Les Grecs au pied du mur

lundi 16 novembre 2015

L’automne à Athènes s’annonce sous les couleurs du désenchantement devant l’expérience du gouvernement Syriza-ANEL et de la volonté des Grecs à résister à une austérité insupportable.

Un été meurtrier

Pour aller vite : Syriza arrive au pouvoir le 25 janvier ; dès le 4 février, la Banque Centrale Européenne met la pression sur les banques grecques ; le 20 février le gouvernement grec signe un premier accord valable 4 mois ; le 26 juin, Tsipras lance un référendum à propos des conditions posées par les créanciers et appelle à les refuser ; le 29 juin, la BCE provoque la fermeture des banques grecques ; le 5 juillet, 61,3% des Grecs refusent l’accord ; le 6 juillet, Tsipras décide de reprendre les négociations ; le 13 juillet, il signe des accords plus défavorables, auxquels il “ne croit pas” ; la Vouli (1) ratifie ces accords grâce aux votes de l’opposition les 15 et 22 juillet ; une partie de Syriza (des députés, des ministres, la majorité du Comité central de Syriza) s’oppose à ces accords ; le 20 août, Tsipras démissionne et la Vouli est dissoute ; le 20 septembre, les élections législatives confortent Tsipras qui redevient Premier ministre et l’opposition de gauche est éliminée.

Une descente continue aux enfers du néolibéralisme

Jusqu’à maintenant, les salaires ont baissé de 30%, les retraites de 40%, le PIB de 25% (le FMI estime qu’il baissera de nouveau de 5% suite à l’application des “réformes”), le chômage a atteint 26% (au moins 60% parmi les jeunes).

Les accords du 13 juillet entraînent de nouvelles diminutions des retraites et des salaires, une nouvelle augmentation de la TVA sur le continent comme sur les îles (les TVA à 5%, 9% et 16% passent à 6%, 13% et 23%), une imposition accrue des cultivateurs, de nouvelles ventes de biens publics, de nouvelles baisses de dotations pour la santé et l’éducation, les expulsions des habitations principales vont reprendre, les conventions collectives vont disparaître, les procédures de licenciements seront facilitées, etc. La misère augmente encore, comme le nombre des suicides, et les malades ne peuvent plus se soigner.

Les 86 Mds “d’aide” (de prêts !), dont 90% iront aux créanciers, et les 25 Mds pour recapitaliser les banques alourdiront d’autant la dette, déjà insoutenable. Ces mesures (230 en tout), qui aggravent la récession et font baisser les recettes de l’État, augmentent le risque de défaut.

Les lois votées entre le 25 janvier et 13 juillet qui déplaisent au quartet (Commission européenne, FMI, Eurogroupe, BCE) seront abrogées, les futures seront soumises au contrôle de ces créanciers. En effet, l’accord du 13 juillet précise que “le gouvernement doit consulter et obtenir l’accord des Institutions sur tout projet législatif dans les domaines relevant de l’accord, avec un délai adéquat, avant de le soumettre à consultation publique ou au Parlement”. La mise sous tutelle de l’État grec sous la direction du “proconsul” Maarten Verwey est totale. Le 18 septembre, The Guardian écrivait  : “Qui que ce soit qui s’installera à la villa Maximos, la résidence athénienne du Premier ministre grec, après les élections de dimanche, ne dirigera le pays dans aucun sens du terme” (2).

Les erreurs et la capitulation du gouvernement Syriza

Les raisons de cette capitulation sont à chercher dans les ambigüités de Syriza, dans la faiblesse d’un soutien populaire au niveau européen, dans la passivité momentanée des Grecs “qui ont fait confiance au gouvernement” après la victoire du 25 janvier, dans l’intransigeance du quartet et dans les hésitations et la volte-face de Tsipras le 5 juillet au soir.

Syriza est un parti extrêmement jeune créé en 2013 à partir d’une coalition de petits groupes de gauche formée en 2004. Son programme a été présenté le 13 septembre 2014 à Thessalonique. Ce programme avançait des mesures dans quatre domaines : le traitement de la crise humanitaire, la relance économique, la reconquête de l’emploi et du droit du travail et la refonte citoyenne de l’État et des institutions. L’inexpérience du pouvoir a amené Tsipras à s’entourer de conseillers ayant participé au travail des gouvernements précédents et de conseillers étrangers (par exemple : Mathieu Pigasse, de la banque Lazard, conseille Tsipras après avoir conseillé George Papandreou).

