Réflexions à propos du plan B

lundi 18 janvier 2016

Présenté le 12 septembre 2015 à la fête de l’Humanité, le texte “Pour un plan B en Europe” (1), à l’initiative de Jean-Luc Mélenchon, de Stefano Fassina, de Zoé Konstantopoulou, d’Oskar Lafontaine et de Yanis Varoufakis, se propose de lancer le débat en Europe sur les leçons à tirer de la politique d’austérité de l’Union européenne et du carcan que constitue la monnaie unique.

Ce débat fait suite à la capitulation du gouvernement grec face à l’intransigeance de ses créanciers. Capitulation qui renforce la spoliation de la Grèce et la misère de ses habitants. Le texte souligne le caractère antidémocratique et délétère de l’Eurogroupe, des traités et en général des institutions bureaucratiques inféodées aux oligarchies européennes.

Du côté grec

Depuis 2010, les créanciers de la Grèce (FMI, BCE et Commission européenne) ont provoqué une dépression économique sans précédent dans ce pays, ayant des conséquences terribles pour la population. Les gouvernements grecs ont été mis sous la tutelle de la troïka ou démis (Papandreou début 2012). Les luttes extrêmement difficiles menées par les travailleurs durant cette période ont permis la venue au pouvoir de Syriza le 25 janvier.

Syriza s’est présenté avec un programme de sortie de la grande pauvreté, de restauration de la démocratie, de lutte contre la corruption et de reprise économique. Les deux mots d’ordre fondamentaux, avec la perspective de renégocier la dette, étaient “contre l’austérité et avec l’euro”. Aujourd’hui, le gouvernement Syriza applique le mémorandum III qui lui a été imposé le 13 juillet et qui dégrade encore la situation de la Grèce et aggrave la pauvreté de la population.

La responsabilité de Syriza dans l’échec de sa politique découle d’une erreur d’appréciation : l’impossibilité de négocier un accord acceptable dans le cadre des traités et de la politique menée par l’Eurogroupe. Elle se situe également dans le non-respect du mandat du 25 janvier et de celui du 5 juillet : le refus d’une austérité insupportable. Enfin, elle est maintenant engagée par son choix de mettre en œuvre ledit mémorandum.

Du côté européen

L’intransigeance des institutions et, en particulier, du gouvernement allemand qui imprime sa politique à l’Union européenne, a mis à genoux le gouvernement grec. Dès le 4 février, la Banque centrale européenne a mis la pression sur la Grèce. En privant les banques de liquidités et les obligeant à fermer à l’annonce du référendum du 5 juillet, la BCE a jeté le masque de son “indépendance” pour agir ouvertement en faveur des oligarchies financières.

Concrètement, la social-démocratie et les droites européennes se sont accordées pour imposer le dernier mémorandum au gouvernement grec, comme elles l’avaient fait auparavant.

Pourtant “l’accord” imposé le 13 juillet a mis en lumière le mépris manifesté par les instances européennes pour la démocratie. Ce mépris avait déjà été exprimé par la bouche de Juncker fin janvier : “Il ne peut y avoir de choix démocratiques contre les traités européens”.Cet “accord” a également souligné l’absurdité de la politique européenne qui poursuit ainsi une politique d’austérité qui a montré son échec depuis cinq ans. Enfin, la menace de “Grexit” lancée par Schäuble et la BCE, dans une période de récession dans le continent, a révélé la faiblesse de la zone euro. Cela a amené des personnalités politiques et des économistes reconnus à poser la question de l’insoutenabilité de la dette grecque, de l’absurdité du nouveau mémorandum, de la sortie de la Grèce de l’euro et aussi la question de la nature non réformable de l’Union européenne et de l’Eurogroupe.

