Blanc, c’est noir

Humeurs noires
vendredi 22 janvier 2016

Deux histoires. Un pays. L’Albanie.

Premier fil narratif : Mathias. C’est un sacrificateur. Une chèvre lancée vivante de la falaise du haut de la montagne doit forcément apporter un quelconque réconfort : “Je traite avec le mal et je le repousse”. Il suffit seulement de ne pas choisir la bête au hasard mais avec des dés. C’est ce que Mathias explique à Carche, le petit-fils du parrain local. Qui ne sent pas les choses, qui veut aller trop vite, qui veut savoir avant d’apprendre. D’ailleurs, Mathias non plus ne le sent pas ce garçon. Il est mauvais. Comment peut-il alors l’adouber ?

Deuxième fil narratif : Lou. Avec son compagnon Élias, ils s’embarquent pour un trek avec Marc, Arielle, Lucas, Étienne et Vigan, le guide. “Nous ouvrons les bras vers des paysages impensables qui se découvrent au sortir d’un bois de résineux, au coin d’une montagne”. La nature est belle, ensemble. Ensemble ? Lou doute : “Je me demande comment on peut se passionner pour des hommes et des femmes qu’on ne reverra jamais”.

Ce ne sont pas “Dix petits nègres” mais Six fourmis blanches. Et comme la comptine, il y en a un qui disparaît. Qui sera le prochain ?

Et ces deux fils narratifs, vont-ils finir par se couper, se nouer ou rester parallèles jusqu’au bout ?

C’est tout l’enjeu de ce huis-clos en plein air. EnferméEs dehors, ces personnages sont-ils/elles vraiment ce qu’ils/elles sont : des êtres humains en vacances ou des marionnettes attachés à une cordée bien fragile, des personnes qui partagent un espace ou des pions à sacrifier dans le grand blanc, des oiseaux sans ailes ou des pigeons au bout d’une carabine ?

Il y a chez Sandrine Collette une volonté d’écriture pour coller au plus juste aux sentiments humains, les plus indicibles ; le désir d’être, le vouloir vivre, le rapport à l’autre, les sens aiguisés, le mal que l’on pressent, le temps toujours assassin, la nature jamais innocente. Presque du Giono mais du Giono revisité par le noir d’autant plus envahissant que le blanc domine. Mais tout n’est pas dichotomique, rien n’est aussi simple que la couleur d’un ton, le spectre est beaucoup plus large, la nuance éthérée, le fil de la vie aussi ténu que le temps d’une respiration.

L’auteure n’écrit pas, elle coupe, elle cisaille, elle tranche dans le vif, elle impose une définition de la poésie. Des mots immortels. Des humains fragiles. La nature spectatrice, castratrice et purificatrice. Rien n’est anodin dans sa prose. Elle propose une tranche de vie que vous n’êtes pas près d’oublier. Comme une définition du roman en quelque sorte.

François Braud

Six fourmis blanches , Sandrine Collette, Éditions Denoël, collection Sueurs froides, 275 pages, 19,90 euros.

Vient aussi de paraître : Il reste la poussière (même éditeur, même collection, 301 pages, 19.90 euros)

À commander à l’EDMP (8 impasse Crozatier, Paris 12e, 01 44 68 04 18, didier.mainchin@gmail.com).