L’espoir né avec la victoire de Syriza en janvier avait redonné un peu de souffle à la gauche en Europe : un gouvernement s’opposait enfin à la politique néolibérale des institutions européennes ! Pour autant, cela ne s’est pas traduit par un soutien populaire, particulièrement en France. Ici la gauche de gauche se trouve en apesanteur, sans implantation, sans perspective d’unité et de programme. Elle n’a pas su, pas pu susciter des manifestations de soutien au peuple grec.

Le gouvernement Syriza-ANEL a pris le pouvoir en janvier dans une période de recul des luttes et dans un environnement politique très défavorable en Europe. Certes, la victoire de Syriza fait suite aux mobilisations populaires depuis 2010, à l’occupation de la place Syntagma en 2011, aux mouvements de grèves générales, aux manifestions de rue souvent violemment réprimées (plus de 22 ?000 selon la police), de l’engagement des militants dans des centres sociaux. Pourtant, depuis 2012, les mobilisations avaient faibli, sauf contre la mine d’or de Skouriès et, en novembre-décembre 2014, pour soutenir Nikos Romanos, un jeune prisonnier anarchiste en grève de la faim pour demander le droit de poursuivre ses études. En 2015, les difficultés, la fatigue de vivre dans le dénuement et l’incertitude ont fait que les masses populaires se sont reposées sur le gouvernement, qui bénéficiait d’une très large confiance, mais dont la principale action a été de tenter de négocier de meilleures conditions auprès des créanciers.

L’ambiance au cours des négociations aurait dû éclairer le gouvernement grec empêtré par une certaine naïveté et chasser l’illusion qu’il négociait avec des protagonistes de bonne foi. Il s’est heurté au mépris et à une fin de non-recevoir. Yanis Varoufakis explique qu’il exposait au cours des négociations les choix économiques et politiques du gouvernement et démontrait les erreurs de fond contenues dans les conditions demandées par les créanciers et que, à la suite, les séances continuaient sans réponse de la part de ses interlocuteurs qui poursuivaient l’énumération de leurs exigences.

La première défaite a été la signature de l’accord du 20 février, soi-disant pour prendre le temps de discuter pendant quatre mois à propos d’un nouveau plan “d’aide”. Cet accord a été dénoncé par une partie importante des députés Syriza, par les ministres de la Plate-forme de gauche, par des personnalités tels Stathis Kouvelakis, Mikis Theodorakis, Kostas Lapavitsas et Manolis Glezos. Alors que le gouvernement grec ne prenait aucune disposition pour créer un autre rapport de force, l’initiative restait aux institutions européennes et d’abord à la BCE, qui continuait d’étrangler progressivement les finances grecques.

Dans le Monde diplomatique d’octobre, Philippe Lamberts explique : “Pour respecter la volonté du peuple grec de rester dans l’union monétaire, mais uniquement à des conditions acceptables (dont l’inéluctable restructuration de la dette publique grecque), il fallait qu’Athènes soit capable d’établir une dissuasion du faible au fort. Selon ce concept, familier à la France, il fallait que, face à ses créanciers disposant de l’arme ultime — le Grexit —, la Grèce s’en dote également et soit perçue comme prête à s’en servir. La question n’était donc pas de savoir si le gouvernement hellénique souhaitait y avoir recours, mais bien s’il était prêt à le faire au cas où la négociation irait au-delà de l’acceptable” (3).

Yannis Youlountas, lui non plus, n’exempte pas Syriza de sa responsabilité  : “Et même sous la pression, un choix reste un choix. Ne pas entendre les propositions de la plateforme de gauche de Syriza, depuis des mois, n’était pas lié à un problème auditif, mais à une volonté politique. Se couper du mouvement social et des chercheurs indépendants en économie et en philosophie politique ne relevait pas d’une panne de téléphone, mais d’une préférence réfléchie pour d’autres conseillers véhiculant des idées modérées et le germe de la renonciation. Ne consacrer qu’une seule après-midi au travail colossal de la commission pour l’audit de la dette grecque pour, ensuite, ne pas en tenir compte et feindre d’oublier la possibilité d’annuler la dette, n’était pas le fait d’une amnésie passagère due au surmenage, mais d’une option politique claire et même d’un choix paradigmatique.[…]

