Une journée à Jénine

lundi 18 janvier 2016

Situé près de la limite nord de la Cisjordanie, le camp de réfugiéEs palestinienNEs de Jénine a été créé en 1953. Il abrite aujourd’hui plus de 16 000 personnes, qui survivent malgré les bombardements et les agressions israéliennes permanentes, notamment celles de 2002 et encore tout récemment celles de septembre 2015. Nous publions ci-dessous le récit à chaud de notre camarade Pierre Stambul, lors de sa visite le 22 décembre 2015.

Itinéraire très facile de Jérusalem à Jénine via Ramallah avec les bus réguliers. Aucun check-point. Sur les routes de contournement, les colonies aux noms bibliques : Shilo, Eli, Sheve Shomron, Kdumim, Yizhar. L’armée n’est visible qu’à Sheve Shomron.

Nous sommes reçuEs par la famille de Najet chez qui Sarah a vécu en 2011 au moment de l’assassinat de Juliano. Najet connaît bien plusieurs membres de la 166ème mission et se souvient de Saadia, Mokhtar, Faouzia et de notre passage en octobre 2010. Elle connaît aussi Ziad Medoukh avec qui elle a fait ses études en Algérie. Elle habite en plein milieu du camp où alternent les maisons jaunes (reconstruites après le massacre de 2002) et les autres plus anciennes.

Envers et contre tout, le Théâtre de la Liberté (1) continue

Nabil, qui nous avait emmenés partout dans le camp en 2010, nous reçoit longuement au théâtre. Sa femme est portugaise, ils ont deux enfants, une fille de six ans et une autre qui vient de naître.

Le théâtre va bien. Il a plusieurs générations à présent”. La tournée à Paris s’est bien passée malgré le 13 novembre. Les salles étaient pleines et l’accueil chaleureux.

Le théâtre va fêter ses 10 ans en avril. “On veut honorer Juliano, pas en pleurant mais en pratiquant la résistance culturelle”. Sur son exécution, la veille, Mikado nous disait la difficulté de ne pas savoir la vérité. Nabil est plus catégorique : il y voit la conjonction d’Israël et de l’Autorité palestinienne pour laquelle il n’a que mépris et dont il dénonce la corruption (il parle de mafia). “Ma génération est perdue mais j’ai grand espoir dans la nouvelle”. Il défend à fond la résistance, pas pour mourir mais au contraire pour vivre. L’art en fait partie. “On va raconter notre histoire, donner les clés. Je suis plein d’espoir”.

Nabil avait été longuement interrogé par l’Autorité Palestinienne quand il avait monté La ferme des animaux d’Orwell. Il a été emprisonné 40 jours par les Israéliens dans une minuscule cellule. En chemin pour la prison de Haïfa, il est passé par le village que sa famille a dû fuir lors de la Nakba.

Il a été accusé d’abord d’avoir tué Juliano puis d’avoir apporté des cigarettes à Zakaria Zubeidi (au jour d’aujourd’hui emprisonné depuis deux ans par l’Autorité palestinienne). Comme les Israéliens s’énervaient de le voir sourire, il leur a répondu : “J’ai besoin de rêver. Rêver c’est être libre”. Comme les Israéliens riaient et lui demandaient pourquoi il faisait du théâtre, il a dit : “Je fais du théâtre parce qu’il y a occupation. Vous aussi votre projet a d’abord été un rêve. Dans 50 ans, l’occupation, ce sera fini”. Il a plaidé coupable lors de son procès pour ne pas retourner en prison.

Une Autorité Palestinienne critiquée

Sur les relations avec certains habitantEs du camp, il parle de “hate-love story”.

Quand on parle d’occupation on est aimé, quand on parle des droits des femmes, on est détesté”.

Il parle de l’islam, se dit fier d’être musulman, et cite certains textes du Coran : “On ne peut pas juger les gens sans preuve”. Et Dieu a dit à Mahomet “Si tu as le coeur dur, les gens te fuiront”.

