plan sexuel – et les abus ordinaires de bien des guerriers actuels.

À ce sujet Zizek cite d’étonnants textes musulmans sur la plus grande gravité de la séduction par rapport à celle du viol... vision qui se différencie de la chrétienne.

C’est là, essentiellement dans la seconde partie du livre, que l’apport érudit de l’auteur est précieux : il a recherché dans les archives de l’Islam les sources de cette vision de la femme dont le voile est un des signes.

Il en ressort que la femme libre – celle convoitée par Mahomet, Khadidja, ou Agar, la maîtresse-esclave d’Abraham – incarne le phantasme redoutable qui sous-tend les interdits de cette religion quant au féminin.

Religion et peur du féminin

Poussant son analyse sur le voile, il en vient à penser, se référant à des légendes fondatrices de l’Islam comme à Nietzsche, que la fonction du voile n’est pas tant de dissimuler le féminin que l’inexistence de celui-ci : “La femme est une menace parce qu’elle représente « l’indécidabilité » de la vérité, une superposition de voiles sous lesquels ne se trouve aucun noyau dur... seule une femme, l’incarnation-même de de l’indiscernabilité de la vérité et du mensonge, est en mesure de garantir la Vérité. Et pour cela elle doit rester voilée ».

J’ai été frappée de voir comment l’interprétation du Tartuffe par la troupe du TDM (Théâtre Darius Milhaud) – et surtout par l’acteur principal excellant dans divers jeux de physionomie – mettait en lumière cette peur panique devant la femme où le fameux “cachez ce sein que je ne saurais voir” est l’équivalent chrétien de cette crispation farouche, affolée, quant à la dissimulation des attraits fémininins(“c’est leur propre attraction qu’ils combattent” dit Zizek). De tels gestes symboliques annoncent d’autres interdits et donc autant de refoulements qui peuvent exploser tragiquement, ce que le metteur en scène a choisi expressément de montrer, supprimant le cinquième acte – lui-même accommodement tardif à la censure de la Cour et des puissants Jésuites du Saint-Sacrement. Il nous assène dans le quatrième et dernier acte – celui de la première version – le triomphe tragique, meurtrier, de l’imposture religieuse, se servant d’une prétendue croyance pour confisquer corps et biens matériels des “incroyants”...

Si le philosophe souligne, par rapport aux religions extrême-orientales la méfiance musulmane à l’égard de la femme qui “paradoxalement, bien plus frontalement exprime le pouvoir traumatisant-révolutionnaire-créatif-explosif de la subjectivité féminine”, il reproche aux partisanEs de l’interdiction du voile à l’école d’avoir sous-estimé l’importance symbolique de ce tabou, et parle même à ce sujet d’intolérance : “Interdire l’interdit c’est interdire l’autre”.

Le dilemme pour lui est bien que l’intolérance est respective et réciproque.

Comment sortir de l’impasse ?

Comme moi, Zizek pense qu’un premier pas, pour affirmer plus fermement et librement certaines de nos valeurs (et non comme c’est, selon lui, la tendance en Occident, nous-mêmes comme universels) et pour décourager les attaques fanatiques, serait le rapprochement de la prétendue gauche actuelle avec la gauche radicale.

Penser en réaction à la tuerie de Paris implique de laisser tomber l’autosatisfaction du libéral laxiste et d’accepter que le conflit entre libéralisme et fondamentalisme religieux soit au final un faux conflit, un cercle vicieux dans lequel deux pôles se génèrent et se présupposent l’un l’autre. Ce qu’a dit Max Horkheimer, dans les années 1930, à propos du fascisme et du capitalisme – si l’on se refuse à critiquer le capitalisme, alors on devrait aussi se taire sur le fascisme – peut tout à fait s’appliquer au fondamentalisme actuel : ceux qui ne sont pas prêts à critiquer la démocratie libérale devraient aussi se taire sur le fondamentalisme religieux”.

Marie-Claire Calmus

  • Quelques réflexions blasphématoires (Islam et modernité ), Slavoj Zizek, éditions Jacqueline Chambon-2015, 96 pages,12 euros.
  • Le Tartuffe de Molière ; Théâtre Darius Milhaud (80 allée Darius Milhaud 75019 Paris) ; version courte adaptée et mise en scène par Philippe Leclaire (mai-juin 2015).