Poutine dans sa toute puissance

samedi 14 novembre 2015
par  Catherine

L’irruption de l’aviation russe dans l’espace aérien au nord de la Syrie, le caractère massif de ses bombardements sur les zones libérées d’Alep, d’Idlib, Hama, Homs, pourraient inverser les rapports de forces militaires dans la région au moment où Bachar Al-Assad était sur le point de perdre Lattaquié et de basculer sous la pression de la rébellion syrienne. L’emprise, historique, de la Russie sur la Syrie “utile” est l’expression concrète d’un retour à la bipolarité géostratégique, laquelle introduit la Russie au premier rang de la diplomatie au Machrek. Plus que jamais le peuple insurgé syrien doit être soutenu.

Parti en mission le 30 septembre avec le médecin, président de l’association Medina (1), dans le but de rencontrer “notre” équipe médicale syrienne de la maternité de Kafar Hamra, située dans la banlieue ouest d’Alep, nous avons été refoulés par la police turque des frontières à Bab al Salam au nord de Killis, puis à Bab al Awa à l’est d’Antioche. Les incidents aériens entre escadrilles russes et turques sur la frontière nord, et les bombardements russes sur l’espace syrien ont “légitimé” la fermeture sine die de la frontière jusqu’alors perméable aux étrangerEs.

Mission humanitaire

Nous rencontrons toutefois nos amiEs médecins syrienNEs, à Gaziantep le 6 octobre, qui ont la charge de structurer le réseau santé et d’acheminer le matériel médical et les médicaments dans les zones libérées d’Alep.

Ces acteurs de terrain nous présentent sobrement la situation : sur Alep, Idlib, Homs, Hama, les bombardements répétés et conjugués des forces syriennes et russes provoquent des déplacements désordonnés de populations. À Hama il a été observé un exode vers le nord de vingt-cinq à trente milles personnes en direction de zones supposées “sécurisées”, hélas illusoires.

La partie libérée de la ville d’Alep, peuplée et défendue par une population pauvre, restée sur les lieux faute le plus souvent de n’avoir pu fuir, est victime de bombardements aux barils d’explosifs, que ne cessent de larguer les hélicoptères du régime, lesquels alternent désormais avec les bombardements russes terriblement plus meurtriers.

Ils/elles évoquent une situation où ne sont épargnés ni les écoles ni les hôpitaux (trois d’entre eux ont été partiellement détruits le 5 octobre – information donnée aussi par MSF), ni les lieux publics (un marché aurait été ravagé par un missile faisant des dizaines de mortEs et de nombreux blesséEs). Ils/elles insistent sur la dramatique précarité que connaît le conseil médical de la commune libre de la ville d’Alep. Cette instance a la responsabilité de la santé d’une population de plus de deux cent milles habitantEs alors que ses services comptent moins de trente médecins. Le corps médical alépin, depuis le début du conflit, a perdu six cent trente deux des sienNEs dont dix neuf pour le seul mois d’août. Le conseil médical, organisé en sections d’intervention, a d’ores et déjà perdu plus de 50 % de son potentiel humain. Toutefois de petits dispensaires ambulants permettent un maillage du district et assument les prises en charge les plus lourdes. Mais jusqu’à quand ?

La maternité “Medina,” située à Kafar Hamra dans la banlieue ouest d’Alep, mise en place en février 2015, a permis jusqu’à présent d’effectuer plus de 12 000 consultations pédiatriques et gynécologiques en six mois. Ce centre a également enregistré 308 naissances. Ce rythme de soins déjà intense est accéléré par l’arrivée de patientes venues d’Idlib à l’ouest ou encore d’Azza au nord, consécutives à l’amplification du conflit.

Spirale infernale

À l’est d’Alep, Daech jusqu’alors contenu sur une ligne de front située à trente kilomètres de la ville, a progressé jusqu’aux portes de la cité, après avoir massacré des populations villageoises et défait des katibas d’autodéfense, provoquant parmi celles-ci une “hécatombe” de plusieurs centaines de victimes (420 au 25 octobre).

