Seita Nantes contre les patrons voyous

samedi 14 novembre 2015
par  Catherine

En octobre 2014 un plan social à l’usine Seita de Carquefou (Loire-Atlantique), près de Nantes, filiale du groupe britannique Imperial Tobacco, prévoyait 40 licenciements économiques immédiats et la fermeture de l’usine, définitive en juillet 2015. Au total 366 emplois ont été supprimés sur le site, malgré les luttes commencées dès février 2014. Aujourd’hui Imperial Tobacco fait tout pour empêcher la création d’une SCOP sur l’ancien site.

Rencontre avec Ludo Colin, délégué SUD tabac, ouvrier professionnel depuis dix-huit ans en équipe de nuit sur le site de Carquefou, à côté de Nantes, où travaillaient, jusqu’en juillet 2015, 327 salariéEs dont une partie avait déjà vécu des fermetures de site de production de cigarettes (suite aux fermetures de Dijon, Lille, Châteauroux, Metz, Strasbourg, Tonneins, Pantin, Bordeaux, Marseille et bien d’autres DRD (directions régionales de distribution).

Il ne reste qu’un seul site aujourd’hui en France, à Riom où travaillent environ 200 salariéEs. Délocalisation complète à venir, prévue en Pologne...

L’Émancipation : Peux-tu revenir sur les débuts de cette lutte ?

Ludo Colin : En février 2014, premiers bruits, annoncés par la CGT, de fermeture du site de Nantes. La bagarre commence. Elle avait déjà commencé à l’intérieur car en mai, les élections professionnelles permettaient à SUD d’obtenir les 10 % nécessaires à la représentativité et surtout l’accès à la table de négociation du PSE (plan de sauvegarde de l’emploi, il porte bien son nom !) et ainsi ne pas avoir des informations tronquées par la CGT. Les syndicats CGT, Unsa, CGC, installés depuis longtemps ne l’ont pas vu d’un bon œil .

Pourtant la présence et l’action d’un syndicalisme plus offensif se faisaient sentir très clairement. Rapidement, à partir de 2007, on a obtenu un siège. En 2010, on a eu une trentaine d’adhérentEs et une centaine de sympathisantEs.

Une forme d’opacité régnait et aussi des pratiques qui ne correspondaient pas aux consignes : la CGT nous demandait de ne pas saluer la direction mais dans le même temps les délégués CGT le faisaient au motif qu’eux, ils négociaient, eux, il fallait qu’ils soient polis ! Ça ne passe pas ce genre de truc ! Finalement on a réussi à avoir les informations puisque deux délégués ont pu assister aux réunions du PSE.

Les revendications étaient basées sur un rapport d’experts mettant en évidence que chaque salariéE travaillait sept heures/semaine pour les charges (achats de matières, amortissement des machines, salaires). Les 28 heures restantes servaient directement le patronat, les actionnaires (ex. Seita rachetée par le groupe Impérial Tobacco). Soit une création de valeur de 40 000 euros par mois et par salariéE ! Mais ça ne leur suffit pas !

L’Émancipation
 : Quels étaient les atouts de Seita Nantes ?

Ludo Colin : L’essentiel de la production, 80 % était destinée à l’export, en particulier en direction du Moyen-Orient où ce tabac a une excellente réputation (cigarettes plus chargées en arômes et plus légères en poids). La qualité du tabac et du savoir-faire est reconnue : le tabac arrivant, en gros ballots, de différentes destinations, est coupé, humidifié, aromatisé au besoin et suivant le mélange que l’on désire obtenir, on prépare la “tranche” de sept tonnes qui va servir à confectionner les cigarettes. C’est un process de travail complexe et précis produisant des cigarettes de qualité, les douanes pouvant à n’importe quel moment contrôler la fabrication si un problème sanitaire est reconnu. Cette “traçabilité” des produits ne pourra pas s’effectuer en Pologne !

Notre usine était également connue pour le procédé écologique mis en place pour expanser le tabac, on utilisait de l’azote et non du CO2, ça non plus, en Pologne, ça ne se fera pas !

L’Émancipation
 : Quels étaient vos revendications face au plan de licenciement ?

Ludo Colin : Donc, on se bagarre : on demande 480 000 euros d’indemnité exceptionnelle au regard des bénéfices empochés par la société, on en obtient 10 000 en plus d’une prime de licenciement plancher, pour touTEs de 40 000 euros (ce qui n’est pas mal !), en plus de la prise en compte des primes de nuit, et ça grâce à SUD. Je peux vous dire que la direction était très contrariée que SUD soit présent ! On obtient aussi un reclassement sur 16 mois au lieu de 12, quant aux 40 salariés protégés, ils ne sont pas encore licenciés car l’inspecteur du travail a refusé leur licenciement en raison d’un motif économique non justifié.*
Il faut savoir qu’avant l’ANI et les mesures Macron, on avait deux ans pour négocier, on gagnait donc du temps et de l’argent, aujourd’hui, le calendrier s’est resserré à six mois, dont deux de vacances, donc pour organiser la lutte c’est la course.

