Deux contes modernes

Cinéma
mercredi 23 décembre 2015

Mustang et La Belle Promise déconstruisent le mythe de la princesse des contes de fées. La princesse endormie pour une éternité ou isolée dans un lieu que seul le Prince Charmant saura trouver afin de la sauver est remplacée par de jeunes héroïnes qui se battent contre l’immobilité et le passéisme.

Mustang

La Belle Promise

Deux visages du confinement

Mustang et La Belle Promise sont deux films bâtis comme des contes de fées qui mettent en relief les contradictions de la condition féminine au Moyen-Orient.

Une nouvelle version de La Belle au Bois Dormant ?

Dans les deux films, le temps semble figé. Dans les deux cas il y a refus de la réalité. Les trois sœurs de La Belle Promise issues de l’aristocratie chrétienne ont tout perdu pendant la guerre des six jours. Tout, sauf la villa Touma qu’elles ont transformée en mausolée qui garde leur statut, la solennité et les valeurs d’une époque révolue. Le souhait des trois sœurs de voir le temps s’arrêter avant 1967 traduit leur refus de faire face aux événements de l’extérieur. Le mur qui entoure la villa est une allusion claire au mur qui entoure la Cisjordanie. Ce mur aliène beaucoup plus qu’il ne protège. Cette sensation est renforcée par le fait que les scènes tournées en intérieur sont des plans séquences et fixes. Les bruits de l’extérieur ne parviennent pas à la villa, seule y règne la musique classique que l’on force Badia à jouer au piano. Les vêtements portés par les trois sœurs donnent aussi l’illusion que le temps est figé ; le spectateur pense que l’action se déroule dans les années 60 pendant la première moitié du film. Ce n’est qu’après qu’il réalise que le temps n’est figé qu’à la villa Touma, c’est en sortant de la villa que l’on retrouve les années 2000. Dans Mustang aussi, le spectateur assiste à la volonté de figer le temps. En transformant la maison où vivent les cinq sœurs en prison, leur oncle et leur grand-mère donnent la priorité aux traditions. La liberté de mouvement est de plus en plus contrainte, l’école est remplacée par des cours de cuisine. La maison s’est transformée en “usine à bonnes épouses” où l’on offre le mariage forcé comme seule porte de sortie à un monde régi par les us et coutumes du passé. Les vêtements colorés et modernes du début du film sont petit à petit remplacés par des robes “couleur de merde” au dire des filles. Au fil des mariages arrangés, le clan des cinq sœurs se disloque.

Le Prince Charmant n’est plus ce qu’il était

Force est de constater que malgré la volonté de certains personnages de tout figer dans le passé, les héroïnes n’ont qu’une envie, c’est d’y échapper ! Les deux films prouvent que l’immobilité et le retour au passé sont destructeurs. Le conte de fées a un goût amer. Dans les deux films il y aura des victimes expiatoires. Nous sommes choqués de voir Badia, l’héroïne de La Belle Promise sacrifiée aux traditions.

Les deux films montrent une société démantelée par son passé inconciliable avec l’aspiration de sa jeunesse à l’amour et à la liberté. Pourtant Mustang semble nous laisser plus d’espoir que La Belle Promise sans doute par le traitement du film. L’humour et le tragique s’alternent de façon trop systématique dans La Belle Promise  : l’accumulation de fondus au noir accélère l’action et amplifie le côté tragique de la deuxième partie du film. Dans Mustang , l’humour prévaut même au moment où la situation est la plus critique pour les sœurs que l’on veut marier de force. Le piège qui se referme doucement sur les filles dans Mustang ne fait que mettre en relief le ridicule des parents enfermés dans les traditions. Plus la maison se transforme en prison, plus le spectateur sent à quel point cette transformation est vaine.

Une belle énergie se dégage du film et nous laisse présager que la lutte va enfin payer. Les filles ont beau habiter dans un village situé à 600 kilomètres de la capitale, la plus jeune d’entre elle parviendra à joindre Istanbul, ville où tout bouge y compris la condition féminine. Deniz Gamze Ergüven a voulu “raconter ce que c’est d’être une fille, une femme dans la Turquie contemporaine. Un pays où la condition féminine est plus que jamais au centre du débat”. La scène où les jeunes filles courent sur la plage, juchées sur les épaules des garçons montre à quel point chaque geste même le plus anodin est sexualisé.

Dans une société où, les écoles ont des escaliers séparés pour les garçons et les filles, où le souci majeur des parents est d’obtenir un certificat de virginité pour les filles, on se rend vite compte que la lutte pour la libération de la femme ne sera pas chose facile. Ce corsetage social, loin de rendre les femmes dociles et satisfaites de leur rôle d’éternelles mineures, redouble leur énergie et leur désir de repousser les limites qui leur sont imposées par tous les moyens possibles. Ce n’est pas par hasard que la réalisatrice a choisi d’intituler son film Mustang . Le mustang est un cheval sauvage, fougueux, indomptable. Les cinq adolescentes du film ont cette énergie brute que l’on a tant de mal à mater. La fin du film nous montre que la libération des femmes passe par l’éducation et que même si l’histoire hoquette un peu (certains parents déscolarisent leurs filles) le combat pour l’amélioration de la condition féminine, en Turquie, n’est pas prêt de faire machine arrière.

Suha Arraf a le sentiment que tout a déjà été dit sur l’occupation. Alors, plutôt que de faire un énième film sur les camps de réfugiés, le mur ou les rivalités entre le Hamas et le Fatah elle a préféré privilégier le côté humain en montrant des Palestiniennes enfermées dans les contradictions de leur histoire. “Beaucoup de femmes que j’ai rencontrées sont semblables aux personnages de mon film, qui vivent dans leurs souvenirs et ne quittent pas leurs maisons afin de ne pas être confrontées à la réalité difficile de leur ville sous l’occupation”.

Deniz Gamze Ergüven a aussi voulu montrer les contradictions historiques de son pays à travers un portrait de femmes. Le point commun entre La Belle Promise et Mustang , c’est la lutte des femmes contre le confinement et l’aliénation.

Oriane Brandon