Syndicalisme et pédagogies coopératives

dimanche 14 février 2016

Dans le cadre de son dernier congrès, la Fédération SUD éducation a adopté un texte sur “Autogestion et coopération dans le service public d’éducation”. La première partie de ce texte concerne plus particulièrement les personnels et la mise en pratique de l’autogestion dans les établissements ; la seconde partie concerne les élèves et la mise en pratique des pédagogies coopératives. Nous la publions ci-dessous.

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II. Pourquoi Sud éducation doit-il s’intéresser davantage aux pédagogies coopératives ? L’autogestion du point de vue des élèves.

Les pédagogies coopératives sont porteuses d’un modèle éducatif émancipateur dont nous nous revendiquons et c’est la raison pour laquelle nous nous y référons dans un grand nombre de textes (voir notamment les derniers sortis sur les rythmes scolaires et les statuts du second degré), pourtant nous ne sommes pas porteurs de revendications syndicales qui s’y rapportent et ceux qui les expérimentent le font à titre individuel. On assiste donc à une sorte de contradiction qu’il est nécessaire de dépasser. En effet nous souhaitons souvent que notre action ne soit pas uniquement défensive et pourtant nos textes de propositions restent très succincts vu le manque d’accord et de réflexion sur les questions pédagogiques : comment avoir de réelles propositions si nous ne faisons pas de vrais choix concernant l’école que nous souhaitons ?

La contradiction n’est pas uniquement syndicale mais aussi au sein de nos pratiques pédagogiques : si la plupart d’entre nous ne défendent pas les pédagogies coopératives ils ne défendent pas non plus la pédagogie qui est induite par l’école telle qu’elle existe aujourd’hui ! Or cela ne se perçoit pas nécessairement dans les pratiques, de telle sorte qu’entre ce que l’on défend et ce que l’on dit, on peut assister à de grands écarts qui sont porteurs de souffrance si on s’en rend compte et de forte illusion si on a laissé cette question aux oubliettes. La contradiction est peut-être moins forte dans le premier degré que dans le second et chaque professeur peut avoir dans sa classe des pratiques qui rompent avec le système mais on ne peut nier que la pédagogie dominante à laquelle nous avons été formé-e-s est nécessairement là pour reproduire le système. Il semble donc logique qu’un syndicalisme de rupture en fasse la critique et amène une subversion des pratiques.

En effet la dissociation entre pédagogie et syndicalisme est relativement récente et n’est pas légitime : le syndicalisme révolutionnaire était porteur d’un modèle pédagogique émancipateur et les pédagogies coopératives en sont l’héritage.

Politique et pédagogie n’ont pas à être séparées. Ne dit-on pas à Sud éducation “Une autre école pour une autre société” ? Cela ne veut-il pas dire qu’un projet politique et syndical est aussi un projet pour l’école et qu’il n’y a pas de vrais projets pour l’école sans penser un changement politique ?

Il semble bien que la dissociation actuelle soit fort nocive car à vouloir faire de la pédagogie sans politique, on édulcore les projets émancipateurs à un tel point qu’on leur fait perdre leur âme : c’est ce que font les organisations syndicales co-gestionnaires et les réformes gouvernementales qui se contentent de reprendre la facture extérieure des pédagogies coopératives sans mettre les moyens adéquats mais surtout en se débarrassant du projet politique qui lui donnait du sens et en le remplaçant par un tout autre projet politique. On sait combien les libéralismes de tout poil ont des capacités à détourner et à utiliser des idéologies et des discours qui leurs sont pourtant contraires, cela ne doit pas être un argument suffisant pour les mettre de côté.

Si le syndicalisme que nous défendons ne se contente pas de défendre les personnels mais est aussi porteur d’un projet de changement social, on voit mal comment il peut éviter de s’intéresser aux pédagogies qui se sont fondées sur un tel changement.

Les théories et pratiques pédagogiques coopératives semblent globalement correspondre à ce que nous défendons ou peuvent être l’ occasion de revendications qui vont dans ce sens.

En annexe, des exemples des principes de mouvements pédagogiques coopératifs mis à l’épreuve de nos fonctionnements et revendications syndicaux.

Des possibilités nouvelles de syndicalisation et de combat militant

Cela fait trois ans maintenant que Sud éducation (accompagnée de la CNT et de mouvements de pédagogie coopérative) organise des stages fédéraux sur les pédagogies coopératives et leur succès est manifeste : ils ont compté jusqu’à 350 inscrit-e-s ! Nous devons utiliser l’attrait que ces pédagogies suscitent chez les collègues. Dans une période où le syndicalisme de lutte peine à s’élargir, où le milieu enseignant semble se morfondre dans le défaitisme et la nostalgie d’une école républicaine qui relève plus du mythe que de la réalité, les pédagogies coopératives offrent une possibilité de militer nouvelle et pleine de dynamisme. Bien sûr cela ne peut se substituer à nos autres combats mais seulement s’y rajouter. Par ailleurs si notre engagement syndical se manifeste au sein même de nos pratiques, nous serons plus lisibles pour nos collègues et cela permettra de constituer des équipes militantes et pédagogiques plus facilement.