Tout ça, évidemment, ça renvoie au travail sur le terrain : nous on fonctionnait en comité ouvert avec des AG décisionnelles. La CGT n’était pas d’accord mais on a réussi à fonctionner comme ça avec la mise en place de la CIS (coordination des indignés de la Seita), laissant ainsi la main aux salariéEs et élus chargés d’encadrer tout cela et éviter les débordements, parallèlement, les élus chargés de la négociation avaient les mains libres pour travailler le plus efficacement possible.

On a organisé des manifestations, avec un soutien relatif des grosses confédérations. Elles n’ont pas été assez larges pour pouvoir peser, pas de “solidarité ouvrière” sauf bien sûr le coup de main de SUD Rail notamment, Solidaires 44 et SUD PTT que je remercie au passage pour leur implication !

En juillet 2014, la coupe était vraiment pleine : on a gardé en rétention les cadres pendant 24h juste pour obtenir des réponses (débordement obtenu par un dérapage de la CGT), aucune violence sur eux mais une manière de signifier qu’on n’allait pas se laisser enfumer comme ça.

L’Émancipation : Les actions et les recours se sont enchaînés.

Ludo Colin : Six salariés ont été accusés et sont passés en jugement pour le piquet de grève et le feu devant le site (six têtes de turc !). Notre avocate F.Leconte a été très efficace en faisant relaxer le seul salarié ayant demandé à être assisté par SUD. Ca sera le seul à être mis hors de cause !

En octobre 2014, six personnes se sont mises en grève de la faim. On a aussi écrit une chanson très forte (et oui, il y a des musiciens parmi nous) !

Sur le plan judiciaire, étant majoritaires au CE (suite aux dernières élections) nous avons contesté le PSE sous plusieurs formes (TGI, TA, appel) avec Me Rilov avec qui nous avons tout perdu. On a aussi travaillé avec l’appui du cabinet Alter pour obtenir les documents nécessaires à l’expertise demandée par les élus, contrairement à Progexa, mandaté précédemment par la CGT, nous obtiendrons les documents en gagnant en appel.

Le PSE finit par être signé le 20 octobre 2014 mais l’inspecteur du travail fait son travail : il refuse les licenciements des élus pour motif économique : “pas de cause réelle et sérieuse”, comme cela avait été refusé sur deux autres sites (Bergerac et Les Aubrais) ! Le dossier est au Ministère du Travail, mais pas au TA, nous ne savons pas pourquoi la Seita n’a pas encore utilisé ce recours.

L’usine est à l’arrêt depuis juillet 2014 et le site a fermé officiellement le 16 septembre 2015 ! Un immense gâchis... des pratiques de voyous de la part du groupe tout puissant et une mobilisation qui aurait dû dépasser le cadre de notre lutte au sein l’entreprise. Les élus politiques qu’on a sollicité n’ont strictement rien fait ! “Le made in France” à la bouche, mais concrètement rien ni personne n’est là !

Alors que la marque Seita et la qualité qui lui est liée est connue dans le monde entier ! Cherchez l’erreur !

L’Émancipation : Il y a aussi un projet de SCOP.

Ludo Colin : Oui, on ne se laisse pas abattre ! Nous sommes deux porteurs du projet, on l’annonce en octobre 2014. On rencontre le DRH, monsieur Lubière, à Nantes : on souhaite récupérer trois groupes de fabrication (5 millions d’euros chacun, destinés à la ferraille !) afin de lancer une SCOP.

On a un dossier béton, on obtient un accord de principe. On engage des frais (dossier prévisionnel, frais de transports, avocat) mais... le 28 septembre 2015, la porte s’est fermée, il brandit même des menaces sur le PSE : “avec Macron, ça va changer !”

Malhonnêteté. Pourquoi nous avoir fait venir à Paris pour nous dire ça, nous, nos frais ne sont pas remboursés par la boîte, il n’y a plus de boîte pour nous !

Mais alors qu’ils sont en train de ferrailler toutes les machines... on ne lâche pas, on pense à une unité plus légère de tabac à rouler, on se forme, on est une douzaine et l’idée d’un fonctionnement égalitaire, l’autogestion quoi !

Entretien réalisé le 12 octobre 2015,
à Nantes, par Emmanuelle

L’Émancipation syndicale et pédagogique – 2/11/2015– page 6 & 7