Films Femmes Méditerranée

dimanche 17 janvier 2016
par  Rosine

La dixième édition des rencontres Films Femmes Méditerranée s’est déroulée à Marseille et dans la région PACA du 6 au 18 octobre 2015. Cette manifestation, portée par une équipe dynamique qui anime d’intéressants débats, prend de l’ampleur et conjugue découverte de fictions et de documentaires, longs et courts métrages, essentiellement réalisés par des femmes.

Et cette année, était notamment organisée une rétrospective, hommage à l’actrice Delphine Seyrig (1932-1990) ; (soit dit en passant, j’ai toujours beaucoup de mal à utiliser le terme “hommage” en raison de ses résonances masculines, comme si seuls les hommes pouvaient être honorés !). Delphine Seyrig était présentée comme comédienne, réalisatrice et féministe engagée. Parmi les films visionnés, il faut citer Aloïse de Liliane de Kermadec (1975) où l’actrice campe une jeune femme suisse, fragile et émouvante, qui espère devenir cantatrice, mais la guerre brisera son élan. Enfermée de nombreuses années dans un asile, Aloïse va s’exprimer par le dessin avec une force d’imagination étonnante, elle crée un monde foisonnant de personnages, haut en couleurs, qui se trouve aujourd’hui aux cimaises des musées. Delphine incarne admirablement cette artiste, mais elle a travaillé aussi avec Chantal Akerman (1950-2015), réalisatrice belge qui était invitée au festival et devait présenter le 11 octobre une œuvre datant de 1975, Jeanne Dielman, 23 quai du commerce 1080 Bruxelles . La séance s’est transformée en hommage à la cinéaste, disparue la semaine précédant la rencontre prévue. On nous fit entendre sa voix, et on rappela l’influence de Pierrot le fou de Jean-Luc Godard sur la réalisatrice. Mais Chantal Akerman est beaucoup moins célèbre que Godard, malgré l’originalité et la puissance de ses films, à redécouvrir, par exemple Les rendez-vous d’Anna et La Captive , d’après La Prisonnière de Marcel Proust. Jeanne Dielman, magistralement incarnée par Delphine Seyrig, est une veuve à la vie banale, minutieusement réglée, minutée même, dont la mécanique bien huilée va peu à peu se gripper au cours de trois journées ; le film, qui dure 3h 21, donne le sentiment de l’ennui, de la solitude à travers des tâches quotidiennes accomplies en temps réel, faire le café ou éplucher des pommes de terre, par exemple, mais il est fascinant d’observer les signes d’un drame latent sous les apparences les plus ordinaires, derrière les rideaux bien lavés d’un appartement briqué, feutré, confiné, de guetter la violence qui couve souterrainement.

En quête des migrant-e-s disparu-e-s

Parmi la riche programmation, très variée, je retiendrai un documentaire, Les Messagers , d’Hélène Crouzillat et Laetitia Tura (2014) sur la mort de migrant-e-s et la volonté de garder trace de ces milliers de vies brutalement interrompues, le plus souvent par des naufrages. Il a fallu quatre ans aux réalisatrices pour finaliser ce document poignant, bien avant qu’une fameuse photographie ne frappe les opinions publiques occidentales. “Du Sahara à Mellila, des témoins racontent la façon dont ils ont frôlé la mort qui a emporté leurs compagnons de route. Les Messagers se poste sur la frêle limite qui sépare les migrants vivants des migrants morts. Cette focalisation sur les morts sans sépulture interroge la part fantôme de l’Europe” est-il indiqué dans la notice de présentation. Les témoignages, parfois insoutenables, évoquent la violence des gardes civils qui font lâcher prise à un homme désespérément accroché à un canot, ou les moyens de secours dérisoires face à la foule des naufragé-e-s ; les policiers chargés d’empêcher le flot migratoire d’avancer, de surveiller murs et grillages, témoignent, eux, de l’absurdité d’un rôle qui les conduit parfois chez le psychiatre. Le documentaire cherche à donner un nom, une identité aux disparu-e-s, à retrouver les lieux des charniers ; si certains corps sont sous pierre tombale, ils restent cependant anonymes. La quête des réalisatrices m’a rappelé Shoah de Lanzmann, où les rescapé-e-s de l’holocauste ont tant de mal à parler. C’est très douloureux aussi pour les survivant-e-s qui évoquent leur histoire dans le film. J’ai songé également à Nostalgie de la lumière de Patricio Guzman, qui montre les veuves et mères des disparu-e-s de la dictature de Pinochet fouiller inlassablement le sol du désert chilien à la recherche des os, des traces, des indices de leurs proches mort-e-s des décennies auparavant. Outre l’intérêt historique de l’enquête, Les Messagers qui s’expriment vont pouvoir se reconstruire, Hélène Crouzillat a gardé contact avec les témoins du film, aujourd’hui installé-e-s dans différents pays européens.

Marie-Noëlle Hopital