Au sud des “troupes fraîches”, surarmées, acheminées depuis l’Iran, épaulées par les milices du Hezbollah, préparent l’encerclement et l’assaut sur les “poches” de résistance insurgées d’Alep et de ses banlieues. Elles devraient passer à l’action après que les fronts de défense auront subi “l’effet laminoir” des bombardements russes. Seules des livraisons importantes en armes anti-aériennes et anti-chars aux populations d’Alep et à leurs réseaux d’autodéfenses pourraient permettre un réel espoir de résistance. Armement toujours attendu : “nous demandons cinq missiles anti-aériens. Impossible à obtenir !” assène le docteur D (2), d’autant, précise-t-il, que la route Killis-Azza-Alep, “véritable cordon ombilical” est coupée à l’ouest d’Alep sur des segments tenus par le Hezbollah, et au sud près d’Azza par le PKK-YPG, lequel s’est imposé par la force armée sur une position tenue par l’ASL.

Les signes avant coureurs d’une guerre totale

“Nous irons buter les terroristes jusque dans les chiottes” n’est pas une triste boutade de Boris Eltsine sous l’emprise de l’alcool, mais celle du chef de guerre Poutine en 1999, un président russe éduqué et dressé par ses mentors du KGB dans les arcanes de la Loubianka.

Passé maître en stratégie militaire conduite selon des visées totalitaires, telles celles menées en Tchétchénie, Poutine ne peut qu’appliquer les mêmes méthodes en Syrie du nord…déjà induites par Bacher Al-Assad depuis 2011.

Le maître du Kremlin, pour la basse besogne, dispose d’un arsenal et de forces armées à la hauteur de l’enjeu : trente avions de chasse et cinq mille militaires sont dores et déjà à pied d’œuvre à Tartous. La machine infernale se met en place. Depuis l’Iran, Qassem Soleimani major général de Al Qods, divisions spéciales du corps des pasdarans iraniens, déclarait en juin 2015 : “dans ces jours qui viennent le monde va être surpris par ce que nous préparons en coopération avec les chefs militaires syriens”… et les forces russes ! Lesquelles, en juin précisément, se lançaient dans de grandes manœuvres impliquant au centre de la Russie jusqu’à quatre vingt quinze milles soldats. Ces bruits de bottes inquiétants se prolongeaient de séquences diplomatiques à Oufa, où quinze chefs d’État d’Asie et du Moyen-Orient se concertaient pour légitimer l’intervention russe en Syrie. En août Qassem Soleimani se rendait à Moscou pour “peaufiner” les opérations en Syrie.

Sur le front interne, les médias russes mènent une intense propagande auprès des populations de la Fédération de Russie, jouant sur la sensibilité nationaliste “grand russe”, orgueilleuse et fière de son Empire possiblement recouvré. Les symboles les plus caricaturaux ne manqueront pas de s’illustrer : les SSN.30, fleurons de la balistique russe seront tirés depuis la Caspienne, pour les 63 ans du président Poutine, en direction de la Syrie, ou encore depuis Mozdok en Ossétie du nord, non loin de Grozny. Quant aux popes, ils bénissent, via les écrans de télévision, les “soukhoï” en mission contre les djihadistes. Tout est prêt pour justifier l’horreur assumée.

Opérations en cours

Conjuguant leurs efforts de guerre, les forces alliées de Bachar Al-Assad, russes, iraniennes, irakiennes, libanaises, envahissent la Syrie et se positionnent sur les théâtres de guerre stratégiques. Les buts des opérations sont les reprises de l’axe routier M5 (Alep-Hama-Homs), des villes d’Alep et d’Idlib et enfin du carrefour stratégique de Jisr al- Choughour nécessaire à la sécurité de Lattaquié, fief de Bachar Al-Assad.

Les combats sont dores et déjà intenses. L’enjeu est de se réapproprier l’espace de la Syrie dite “utile” où s’ancre les intérêts de l’impérialisme russe.

Les enjeux

Brutal et cynique, Poutine, stratège aux “godillots de plomb”, n’en n’est pas moins un tacticien agile, rapide, déterminé quand, chez l’adversaire se présente la faille opportune.