L’autre débat occulté concernait la légitimité de sortir ou pas de l’euro. Là encore, plus le stratagème est gros, mieux il passe. Quel était exactement le mandat principal du gouvernement Syriza-ANEL, au lendemain de sa formation le 27 janvier ? Plus que jamais, les choses étaient claires, très claires. C’était même le seul sujet de la campagne électorale en janvier : stopper l’austérité, un point c’est tout. Le reste, rarement abordé, n’était que discussion annexe. Le mandat principal de Tsipras n’était pas d’éviter ou d’oser, au contraire, une sortie de l’euro, mais précisément d’éviter un nouveau mémorandum avec son lot de casses sociales, de coupes budgétaires et de dilapidations du bien commun. Ou, pour le dire autrement : s’il n’avait certes pas de mandat explicite pour sortir de la zone euro, il en avait encore moins pour imposer trois ans d’enfer supplémentaire, de surcroît juste après le OXI à 61% au référendum du 5 juillet” (4).

Une réflexion

Syriza n’ignorait pas les difficultés à venir lors de son arrivée au pouvoir. Le 25 août 2014, Tsipras exposait quelle était la perspective de son action : “Bien entendu, la prise du pouvoir gouvernemental, même avec l’autonomie, ne signifie pas automatiquement aussi la conquête du pouvoir de l’État. Étant donné que la conquête d’une place forte à l’intérieur du domaine stratégique de l’État, aussi importante qu’elle soit, ne signifie pas la conquête de l’ensemble du domaine. Donc le processus de la conquête du pouvoir de l’État sera un long processus de luttes et de conflits […] Un renversement de l’austérité ne signifie pas simplement des augmentations de salaires sur un ordre gouvernemental, mais concerne en définitive l’augmentation du pouvoir de négociation des classes laborieuses et finalement la conquête du pouvoir par ces mêmes classes, puisque le pouvoir n’est rien d’autre que la possibilité pour une classe de satisfaire ses intérêts particuliers. C’est le fil conducteur de la politique de SYRIZA et non la poursuite d’une harmonie sociale sortie d’une imagination d’inspiration sociale-démocrate, qui n’a conduit qu’à des défaites” (5).

La compréhension de ce qu’est le véritable pouvoir, n’a pas empêché Syriza de se comporter comme un gouvernement social-démocrate conséquent (“ne conduisant qu’à des défaites”), qui souhaitait soulager les difficultés de la population, avec l’expérience en moins.

Cela nous engage à orienter la réflexion sur les moyens et les conditions d’une politique alternative.

Les conséquences

Les électeurs grecs ne se sont pas trompés : ils ont boudé les élections du 20 septembre (44,5% d’abstentions, surtout chez les jeunes – 8% d’abstentions de plus par rapport au 25 janvier), mais ils ont cependant reconduit Tsipras qui est apparu malgré tout comme s’étant battu pendant cinq mois et comme n’étant pas lié aux réseaux de ses prédécesseurs ni à ceux de la classe dominante. Ils ont également éliminé l’aile gauche de Syriza, l’Unité populaire créée trois semaines auparavant, qui, avec 2,86%, a perdu tous ses sièges. Cette aile gauche, qui a soutenu une autre politique, c’est-à-dire l’organisation de l’éventualité d’une sortie de la zone euro, paie son respect de la solidarité de parti en n’ayant pas exposé et défendu ses options publiquement, en opposition à la direction de Syriza.

Ici ou là, la volte-face de Tsipras lui est pardonnée, il est dit qu’il n’avait pas le choix, que la pression des institutions européennes était trop forte. Ces personnes entretiennent par là l’idée qu’il n’existe pas d’autre choix pour les Grecs, sinon se résigner ; pour nous également, donc. Je pense que, quelles que soient leurs prises de positions favorables aux Grecs (particulièrement Die Linke qui s’est opposé vivement à Merkel et Schäuble), les hommes politiques (Pierre Laurent, Pablo Iglesias (6), Gregor Gysi (7), Ska Keller (8), etc.) qui se sont déplacés au meeting d’Athènes pour soutenir Tsipras le 18 septembre ont donné un mauvais signal aux mouvements sociaux et ont ajouté à la confusion. Podemos, après le 13 juillet, avait senti le vent du boulet et avait immédiatement apporté tous les gages de “respect dû aux institutions et aux traités européens”. Après la dissolution du Parlement grec le 20 août, il a réitéré son soutien à Tsipras et déploré la création de l’Unité populaire. Les institutions européennes n’ont donc rien à craindre de ce côté-là (9).

