Noire

Théâtre
mercredi 23 décembre 2015

Difficile d’aborder ce thème rebattu d’un fléau encore répandu dans le monde et, sous une forme feutrée, dans nos sociétés. La dénonciation est centrée sur le ressort le plus absurde du rejet : la couleur-rejet dévastateur qui atteint les rejetés, tels les membres de sa famille évoqués par Poppy : par exemple cette soeur qui rêve d’épouser un Blanc... mais s’éprend d’un Malien.

La comédienne réussit sa performance sans jamais lasser, soutenue par une chorégraphie subtile : menus déplacements suivis de pauses qui permettent le changement d’angle du propos, morceaux de danse depuis la plus commerciale parodiant Joséphine Baker, la célèbre Noire “récupérée”, jusqu’à l’originelle, la libératoire de la fin – danse authentiquement africaine.

Cette chorégraphie s’ordonne autour d’un grand miroir sans tain qui permet au spectateur de continuer de voir l’actrice pendant l’essayage des “perruques” ; car Poppy tient une boutique de perruques afro où n’entrent pratiquement que des femmes de couleur et que par provocation elle a intitulé “L’Apart-Head”...

Ce qui donne la mesure de l’ humour du texte..

Comparant les teintes de ses paumes et du dessus de ses mains, Poppy déclare que lorsqu’elle tend la main à quelqu’un, cachant le blanc et montrant le noir, elle a l’impression de faire une transaction... (avec la normalité). Symbole de sa condition-même qu’on pourrait d’ailleurs étendre à d’autres “catégories” de réprouvés : pauvres, vieux, laids, migrants, fous, malades et... femmes en général !

Les mots du racisme

Les citations sont multipliables : ainsi le terme de “race”, disparu du vocabulaire bien-pensant, est remplacé par l’équivoque “minorité visible”. Avant, dit Poppy, on ne nous voyait pas et maintenant on nous voit partout – les méfaits de ce regard sélectif n’ayant pas disparu : “Les mots sont magiques. On supprime les mots et on pense qu’on supprime le mal qu’ils nous ont fait”.

Ces mots-clefs du racisme sont retournés comme des gants : ainsi les rares clientes blanches de Poppy sont pour elles des indigènes qu’elle étudie ethnologiquement à loisir  : “Je note vos comportements... vos habitudes, vos coutumes... comment vous parlez entre vous... ce que vous mangez... comment vous vous accouplez... Bref je dissèque votre vie d’indigène...”

Et à qui lui reprocherait ce nom à connotation raciste, elle répond par l’argumentation des colons : “Indigène, c’est pas raciste, c’est culturel... en tous cas c’est ce que disaient vos ancêtres en parlant des miens... Il y a deux cents ans, il y a cent ans aussi, cinquante... hier”.

Ce déminage salvateur (à Française de souche, Poppy substitue Française de bouche (!) – celle qui parle et aime la langue française) s’accommode mal de tirades plus classiques sur les étapes historiques des luttes contre la ségrégation raciale (rappel utile certes des grandes figures au sort inégal : Méhemet Ali est plus connu à son époque que Mandela qui croupit en prison) mais qui paraissent plaquées sur ce tir à vue étourdissant.

De même, sur le plan de la mise en scène,le déshabillage progressif avec des robes ton sur ton – même si l’on en perçoit la portée symbolique : le retour aux origines – n’apporte rien de plus à la démonstration.

Un peu forcé aussi, mais dans le spectaculaire de mauvais goût, l’éventail des “perruques” au début.

En tous cas, une réussite utilisable pédagogiquement. On peut avec profit... et pour le bonheur de touTEs, faire voir ce spectacle aux élèves.

Au-delà cette oeuvre aide à la prise de conscience générale, désarmant l’hostilité comme l’indifférence, et sans nous faire oublier le passé, nous tourner tous et toutes résolument vers un avenir neuf, délivrés des rancoeurs, du cynisme comme de la mauvaise conscience – un avenir d’égalité où toutes les couleurs, physiques comme sociales, auraient leur place.

Marie-Claire Calmus

Texte et Mise en scène de Christian Hahn, Interprèté par Nadine Zadi, à La Manufacture des Abbessés, 7 rue Véron, 75018 Paris (métro Abbesses ou Blanche).

À signaler sur les écrans : Ventos de Agusto de Gabriel Mascaro, réalisateur brésilien jusqu’ici documentariste. Un film oscillant entre ce genre et une fiction sans drame, très décousue, d’une rare perfection esthétique et montrant la vie humble, voire misérable, de pêcheurs et de paysans de ce pays.

Et dans les essais, l’admirable petit livre, à propos de la tragédie de Charlie-Hebdo et de ses conséquences, de Patrick Boucheron et Mathieu Riboulet : Prendre dates (Paris 6 janvier - 14 janvier 2015).


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