La société des affects

jeudi 21 janvier 2016

Frédéric Lordon, économiste de formation, propose dans ce livre une lecture originale du capitalisme, empruntant à l’économie mais aussi à la philosophie et à diverses sciences sociales.

Ce recueil de textes forme un ensemble très cohérent, et se situe dans la continuité de ses ouvrages précédents.

Ce livre hors norme d’un de nos économistes les plus brillants, favori de la gauche radicale, mérite d’être signalé.

Il abat résolument le mur entre la sociologie, et ses positionnements strictement scientifiques, voire scientistes, et d’autres sciences humaines comme la psychologie et l’anthropologie, éclairées par la philosophie.

La thèse est simple : là où le marxisme laisse l’empreinte d’un déterminisme économique dans les jugements portés sur telle ou telle situation politico-historique, Lordon introduit la part d’indétermination qui entre dans nos conduites, liée à nos affects.

La place centrale des affects

Les hommes se trompent quand ils se croient libres, car cette opinion consiste en cela seul qu’ils sont conscients de leurs actes mais ignorants des causes qui les déterminent” dit Spinoza dans son Éthique , sur laquelle s’appuie la démonstration.

La connaissance du bien et du mal n’est rien d’autre qu’un affect de joie ou de tristesse. Nous appelons bien ou mal ce qui est opposé ou favorable à la conservation de notre être”.

En effet les deux affects “politiques” fondamentaux sont pour Spinoza comme pour lui la crainte et l’espoir, liés eux-mêmes à la tristesse et la joie.

Par crainte d’éprouver de la tristesse, le sujet acceptera de se placer sous la protection de la loi. Il est plus difficile de se risquer hors de la légitimité – “production imaginaire”, sauf dans les moments révolutionnaires, car “le légitime est ce qui fait accord” et est “la mesure de la puissance”.

Ce recentrage de l’affect dans l’activité humaine, et l’étude des mécanismes afférents remettent en cause non seulement ce qu’on appelle la morale, mais le politique : “Les structures et les institutions sont elles-mêmes des productions passionnelles collectives, la cristallisation de cette composition d’affects individuels que Spinoza nomme « la puissance de la multitude »”.

La prédominance des affects menace les structures elles-mêmes rappelle Bourdieu, lui aussi fréquemment cité : “La vérité objective des structures produit des vérités subjectives désajustées par leur propre production, et par là la mettent en danger”.

Comment se maintiennent les rapports de domination

Une crise, une grève, un soulèvement, une révolution, sont le débordement des institutions par ces mouvements internes : “La situation de crise n’est complètement constituée qu’au moment où l’état des choses détermine des affects communs de refus (l’ingenium individuel, c’est à dire la constitution affective de chacun, rejoignant l’ingénium de classe)”. D’où les effets politiques et l’émergence d’un nouveau régime d’accumulation. “Tout jugement de crise est une idée-affect qui a le pouvoir de joindre le geste à la parole”.

Cet éclairage rejoint celui de Jacques Rancière à propos des grands moments historiques comme 68 et 95, pour ne citer que les plus proches.

Lordon ne croit donc pas à la légitimité de tel ou tel ordre. Puisque l’idée de celle-ci tient à l’appareil idéologique qui institue la domination par la violence symbolique. Celle-ci comme le dit Bourdieu, après La Boétie dans son analyse de la servitude volontaire, n’existe et se maintient que par le consentement des dominés – ce consentement qui procure du plaisir sinon de la joie, n’étant pas la contrainte, perçue comme telle, et qui, subie, engendre de la tristesse. Tout le jeu institutionnel consiste donc à travailler les affects en vue de cette acceptation “gouverner c’est affecter”. “Commander c’est assigner imaginairement à chacun ce qu’il lui est permis de désirer selon sa qualité sociale...”. Ce qui limite les risques de révolte par une “automutilation du désir” : “On n’a effectivement pas le pouvoir quand on imagine ne pas l’avoir”.

À propos du travail “[il y a donc] deux vérités objectives : celle de l’exploitation […] et celle des vérités subjectives : on peut trouver un certain plaisir, sous des formes diverses, à cette inégalité de fond. Tout l’ordre social vise à restreindre les mécanismes qui « empuissantisent » à la faveur de ceux qui « désempuissantisent »”.

Un constat qui n’engendre pas la résignation

Ce constat n’engendre pas la résignation : l’analyse du libéralisme et des erreurs d’orientation économique qu’il génère est implacable : ainsi la “torsion” de la structure fordienne autour de la production a amené celle-ci, dans le long terme, à un point critique : en favorisant, au nom de la mondialisation, les exportations au détriment du marché intérieur, on a négligé et pour finir détruit l’appareil socio-politique relatif au travail et conséquemment à la consommation : par exemple en abandonnant le principe de l’augmentation des salaires, qui s’est effondré avec l’ensemble des droits des salariéEs.

Ce qui séduit chez ce penseur c’est à la fois la radicalité politique et l’absence d’illusions due à la lucidité philosophique.

Certains chapitres sont des articles récents et des déclarations publiques*.

Ceux qui servent de conclusion sur les “imbéciles” au sens étymologique de qui a besoin de béquilles, sont réjouissants.

Au lieu de nous révolter contre l’idée de cette dépendance affective incontrôlable mais qui nous structure et nous soutient d’une certaine façon, soyons donc, dit Frédéric Lordon – ce qui ne nous empêche pas d’être intelligentEs et engagéEs – des imbéciles “heureux/ses” !

Marie-Claire Calmus

La société des affects. Pour un structuralisme des passions , Frédéric Lordon, éditions Le Seuil, réédition collection Points Essais, septembre 2015, 380 p. 8,80 €.

À commander à l’EDMP (8 impasse Crozatier, Paris 12e, 01 44 68 04 18, didier.mainchin@gmail.com).

*Le café -restaurant politique du Lieu-Dit, 6 rue Sorbier, dans le 20e arrondissement de Paris, reçoit souvent Frédéric Lordon. Plusieurs de ces interventions figurent dans ce livre.