Un coup de tonnerre dans le ciel artistique

Théâtre
dimanche 22 novembre 2015

Le cri d’Yvonne

par la compagnie d’Élisabeth Czerczuk

Élisabeth Czerczuk nous présente un époustouflant spectacle d’après Testament – texte faisant partie des entretiens de Witold Gombrowicz avec Dominique de Roux en 1996.

On est saisiE dès le début par la beauté de la mise en scène. Deux personnages, immenses et couronnés, nous dominent, nous écrasent de leur suffisance et bientôt de leurs propos vides, vulgaires, et de leurs rires sarcastiques ; ils sont bientôt rejoints par une bande de figures grotesques dans des costumes étranges et somptueux. Pas de doute possible : nous sommes chez les riches et les puissants. Et d’une certaine façon en enfer.

S’approche, vers le devant de la scène, une femme à longs cheveux blonds vêtue d’une sorte de robe de bure et à laquelle, en quelques mots répétitifs, un homme, lui aussi simplement vêtu, déclare difficilement son amour.

Ce propos banal est en fait le déclencheur de toute une mascarade extraordinaire où les comédienNEs-danseurSEs miment débauche et mépris d’autrui dans une savante chorégraphie de corps disloqués, glissant mécaniquement leurs pas et se déployant en un tournoiement menaçant de bras et de jambes, telles les ailes d’un moulin à tuer, à broyer le vivant.

Devant ce spectacle, on ne raisonne plus, envoûtéE par tant de beauté barbare, de violence terrifiante. Car ces pantins de commedia dell’arte, à l’image du capitalisme contemporain, sont bien des assassins en puissance, dont les ricanements font écho aux obscénités du Roi et de la Reine. Yvonne est la victime désignée.

Ils abattront son corps, agité de soubresauts dérisoires et d’ouvertures de jambes spasmodiques qui provoqueront une nouvelle vague de sarcasmes ; mais ils n’auront pas raison de son âme : la fable de Gombrowicz, qui apparaît très politique, basculant du côté de l’espérancecelle d’un changement de règne qui a peut-être à voir avec la Révolution. Yvonne, la pure, aimée du prince héritier, se relève et s’emparant de la couronne, que dans son piétinement meurtrier la reine a laissée tomber, la ceint à son tour puis la dépose sur la tête d’une femme dans la salle. Pendant ce temps luxe et luxure se sont défaits... la Cour est morte. Et au-delà du thème de la domination – richesse et pouvoir – éclate celui de l’être triomphant du paraître que symbolise à un certain moment un jeu de cadres autour de chaque visage.

Élisabeth Czerczuk fait preuve d’une grande audace en imposant cet opéra baroque, presque sans voix, dans un panorama théâtral majoritairement conformiste, qui préfère la reprise plate de classiques du passé à de libres et puissantes créations qui soient aussi des visions de notre temps.

On sort de ce spectacle éblouiE et bouleverséE comme de la traversée d’un cauchemar rutilant où trop brièvement s’est entrevu l’essentiel.

Cette metteuse en scène-chorégraphe-comédienne a été l’élève de Tadeusz Kantor, et a été formée à la mise en scène par Philippe Adrien, Jean-Pierre Vincent et Daniel Mesguich. Elle parcourt l’Europe en quête de cultures et de collaborations nouvelles. En France, elle crée et interprète sa première pièce, Salomé , d’après l’oeuvre d’Oscar Wilde, conseillée par Daniel Mesguich qu’elle assistera à son tour pour la mise en scène d’ Andromaque et de Mithridate de Racine à la Comédie Française.

Merci à elle et à son équipe pour ce déferlement de transcendance et de beauté dans le prosaïsme et la frivolité de nos vies quotidiennes !

Le banc de l’école

Spectacle en hommage à Tadeusz Kantor

Le principe de la mise en scène est le même : pratiquement pas de mots, sinon ceux de formules répétitives émises par un personnage et repris par les autres. Les costumes sont essentiellement noirs, avec la tache de quelques fleurs énormes soulignant par leur exubérance la détresse de l’ensemble. Le jeu des comédienNEs-danseurSEs est celui de marionnettes fragiles, glissant magiquement sur le plateau en une précipitation de pas invisibles.

C’est de la mort qu’il s’agit. Dans le décor minimaliste d’une salle de classe dont le maître est figé à son bureau sur le devant de la scène, se contentant de faire de temps à autre le tour rapide et circonspect de sa classe, avec la même démarche d’automate.

Une plongée tragique dans l’enfance ; puis, à la faveur d’un débarquement de la troupe avec diverses valises qui deviendront accessoires dans une séquence dansée, une sorte d’évocation de la déportation.

Le maître finira par tuer chacunE de ses élèves en leur ôtant une à une les chaises où ils/elles se tiennent, et en aidant à s’écrouler l’ultime réticent-résistant… assis dans le vide. Nulle rémission : la mort cette fois a triomphé.

Peut-on lire dans cette fable lugubre le rappel – et la menace survivante – du fascisme ?

Ces deux spectacles sont soutenus par une très belle musique de création, celle de Mathieu Vonin, baroque ou romantique selon les phases du déroulement, et qui participe, avec l’inventivité de la chorégraphie, à notre enchantement.

Marie-Claire Calmus