Mediterranea… et si la fiction sublimait la réalité ?

Cinéma
samedi 24 octobre 2015

Jonas Carpignano, jeune réalisateur né d’une mère afro-américaine et d’un père italien, a passé son enfance entre les États-Unis et l’Italie ; il ne pouvait être que sensible au thème de l’immigration.

Carpignano a présenté Mediterranea , son premier long métrage à la semaine de la critique au festival de Cannes 2015. Racontant les péripéties d’un jeune Burkinabé qui traverse la Méditerranée afin de vivre une vie meilleure en Italie, ce film oscille entre le romanesque et le documentaire. Le réalisateur désirait “capturer les aspects ordinaires de l’expérience du migrant. Dans cet environnement conflictuel, il n’est pas un marginal mais plutôt un élément essentiel dans la chaîne d’un monde globalisé, ce qui n’empêche pas les tensions d’être vives”. Et c’est là la richesse du film.

Carpignano a su éviter les clichés misérabilistes sur les migrants et les polémiques vaines ; le spectateur venu voir un film coup de poing sera déçu. Pour autant, le réalisateur ne tombe pas dans un romantisme béat. Il y a quelques scènes d’où se dégage la chaleur humaine liée à un fort sentiment de solidarité mais on est loin du “feel good movie”.

Un vrai migrant comme acteur

Les vingt premières minutes du film ne nous surprennent pas. On les a malheureusement trop souvent vues aux actualités. On connait déjà les motivations des migrants, les obstacles qu’ils doivent surmonter : le prix exorbitant de la traversée, les trafics en tous genres tout au long du chemin, le bateau qui s’avère être un canot pneumatique gonflable sans capitaine. On est même soulagé de constater qu’ils ont presque tous réussi à arriver en Italie alors même que l’on se doute que cette nouvelle étape en fera déchanter plus d’un.

Bien que ces premières images nous rappellent celles que l’on nous martèle tous les jours au journal télévisé, il s’en dégage une grandeur, une beauté surprenante qui appartient à un environnement que l’on sait hostile. On doit la beauté des prises de vues à Wyatt Garfield. Ce film fait écho à Hope de Boris Lojkine et Dheepan de Jacques Audiard. Comme Audiard, Carpignano a donné le rôle principal à un vrai migrant qu’il a rencontré dans une manifestation. En rejouant une partie de sa vie dans le film, Koudous Seihon fait preuve d’un réel charisme et nous montre aussi que l’on n’a pas besoin d’être un acteur professionnel pour émouvoir son public.

Mediterranea a été tourné en équipe réduite dans un petit village de l’Italie du Sud où le réalisateur a vécu pendant cinq ans. Le scénario a été modifié en fonction des événements qui se déroulaient pendant le tournage. Par exemple, la bagarre dans la boite de nuit a réellement eu lieu. Cet épisode a été rajouté au scénario par la suite. Sans avoir recours aux images d’archives, la scène où Abas meurt est une allusion claire aux émeutes de Rosarno en 2010. Exemple très médiatisé de révolte immigrée dans l’Italie du Sud.

Entre voyage et révolte

Le réalisme de certaines scènes renforce le côté documentaire du film pourtant Mediterranea n’est centré ni sur la traversée de la Méditerranée ni sur les émeutes de Rosarno. Ce qui est en jeu, c’est la tension constante entre voyage et révolte. Ceci est subtilement illustré par les caractères contrastés des deux personnages principaux. Ayviva et Abas vivent deux expériences contradictoires de la vie d’immigré. Le premier accepte des travaux pénibles non déclarés, mal rémunérés (cueillette et transport d’oranges), le paternalisme des patrons et des conditions de vie très précaires tandis que le second se révolte contre le racisme ambiant et l’esclavagisme moderne. Après avoir risqué sa vie dans une traversée plus que périlleuse, doit-on se révolter contre toute forme d’exploitation ou trouver le moyen de survivre quitte à se compromettre de temps en temps ? Carpignano ne répond pas à cette question mais oppose deux amis dans leurs stratégies de survie. Ce que Carpignano met en relief, c’est moins les fléaux qui affligent les migrants (prostitution, violence, pauvreté) que la multiplicité de micro-événements qui peuvent transformer leur vie en tragédie. La hiérarchie des événements semble inversée : un accident du travail est montré en filigrane, l’exploitation éhontée des migrants travaillant dans les champs d’agrumes semble être un mal inévitable dû à la globalisation, le seul événement réellement dramatisé est le moment où la fille du patron prend un malin plaisir à vider les caisses d’oranges qu’Ayviva doit charger sur un camion.

Certains spectateurs reprocheront à Carpignano un certain manque de parti pris. On peut s’étonner de voir l’esclavagisme moderne sous-traité cependant, il est clair que le jeune réalisateur est attaché à un cinéma ancré dans une réalité locale. Toutefois, Carpignano se méfie des clichés qui isolent trop facilement le migrant en en faisant un martyr. L’utilisation des nouvelles technologies par les migrants dans le film pose de façon originale la question de la globalisation. L’utilisation des réseaux sociaux, le rôle joué par le MP3 comme unique lien restant entre un père et sa fille, et la popularité de Rihanna des deux côtés de la Méditerranée changent le regard que nous avons d’habitude sur les habitants des pays en développement.

Si Carpignano ne montre pas ostensiblement, il est passé maitre dans l’art de suggérer. Il nous questionne sur les rapports Nord-Sud et sur l’évolution de la condition du migrant au fil des siècles. Mediterranea est un film qui bouscule notre bonne conscience. Pour un premier film, c’est un film réussi.

Oriane Brandon