Du côté de la gauche

Le débat sur l’Union européenne existe depuis sa conception. Il a eu lieu particulièrement à l’occasion des référendums à propos du traité de Maastricht et du traité constitutionnel et au moment de la signature du traité budgétaire (TSCG). L’opinion la plus partagée par la gauche était l’aspiration à une démocratisation de l’UE, d’une Europe sociale, d’une Europe réduisant les inégalités, harmonisant les normes fiscales, etc. Certains souhaitaient même une marche rapide vers une fédération, “les États-Unis d’Europe”. Toutes les critiques que cette gauche portait restaient dans le cadre du respect du projet européen, a contrario des positions des droites nationalistes.

Les événements touchant la Grèce ont changé la perception de la gauche. Seule, la social-démocratie tente toujours de nous faire croire qu’elle œuvre à cette future Europe sociale pendant qu’elle travaille au renforcement de l’Europe néolibérale.

La question de l’euro et celle des dettes souveraines sont débattues en Europe. L’audit pour la vérité sur la dette grecque a conclu en juin qu’elle devait être annulée parce qu’insoutenable, illégitime, illégale et odieuse.

La gauche pose maintenant la question d’une rupture avec les objectifs de l’Union européenne, avec les traités, avec les institutions et avec l’euro. C’est dans cette perspective que “Pour un plan B pour l’Europe”est mis en débat.

Le plan B

Le texte dénonce “cet euro [qui] est devenu l’instrument de la domination économique et politique de l’oligarchie européenne”. Il fixe des objectifs : “Nous sommes déterminés à rompre avec cette Europe. C’est la condition pour reconstruire des coopérations entre nos peuples et nos pays sur une base nouvelle. […] Nous devons échapper à l’inanité et l’inhumanité des traités européens et les refonder afin d’enlever la camisole de force du néolibéralisme, abroger le traité budgétaire, refuser le traité de libre-échange avec les États-Unis (TTIP)”.

Ceci posé, le texte fait des propositions pour réaliser ce projet  : “C’est notre plan A : travailler dans chacun de nos pays, et ensemble à travers l’Europe, à une renégociation complète des traités européens”.L’expérience malheureuse de la Grèce montre que les oligarchies européennes n’ont pas l’intention de céder dans une négociation d’égal à égal. Aussi, “si l’euro ne peut pas être démocratisé, s’ils persistent à l’utiliser pour étrangler les peuples, nous nous lèverons, nous les regarderons dans les yeux et nous leur dirons : « Essayez un peu pour voir ! » Vos menaces ne nous effraient pas. Nous trouverons un moyen d’assurer aux Européens un système monétaire qui fonctionne avec eux, et non à leurs dépens”.Cet appel reconnaît que cela n’est pas simple et que “cela exige un haut niveau de préparation”.

Enfin, concrètement, en novembre : “Nous proposons donc la tenue d’un sommet international pour un plan B en Europe ouvert aux citoyens volontaires, organisations et intellectuels”.

Quelques remarques

Cette déclaration va dans le bon sens. Ce qu’elle dénonce est flagrant et ce qu’elle entend transformer est nécessaire. Pour autant, un certain nombre de questions sont en suspens après ce texte. Quel(s) serai(en)t ce(s) gouvernement(s) en charge de ce projet et quelles suites entendrai(en)t-il(s) impulser ? Quelle place aurait la(es) population(s) dans le processus de rupture ? Que vaut un plan A qui, manifestement, ne peut pas aboutir ? Pire, ce plan A n’est-il pas dans la continuité de l’espérance illusoire de réformer le système européen ? Ne renforce-t-il pas cette illusion ? Quelles sont les diverses options politiques possibles dans le cadre d’une rupture avec l’Eurogroupe ou encore avec l’UE ?...

Les signataires de l’appel n’ont pas les mêmes conceptions de ce qui est souhaitable de faire. Ce n’est pas gênant en soi sachant que les conditions de chaque pays sont originales et que les choix à faire dépendront de situations concrètes à venir. Oskar Lafontaine est favorable à un nouveau Serpent Monétaire Européen et à un Grexit accompagné par l’Eurogroupe. Stefano Fassina, lui, est pour une sortie de l’euro le plus rapidement possible en alliance avec “l’aile droite démocratique des partis souverainistes”. Zoé Konstantopoulou et Yanis Varoufakis ne sont pour une sortie de l’euro qu’en dernier recours, en en laissant la responsabilité à l’Eurogroupe.