Confronté aux impérialismes occidentaux et américain, il a su mesurer l’absence de stratégie du président Obama et la division des puissances européennes. Il comprend aussi le trait d’union qui unit tous les impérialismes confondus : leur détestation commune de l’insurrection populaire. Il en tire parti.

Cet intérêt partagé lui offre une importante liberté d’action tacite pour sa campagne de bombardements. Le maître du Kremlin sait qu’un rapport de forces acquis en termes militaires sera un atout majeur à l’heure des négociations. Il saura alors en user pour imposer son ancrage à Tartous, tête de pont stratégique en méditerranée et au Machrek.

Ce pré carré, Poutine le défendra en utilisant Bachar Al-Assad contre le peuple syrien. À cette fin il convoque ce dernier au Kremlin, le 20 octobre, dans le plus grand secret. Celui-ci se rend seul, tel un simple subalterne, chez son maître. Désormais Bachar ne s’appartient plus. C’est l’humiliation de sa mort symbolique. Le roi est nu. Pièce d’échec dans la main de Poutine, Bachar Al-Assad ne participe plus du jeu mais sera l’homme lige de l’impérialisme russe.

Cette “pièce” pourrait être jouée pour contrer les velléités hégémoniques de Téhéran dans la région, lesquelles se manifestent aujourd’hui en occupant Damas.

Dans ce contexte, ces rivalités entre coalisés, les uns exerçant leur suprématie dans l’espace aérien, les autres dans l’espace au sol, exacerberont des violences paroxystiques nourries de surcroît par le feu propagé par Daech.

Manœuvres contre révolutionnaires

Dans la phase actuelle du conflit, les forces d’occupation préparent, corrélées à celles de Daech, une offensive massive qui peut être décisive contre le peuple syrien insurgé. L’intervention russe pourrait s’avérer déterminante. Il est plausible qu’elle inverse les rapports de force en faveur des occupants si les armes font défaut aux insurgéEs. Il serait naïf de ne point prendre au sérieux l’offensive russo-iranienne, comme le font nombre de militants experts en analyses académiques et dogmatiques marxistes, au prétexte que la Russie et l’Iran n’auraient ni les moyens économiques, ni le potentiel militaire pour soutenir une guerre au Machrek.

Dans ce théâtre de guerre où foisonnent les intérêts divergents des puissances belligérantes, se dégage une résultante qui désigne le peuple syrien insurgé comme ennemi principal à abattre ou à saigner. C’est selon.

Passer à l’action concrète

MilitantEs syndicalistes devrions-nous être passifs/ves devant une telle ignominie ? Tout faire pour que les forces françaises se retirent de l’Irak et de la Syrie. Les “rafales” génèrent plus de djihadistes islamiques qu’elles prétendent en combattre. Rappelons que les combattantEs syrienNEs demandent des armes et non l’intervention des puissances étrangères.

Tout faire pour apporter notre aide, en termes de solidarité humanitaire, aux populations syriennes arc-boutées et ancrées en résistance sous les bombardements et exposées aux assauts les plus meurtriers.

Tout faire pour préparer à Paris un rassemblement le plus large possible devant l’ambassade de Russie en dénonciation des velléités d’anéantissement du peuple syrien par les bombardements massifs chaque jour répétés de l’aviation russe.

Ce sont, outre l’aide immédiate que nous devons apporter aux réfugiéEs syrienNEs en France, nos impératifs militants à hauteur de l’enjeu que représente aujourd’hui ce conflit majeur.

Claude Marill, le 24/10/2015

(1) Medina, association laïque de solidarité humanitaire internationale à structure associative selon la loi de 1901, soutient les victimes civiles de conflits par des projets d’urgence et de développement. Elle informe le public des violences, crimes et situation de dénuement qu’elles subissent. Après la Bosnie, le Koskovo, la Tchétchénie, Medina intervient dans la bande de Gaza depuis 2009 et en Syrie depuis 2012.
(2) Nous apprendrons le 17 octobre que le village du docteur D a été durement bombardé.


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