Cynisme et barbarie

dimanche 17 janvier 2016

Sous couvert de lutte contre le terrorisme, les visées impérialistes diverses et variées au Moyen-Orient, les ambitions régionales, s’additionnent plus qu’elles ne se conjuguent, dans un déchaînement de violence inouï. Plus que jamais, le capitalisme mondialisé et effréné mène tout droit à la pire des barbaries.

Le marché mondialisé, la libre circulation des marchandises, de la finance, et l’affirmation de la libre concurrence et de la recherche maximale du taux de profit déstructurent les institutions régaliennes des États dits souverains, lesquels ont pour mission de maîtriser les tensions de populations sous-prolétarisées, laissées pour compte, dont le nombre croît.

Violences des impérialismes

Le réalisme du marché, credo sans cesse proclamé, met les salariéEs en situation de devoir accepter des conditions de travail dégradées, un taux de chômage insupportable, de bas salaires et le clivage abyssal entre classes sociales. En France, l’habillage idéologique humaniste d’une république généreuse, structurée en État providence, s’étiole et laisse percevoir le cynisme d’une idéologie qui nourrit l’individualisme et la dynamique infernale de la concurrence. Ce cynisme est désormais érigé en vertu, et le triptyque “Liberté, Égalité, Fraternité” appartient au catéchisme républicain, qui opère ainsi une falsification de l’utopie révolutionnaire en un adage de légende sociale.

Le marché mondialisé dynamise les impérialismes, qui s’affrontent par l’instrumentalisation des peuples interposés. La violence des guerres déstructure les États et leur société, crée des zones grises de non droit au Machrek, au Maghreb et en Afrique noire : ventes illicites d’armes, de drogue, de marchandises librement écoulées. Les mafias se constituent, se développent, imposent des idéologies totalitaires proches de celles connues par le passé.

Violences coloniales et impériales en Europe

Dans ce contexte historique, l’ombre portée des impérialismes génère des soulèvements et le surgissement de peuples qui se dressent contre l’intolérable. Après la chute du Mur de Berlin, en 1989, ce fut le drame de la dislocation de l’empire soviétique, mais aussi celui de la Yougoslavie : l’embrasement des Balkans préfigurait des affrontements ethniques sauvages. En 1994, un autre foyer insurrectionnel se développe en Tchétchénie, petite République du Caucase Nord. En 2013, le soulèvement de Maïdan à Kiev et ses prolongements dans le Donbass sont l’expression de la pression qu’exerce l’impérialisme russe sur les peuples situés à ses marges.

De l’Europe au Machrek

De Grozny à Damas, de 1989 à nos jours, nous assistons à des soulèvements populaires dont la légitimité ne saurait échapper à l’observateur soucieux de l’émancipation de peuples soumis à des conditions d’existence totalitaires.

Ainsi, le joug colonial imposé aux Tchétchènes par Moscou fera que ceux-ci se soulèveront pendant quatre siècles, et connaîtront trois pics génocidaires, sous la férule du Général Ermolov à la fin du XVIIIe siècle, en février 1944 lors de la déportation au Kazakhstan, organisée par Beria sur ordre de Staline, et enfin de 1999 à 2007 par l’écrasement de Grozny et du peuple insurgé, dans le déferlement des bombes et les massacres de la population civile sous Poutine.

Le fil conducteur de la guerre menée en Tchétchénie par la puissance coloniale russe posera le jalon qui conduira cette même puissance en Syrie, où elle affirme son ancrage à Tartous, participant désormais à l’anéantissement du peuple syrien selon les mêmes méthodes.

Ce fil conducteur, remarquera-t-on, fera le lien avec le peuple syrien, lequel lors de son soulèvement en mars 2011, affirmait une exemplarité éthique dans sa volonté d’en finir avec une tyrannie sanglante de près d’un demi siècle. Cette insurrection se poursuit jusqu’à aujourd’hui, provoquant une tragédie à l’échelle de tout un peuple.

“Révolution orpheline”

Les soulèvements populaires peuvent être exemplaires ; ils n’en sont pas pour autant relayés et soutenus. Pourquoi ? Pour nous, militantEs syndicalistes, la nature de l’impérialisme dans le contexte de la mondialisation du marché sembla comprise et intégrée dans la démarche militante. Ce qui l’est moins, ce qui est même occulté, c’est la question de l’impérialisme russe. Ainsi, le peuple tchétchène n’a reçu le soutien d’aucun parti de gauche ou d’extrême gauche. Pourquoi cette morgue, qui s’apparenterait à du cynisme ? Pourquoi encore le soulèvement de tout un peuple contre les horreurs commises par le régime de Bachar Al Assad à Deraa en mars 2011 n’a-t-il pas immédiatement suscité notre empathie, notre adhésion et notre soutien inconditionnel, actif aux populations de Deraa, puis à l’ensemble du peuple syrien ? Pourquoi ce mépris qui, dans le meilleur des cas, se manifeste par des appuis sporadiques condescendants ? Cela mériterait de réels débats, car ce n’est pas sans tragiques conséquences !

