La Guerre ? C’est ça !...

Histoire
mardi 19 janvier 2016

Alors qu’on célèbre le centenaire de la guerre de 14-18 et au moment où notre président proclame que nous sommes en guerre, la réédition de La Guerre ? C’est ça !… est particulièrement bienvenue.

L’auteur, Louis Hobey, instituteur, militant syndicaliste qui a rejoint, en 1936, les Amis de l’École Émancipée, ne cache pas son antimilitarisme  : “Joli métier que celui qui consiste à apprendre à tuer sûrement, à bien tuer son prochain”. Il raconte sa guerre de 14 dans un livre “qui ne contient pas une fois le mot ennemi”.

La haine rageuse de la guerre

Dès sa mobilisation, il est mal vu par la chambrée parce qu’il ne se joint pas au chœur de ceux qui veulent casser de “l’Alboche”, et parce qu’à cause de sa faible constitution il est affecté aux services auxiliaires et fera le début de la guerre loin du front.

Puis, appelé devant la “commission de récupération”, il est envoyé en Argonne dont il décrit les paysages dévastés, la terre “mille fois retournée par des obus de calibres différents” qui montre ses entrailles, “quelque chose d’impudique, comme un viol”.

Il évoque la rude vie et la difficile cohabitation des hommes dans une tranchée humide, parfois véritable “canal de boue – de merde – disaient les bouches rudes”, parcourue par les rats et dont parfois les parois s’effondrent.

Voyant mort son camarade Deschamps, il ressent profondément “la haine rageuse de la guerre” qui ne devait plus le quitter. Devant la rage qui s’empare des hommes et les ordres parfois déraisonnables donnés par les gradés, il affirme que “la guerre ne tuait pas seulement, elle rendait encore fous les hommes qu’on lui jetait”.

Il séjourne un moment dans un hôpital militaire où l’on traite avec considération les blessés “en vrais héros qui ont payé” mais avec mépris, les malades comme lui, des “demi-soldats”.

Parfois, cependant, un reste d’humanité : des deux côtés du front, “les hommes étaient frères de souffrance et partageaient la même misère”. Un soldat allemand perdu vient s’aventurer jusqu’à la tranchée. On partage avec lui une tartine avant de le chasser. “Allons, file maintenant. Grouille-toi et bonne chance !”.

C’est dans l’esprit qu’il faut tuer la guerre

Il évoque aussi, à plusieurs reprises, comme dans la Chanson de Craonne , ceux de l’arrière, “les hommes du gouvernement, les fils à papa, les fabricants de munitions”, ces “bandes de vaches qui en se les roulant jouaient aux petits soldats avec la peau des autres”.

Il fait ressortir à la fois la monotonie de la vie quotidienne, la peur permanente, les risques inconsidérés pris par les patrouilles dont on le charge, ou pour aller chercher un cadavre entre deux tranchées, les amis de moins en moins nombreux, et le désir irréalisable de “s’évader même une minute de la guerre”.

Capturé par les Allemands en 1918, il décrit aussi la condition des prisonniers de guerre entre lesquels il déplore que ne joue plus la solidarité. Ceux qui ont fait toute la guerre chantonnent la Chanson de Craonne alors que d’autres répondent par Le Clairon de Déroulède .

Libéré en janvier 1919, après un retour difficile, il se rend à l’hôpital du Val-de Grâce pour voir son ami Eugène gravement blessé, notamment au visage dont il ne lui reste plus que la moitié et devenu aveugle, ce qu’on appelle une “gueule cassée”. Et lorsqu’il lui dit : “Le miracle, mon vieux, c’est que tu sois encore vivant”, l’autre lui répond : “Oh ! la vie tu sais, je m’en balance”.

Il était le reproche vivant qui se dressait devant tous les hommes, ceux qui avaient voulu cette guerre sans la faire, ceux qui l’avaient faite et ceux qui l’avaient laissé faire.”

L’auteur réaffirme sa conviction toujours très actuelle qu’“on ne tue pas la guerre en la faisant. On ne la tue pas davantage en fabriquant des obus nouveaux, des avions plus rapides, des mitrailleuses impossibles, des gaz plus meurtriers. C’est dans l’esprit qu’il faut tuer la guerre”.

Un témoignage très intéressant sur la guerre de 14-18 et une réflexion sur l’état de guerre et ses effets dévastateurs. Avant de proclamer bien fort que “nous sommes en guerre”, il serait peut-être bon de se souvenir que La Guerre ? C’est ça !...

Jean-Pierre Tusseau, Maine et Loire

Louis Hobey, La Guerre ? C’est ça !..., coll. Voix d’en bas, éd. Plein Chant, 2015, 20 e. Réédition d’un ouvrage paru initialement en 1937.

À commander à l’EDMP (8 impasse Crozatier, Paris 12e, 01 44 68 04 18, didier.mainchin@gmail.com).