Quelles revendications autour des pédagogies coopératives ?

En premier lieu, nous revendiquons la liberté pédagogique et des programmes adaptés à celle-ci :
- des programmes qui favorisent l’expérimentation, l’esprit critique, la coopération, la démocratie à tous les niveaux dans l’école, la classe...
- des programmes qui ne hiérarchisent pas les domaines de connaissance (abandon du socle commun, réaffirmation de l’importance de toutes les disciplines) ;
- du temps pour les pratiques artistiques, culturelles et sportives.

Dans l’immédiat, tout personnel s’impliquant dans un projet coopératif (de classe, d’école, d’établissement) a droit à une pondération de ses obligations de service pour dégager le temps nécessaire à la concertation aussi bien pour la mise en place que pour le fonctionnement desdits projets.

Toujours dans l’immédiat, ces personnels peuvent bénéficier ponctuellement de temps supplémentaire pris en compte (décharges ponctuelles, temps de formation d’école ou d’établissement, etc.). Ces temps sont bien entendu en dehors de toute supervision hiérarchique et utilisés pour les projets coopératifs.

D’un point de vue pratique et syndical, il faut multiplier les stages de formation syndicale ouverts à tous les personnels sur le thème des pédagogies coopératives. La Fédération s’engage à accompagner les personnels qui souhaitent s’inscrire dans de tels projets :
- en mutualisant les outils, les expériences, les contacts de personnes ressources ;
- en intervenant si besoin face à l’administration et/ou auprès des collègues dans les établissements et écoles (par exemple : stage d’école ou d’établissement avec intervenant-e-s de Sud éducation ) ;
- en organisant des stages fédéraux promouvant les différentes pédagogies coopératives, en lien avec les mouvements, ainsi que des stages centrés sur l’échange des pratiques pédagogiques ;
- en élaborant un matériel (brochure,...) à destination des tou-te-s les personnels de l’Éducation nationale en vue de populariser les pratiques pédagogiques émancipatrices et de revendiquer les moyens humains et matériels nécessaires à leur mise en œuvre. La revendication de la hausse des moyens est nécessaire à l’amélioration de nos conditions de travail mais aussi à celle de nos pratiques pédagogiques.

Néanmoins les pratiques coopératives ne s’arrêtent pas à la sortie de la classe : Sud éducation revendique l’implication de tou-te-s les personnels dans l’apprentissage des élèves. Les équipes de Vie Scolaire et les équipes d’animation péri-scolaire ou encore les personnels administratifs, techniques, de santé et sociaux doivent être impliqués dans un projet pédagogique émancipateur. Parce que tous les travailleur-euse-s sont détenteurtrices-s de savoirs, on peut imaginer l’élaboration de projets coopératifs avec tous les personnels enseignants ou non enseignants. Nous participons tou-te-s à l’éducation des élèves dans les classes mais également sur tous leurs temps de présence dans les écoles et établissements scolaires.

Tous les syndicats qui le souhaitent pourront s’inscrire dans cette dynamique de formation.

De plus, une rubrique “pédagogies coopératives” est développée sur le site fédéral, visible et accessible sur la page d’accueil et alimentée par les syndicats (compte-rendus de stages, matériel pédagogique, etc.).

Enfin, on ne peut envisager les pédagogies coopératives et l’autogestion sans avoir une réflexion de fond sur l’évaluation des élèves ainsi que sur l’école polytechnique. Au sein de la fédération doivent s’engager des débats concrets sur ces questions.

Dans l’immédiat, Sud éducation revendique moins d’évaluation et une évaluation uniquement formative.

III. Autogestion et coopération : pourquoi et comment lier les deux ?

En conclusion, revendiquer l’autogestion des personnels tout en maintenant les élèves dans un rapport de soumission à l’adulte et de fonctionnement autoritaire et arbitraire nous semble une contradiction majeure qu’il faut dépasser. C’est pourquoi la Fédération Sud éducation doit impulser une dynamique générale autour de ces questions et les lier.

Une grande campagne de stages autour des questions d’autogestion et de coopération est organisée par la Fédération Sud éducation , à l’image de la campagne de stages sur les conditions de travail.

La commission “Quelle école ?” a pour mandat supplémentaire de coordonner et de dynamiser ces différents stages et d’aider les syndicats à les mettre en place, à l’image de la commission fédérale “Et voilà le travail !”.

transmis par Annick Champeau