Nous avons un échange sur l’Autorité Palestinienne, pour laquelle il n’a que des mots très durs : “Je n’accuse pas les gens mais les institutions”. Il signale que dans l’Autorité, certains tirent un énorme avantage de la situation. Les Israéliens disent parfois : “si l’AP utilisait son argent correctement, la Palestine serait la Suisse”. Face à l’argument que quoiqu’il en soit, les salaires versés par l’AP sont indispensables à de très nombreuses familles, Nabil ne demande pas de l’argent pour les PalestinienNEs, il cite le proverbe chinois : “Ne me donnez pas le poisson, apprenez-moi à le pêcher”.

Il nous parle du théâtre qui monte la pièce “Le siège”, de celle en préparation “ L’examen de maths”, de ses ressources complètement indépendantes des institutions (l’aide des associations étrangères, notamment celle de France est très importante).

L’assassin de Juliano pensait tuer le théâtre, il s’est trompé”. Le théâtre coopère avec un théâtre indien du même genre dont le fondateur a été assassiné et le théâtre a mis en scène cet assassinat.

On échange sur le BDS et en particulier sur le BDS culturel. Nabil est à fond pour, “tant que l’apartheid ne sera pas tombé”. Il explique que Juliano aussi était pour les actions collectives et pour le boycott. Il cite Ilan Pappé. Pour la situation actuelle, il refuse le mot conflit : c’est une occupation.

Rappeler la mémoire des expulséEs

Le théâtre sert à rappeler la mémoire de ceux qui ont été expulsés”.

Et puis Najet a parlé de sa famille. Son père est issu d’une tribu de Bédouins Turkmènes du village d’Al Mensi à 27 km. de Haïfa et avait sept ans au moment de la Nakba. Il a raconté son départ à pied et sans chaussure jusqu’à Jénine. Les forces armées des pays arabes coalisés avaient dit : “Partez, vous reviendrez vite”…

L’ONU a “loué” pour 100 ans à un riche féodal palestinien le terrain sur lequel a été construit le camp de Jénine. Les habitantEs (2 ?000 au départ, 16 ?000 aujourd’hui) ont vécu sous tente jusqu’en 1953. Ils/elles ont construit eux-mêmes leurs maisons. Les relations n’ont pas toujours été simples avec les habitantEs de la ville qui n’étaient pas réfugiéEs. Les réfugiéEs n’ont jamais possédé de terre.

Le père qui a pu tardivement aller à l’école est parti enseigner en Algérie (Tizi Ouzou) en 1964. C’est là que Najet et ses soeurs, également francophones, sont nées.

Mais du coup, comme la famille n’était pas à Jénine en 1967, elle a perdu son droit à revenir en Cisjordanie. À partir de 1975, elle obtiendra des autorisations partielles de revenir (durée limitée et seulement une partie de la famille). Le retour se fera... en 1997.

Cinq ans après, c’est le grand massacre commis en avril 2002 par l’armée de Sharon dont Najet garde des souvenirs terribles.

Une fille de Najet qui avait besoin d’une transplantation cardiaque est morte (à 13 ans) en 2013. L’Autorité Palestinienne avait dit que payer pour cela, c’était “jeter de l’eau par la fenêtre”. Le mari de Najet handicapé aurait besoin d’une prothèse. Là encore refus de payer pour qu’il soit soigné à l’étranger.

On comprend que la famille de Najet soit critique sur l’AP et sur l’état de la médecine palestinienne.

Dans le camp, un peu partout les effigies des “martyrs”.

Parmi eux, un membre de la famille tué à 23 ans (juin 2015). Sur une autre photo, il est avec son équipe de football.

Pierre Stambul, le 22 décembre 2015

(1) Le théâtre a été fondé par Arna Mer Khemis. De nombreux jeunes du camp y viennent et y jouent. Le fils d’Arna, Juliano en a fait un film Les enfants d’Arna . Nombre de ces jeunes combattront et mourront pendant le massacre de 2002. Juliano a été assassiné en 2011. Il existe en France une association des amis du théâtre de la Liberté.


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