Les capacités de résistance du peuple grec peuvent paraître ténues malgré une forte politisation, mais la mise en œuvre du mémorandum ne devrait pas manquer de relancer les luttes. Les luttes prochaines vont donc opposer les masses populaires paupérisées au patronat et aussi au gouvernement Syriza-ANEL.

Le plan “d’aide” sera un nouvel échec économique et une catastrophe humaine. Une hypothétique renégociation de la dette en novembre se présente dans un rapport de force encore plus dégradé pour la Grèce.

Tout est à recommencer.

Quels enseignements en tirer ?

Notre premier combat est idéologique : nous devons combattre l’idée que la mondialisation et l’Union européenne rendent toute transformation sociale impossible. En effet, le capitalisme se trouve aujourd’hui dans une phase de grande confusion et de grande agressivité dues aux crises et aux incertitudes qui sont liées à une spéculation financière sans frein, aux changements géopolitiques et aux limites des ressources naturelles. Dans le même temps, la prolétarisation de la population mondiale s’est accélérée et la prise de conscience de l’injustice et des contradictions du capitalisme a progressé. Pour autant, les travailleurs luttent avec l’idée que leur adversaire est plus fort qu’eux. Celui-ci a la richesse, le pouvoir, les moyens de pression idéologiques et les instruments de la répression. Dépasser cette impression, relève de la prise de conscience et d’une juste appréciation des rapports de force.

Une alternative à la politique néolibérale ne peut pas réussir dans un pays isolé, mais en même temps, la lutte politique et syndicale se mène d’abord à l’intérieur d’un État. Les conditions spécifiques dans chaque État doivent être reliées à celles qui existent dans un autre État afin de faire qu’une lutte ici soit solidaire d’une autre ailleurs et qu’elle lui soit complémentaire. Je réaffirme la communauté des luttes sur la terre, l’ennemi est unique, même sous des formes diverses. Il faut donc opposer la solidarité au repli sur soi. L’arme principale du capital consiste à approfondir nos divisions, à exacerber la concurrence entre les travailleurs, entre les peuples. Nous pouvons y répondre par des luttes spécifiques dans chaque région reliées à l’intérêt commun.

Pour cela, il faut approfondir nos connaissances des rapports de force, des difficultés représentées par les contradictions qui traversent les classes exploitées et des aspirations qui permettent l’unification des luttes.

L’absence de pertinence des propositions réformistes, n’enlève aucunement la nécessité de mener les luttes pour une plus grande justice et une meilleure qualité de vie, sachant que la satisfaction réelle et pérenne de cela passe par une transformation sociale radicale qu’il faut préparer. C’est cet objectif qui donne sa cohérence et sa force à toute lutte.

Le débat est ouvert.

Michel Bonnard, 05-10-2015

Blogs à consulter :

http://blogyy.net/ ;

http://www.greekcrisis.fr/ ;

http://www.okeanews.fr/ ;

http://kahimeihelada.blog4ever.com/ ;

http://www.info-grece.com/actualites

(1) Vouli : le Parlement grec.

(2) http://www.theguardian.com/world/2015/sep/18/eurozone-greek-prime-minister-maarten-verway-greece-bailout

(3) http://www.monde-diplomatique.fr/2015/10/A/53935

(4) http://blogyy.net/2015/08/13/le-piege-du-souverainisme-dans-la-debacle-grecque/

(5) https://www.ensemble-fdg.org/content/grce-tat-classes-et-alliances-alexis-tsipras

(6) De Podemos.

(7) De Die Linke : http://blogs.mediapart.fr/blog/francoise-diehlmann/040715/gregor-gysi-discours-flamboyant-au-parlement-allemand-sur-la-grece-et-leurope

(8) Députée Verte européenne.

(9) http://www.arretsurimages.net/breves/2015-07-17/Accord-sur-la-Grece-Podemos-digere-l-onde-de-choc-Mediapart-id19072


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