« Socialisme ou barbarie »

Un peuple qui se bat contre la tyrannie, qu’elle soit intérieure ou coloniale, doit être soutenu. S’il ne l’est pas, cela se traduit par de terribles régressions. Ainsi, ce sont désormais les salafistes qui rôdent dans les montagnes du Caucase Nord, alors que le Président Maskhadov, démocratiquement élu par son peuple sous l’égide de l’OSCE en 1997, a été assassiné par le FSB en 2005... Régression de l’histoire ! La violence de la guerre coloniale, dans sa dynamique réflexive, se retourne aujourd’hui contre le peuple russe, son prolétariat et ses organisations démocratiques. Cette guerre a donné à Poutine la stature d’un chef d’État arrogant et autoritaire, dont les méthodes expéditives ne cessent d’inquiéter. Ces menées impérialistes dans le Caucase Nord, en Crimée, aujourd’hui au Machrek, annoncent d’autres drames, d’autres enlisements dans la barbarie.

De même, un peuple qui s’oppose pacifiquement à un dictateur mérite le soutien des organisations ouvrières et démocratiques. Cela n’a pas été le cas. Le cynisme affiché à l’égard des insurgéEs syrienNEs ainsi ostraciséEs pourrait faire basculer l’ensemble des peuples arabes dans une régression désespérée aux multiples et tragiques conséquences.

Si le peuple syrien ne recouvre pas sa liberté, au terme du terrible combat qu’il a engagé pour sa dignité dans une république respectueuse des droits humains, toute chance de progrès social est compromise pour longtemps. C’est, pour l’instant, le parti de la barbarie qui poursuit sa répression meurtrière, et nous en sommes comptables !

Notre discours militant serait-il devenu une langue morte ? La vieille rhétorique militante, attachée à l’obsolète paradigme “anti-impérialiste” datant de la guerre froide relève d’une logomachie incapable de suggérer des solutions et des ouvertures politiques crédibles.

Cet attachement s’inscrit dans une démarche conservatrice, soucieuse d’étayer et de légitimer les vieux appareils contre-révolutionnaires auto et ethno-centrés.

En France comme ailleurs, confrontées à la destruction de l’État bourgeois national sous les coups de boutoir des réformes libérales d’une Europe soucieuse de développer un marché mondialisé, nos organisations politiques et syndicales s’enferment dans leur pré carré souverainiste, garant de leurs propres intérêts d’appareils, constitués tels des entreprises pourvoyeuses de salaires, perpétuant les intérêts objectifs et subjectifs de toute une strate sociale bureaucratique, constitutive du mouvement ouvrier. Alors que le capitalisme internationalise ses alliances en mutualisant ses avoirs financiers, nos organisations se replient sur leur espace national, incapables de rassembler nos forces à l’échelle européenne comme nous aurions pu espérer qu’elles le feraient pour le peuple grec face aux injonctions de la troïka.

Que dire alors d’un soutien au peuple syrien ! Témoins de la dynamique créée par l’onde de choc des révolutions arabes, les militantEs glosent l’ombre portée de l’impérialisme américain sur ces peuples, toujours soucieux de ne point déroger à leur grille de lecture. Les conséquences pourraient être, après un siècle de lutte ouvrière, un champ de désolation de ces organisations, dont le seul souci n’est plus que d’exister.

Conclusion

Le marché mondialisé et les puissances impérialistes qui le promeuvent génèrent des zones de non droit, où des États autoproclamés, tel Daesh, se développent. Ces fascismes d’un genre nouveau fascinent une jeunesse qu’ils embrigadent, y compris dans nos banlieues. Le consumérisme ne saurait donc donner du sens à l’existence. La prévalence de la finance et du marché appauvrit matériellement, mais aussi moralement une humanité en quête d’idéologie qui donne espoir et raison de vivre. Le fait religieux inscrit dans des dogmes anhistoriques ne joue guère sa fonction sociale ontologique. Il s’avère désormais incapable d’habiter l’imaginaire collectif des masses confrontées au réel social. Pire, il peut entraîner des dérives messianiques dues à des organisations criminelles dont le seul argument de pouvoir est la violence et la terreur. Le marxisme lui-même, dévitalisé par plus d’un demi-siècle de propagande stalinienne, est impuissant à redessiner des perspectives. L’éthique de classe est ringardisée, tournée en dérision. S’y substitue le cynisme politique, et de petits bourgeois posent en révolutionnaires, affichent une pseudo fermeté politique. “Je vais être dur, mais le peuple syrien ne peut compter que sur lui-même.”, assène Jean-Luc Mélenchon en 2012, retour du Venezuela. Ce leader “radical”, après avoir encensé le président Chavez apporte, avec Marine le Pen, son indéfectible soutien au sinistre Poutine, le supposé rempart contre l’impérialisme américain. Dans ce jeu de miroir aux multiples facettes, fascinantes parce que fascisantes, où le cynisme a force de loi, nulle difficulté à comprendre qu’une partie de notre jeunesse, certes très minoritaire, soit gagnée et enrôlée par des entités criminelles sources non de vie, mais de mort.

Signe du temps : le 17 juillet 2014 un avion de la ligne civile Malaysia Airlines est abattu par une fusée sol air en provenance de la frontière russo-ukrainienne. Plusieurs centaines de morts sont à déplorer. À cet acte criminel d’un absolu cynisme répondra sur le même mode le tir criminel du 31 octobre 2015, revendiqué par Daesh, qui abattra au dessus du Sinaï un avion civil russe. Plusieurs centaines de morts seront encore à déplorer.

Le cynisme a toujours un effet boomerang. Douloureux constat : les cyniques excellent au jeu des marionnettes sanglantes. Nous constatons avec terreur ses effets dans nos espaces familiers parisiens. MilitantEs syndicalistes n’aurions-nous pas notre part de responsabilité ?

Claude Marill


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