Le débat est engagé. Il recoupe beaucoup de préoccupations, de positions : renégocier dans un meilleur rapport de forces les traités, sortir de l’euro avec un soutien de la part de l’Eurogroupe, sortir de l’euro comme façon de régler la question de la dette, annuler la dette et sortir de l’euro, etc.

Des pistes à explorer

Pour ma part, comme de nombreuses personnes, je pense que la Grèce ne peut pas sortir de la spirale dépressive sans annuler sa dette, ce qui implique un Grexit sans doute imposé par l’Eurogroupe. À moins qu’à la suite de l’annulation de la dette, comme le suggère Éric Toussaint, l’Allemagne révise sa politique et recherche réellement un compromis. Toujours est-il que je ne crois absolument pas à une renégociation de la dette actuellement, sinon à la marge. Le fait est que le FMI et le MES se renvoient mutuellement à la figure l’initiative de prêter à la Grèce pendant que l’Allemagne refuse tout arrangement. Seule une rupture est réaliste. Il est indispensable de la préparer politiquement, afin qu’elle soit portée par la population, et de la préparer techniquement pour qu’elle se fasse dans les meilleures conditions possibles.

De nombreux économistes et hommes politiques font des propositions : ne sortir de l’euro que contraint, mener un combat de chefs sur la question de la dette et des traités, sortir de l’euro en préalable à toute chose, militer pour une Europe fédérale qui apporterait son soutien aux régions en difficulté, etc.

Toutes les hypothèses avancées par les uns et par les autres ne règlent pas la question essentielle, celle de la prise en main des décisions politiques par la population, par les citoyens. Les propositions présentes, qu’il est utile de connaître, font timidement et concrètement avancer l’indéfectible besoin d’outils idéologiques et organisationnels sans lesquels l’action politique ne mène à rien.

Les situations sont très diverses et les poussées nationalistes fortes. Cela amène certains à proposer un “Front de libération nationale” alliant la gauche anti-libérale et la droite souverainiste et aussi, éventuellement, l’extrême droite anti-européenne. Cela m’amène à distinguer ce qui relève de la souveraineté populaire et de la souveraineté nationale. Dans une Europe où le premier parti est celui des abstentionnistes (44 ?% en Grèce le 20 septembre, 43 ?% au Portugal le 4 octobre) et où la confiance dans les “partis de gouvernement” est majoritairement nulle, la population, dans sa très large majorité, reconnaît que le principe de la souveraineté populaire est bafoué. Cela n’enlève rien au fait que la souveraineté nationale est soumise à la prééminence des oligarchies financières et aux directives des institutions supranationales. Par contre, en appeler à la souveraineté nationale, comme étant un retour à une souveraineté populaire sème la confusion et conforte les nationalistes. Cela est très grave et oblitère l’expression de la gauche dans son combat contre le capital.

Le débat existe en Europe, continuons-le, portons-le publiquement pour que les travailleurs, les populations en difficulté, s’en emparent pour se libérer.

Michel Bonnard, 16-10-2015

(1) http://www.jean-luc-melenchon.fr/2015/09/11/pour-un-plan-b-en-europe-2/


À ce propos, je ne résiste pas au plaisir de citer le citoyen de Flotte, député de la deuxième République, qui, en 1849, a exposé que “le propre des doctrines socialistes étaient de pousser à la destruction du pouvoir, force particulière qui, au nom d’un ridicule droit divin ou du fictif consentement général, prétend gouverner les sociétés au gré de ses conceptions et surtout en vue de ses intérêts spéciaux” (tiré de Souvenirs d’un révolutionnaire de Gustave Lefrançais, La Fabrique, 2013, page 114).


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