C’est quoi ce travail ?

dimanche 17 janvier 2016
par  Catherine

Magnifique enquête sur le travail où, selon un montage efficace, les témoignages d’ouvrières alternent avec les prises de son dans l’usine puis les répétitions d’un compositeur de musique. Pari risqué du fait de la confrontation de ce qu’on peut concevoir comme de l’élitisme culturel (il s’agit d’une musique contemporaine inspirée par le bruit des machines et des pièces) avec la réalité du monde du travail. Or la fusion et le grandissement réciproque s’opèrent magiquement. La métaphore pourrait en être cette remarque d’une femme qui se dit portée, lors de ses opérations manuelles, par le “chant du robot” !

Nul idéalisme puisque le but du créateur est de faire participer artistiquement et en corps les travailleurs et travailleuses à son projet. Au fond la transcendance de l’oeuvre musicale en élaboration semble ouvrir le chemin aux propos inspirés recueillis lors de l’enquête sur le temps, analysé comme temps subi et comme temps personnel durement reconquis, indispensable, vital, ou sur les “beaux gestes” incluant les œuvres, artistiques, littéraires, philosophiques, mais aussi les rencontres et les échanges.

Inversement et complémentairement c’est aussi cette profondeur intellectuelle et poétique de certaines confidences qui hausse l’oeuvre musicale à son niveau de perfection – une apothéose sur le plan de la musique comme sur celui des textes lus par les intervenant-e-s de PSA.

On en a les larmes aux yeux. Sans qu’il soit question de misérabilisme – la fermeté, la vaillance, la dignité et la lucidité des interviewés l’interdisant – il y a dans ces larmes quelque chose d’une impuissance devant l’inégalité criante des conditions. Pourquoi tous ces hommes et ces femmes s’usent-ils/elles à un travail parcellaire, répétitif et par le fait de cette répétition-même et des horaires de travail, physiquement destructeur ? Ceci dans un isolement que nous font bien ressentir les images de cette usine modèle. Beaucoup de travailleurs, travailleuses le dénoncent, réussissant difficilement à le briser lors des pauses et du salut matinal (magnifié par un long travelling à la fin). Alors que d’autres qui ne leur sont nullement supérieurs jouissent d’une vie plus aisée, moins démolissante, et surtout plus gratifiante ?

Si nous avons peu ou prou réussi à changer nos vies, nous n’avons rien changé – en mieux – à la leur et donc à l’inégalité fondamentale inhérente à l’implacable machine capitaliste.

Marie-Claire Calmus

u C’est quoi ce travail ?, documentaire de Sébastien Jousse et de Luc Joulé, France 2015.

L’Émancipation syndicale et pédagogique – 4/01/2016– page 13