Un ouvrier limousin au cœur de la révolution russe

Histoire
samedi 20 février 2016

La révolution russe et la mise en place du régime soviétique font déjà l’objet d’une longue bibliographie. Avec le récit de Marcel Body, les éditions Spartacus publient un témoignage de premier plan, d’un acteur resté peu connu.

Né à Limoges dans une famille ouvrière en 1894 et mort en 1984, Marcel Body devient apprenti typographe. En 1910, la mort de Tolstoï lui fait découvrir l’œuvre et les conceptions sociales de celui-ci qui, à leur tour, l’incitent à apprendre le russe. Pendant la guerre, l’armée cherche des volontaires pour une mission d’instruction en Russie, et Marcel Body s’y joindra ; il arrive en Russie juste après la révolution de Février, assiste à celle d’Octobre.

Marcel Body au service des bolcheviks

À la fin de l’été de 1918, avec quelques autres membres de la Mission militaire, en désaccord comme lui avec la politique d’intervention armée de la France contre le régime soviétique, il se met au service des bolcheviks, notamment pour la propagande du nouveau régime en direction des Français. Il mènera alors différentes missions pendant la guerre civile, préparera les premiers congrès de l’Internationale communiste, puis travaillera pour le ministère des Affaires étrangères. En 1921, prenant déjà quelques distances vis-à-vis du régime, il sera nommé à la représentation soviétique à Oslo. Il y travaillera plusieurs années aux côtés d’Alexandra Kollontaï, militante de premier plan dans les années précédentes de l’Opposition interne du Parti communiste.

Dans les luttes ouvrières à Limoges

Limoges est une ville à forte tradition et combativité ouvrière. Le jeune Marcel Body peut le constater : “J’ai onze ans, en 1905, quand les ouvriers de la Céramique de Limoges se mettent en grève et manifestent dans la rue. Des cortèges de milliers de manifestants conspuent les patrons, et un après-midi, au moment où nous allions sortir de l’école, nous entendons une clameur immense : L’Internationale, chantée par des milliers de poitrines... La grève continue, plus violente que jamais ; on arrête des grévistes, on les emprisonne au Champ-de-Foire, c’est le nom qu’on donne à Limoges à la maison d’arrêt située place du Champ-de-Foire. Un soir, des milliers de manifestants se massent devant la prison et demandent la libération des détenus. Les portes restent fermées. Fous de rage, les grévistes s’emparent des montants de fer auxquels on attache les bœufs les jours de foire et, s’en servant comme de béliers, défoncent la grande et lourde porte d’entrée à deux battants. La porte s’écroule, mais derrière elle, dans la cour, une compagnie du 78e régiment d’infanterie braque les fusils sur les assaillants ; l’officier s’écrie : « Un pas de plus et je fais tirer ! » Les assaillants refluent mais continuent à manifester leur colère”.

La guerre en Ukraine

Gagné comme sa famille aux idées socialistes, il ressent durement l’assassinat de Jaurès, qu’il a entendu plusieurs fois à Limoges. Mais son engagement ne prendra forme que plus tard, dans la Russie soviétique. En acteur, il participe à la guerre civile, dans toute sa cruauté et sa complexité, notamment en Ukraine. En 1919, le premier congrès de l’Internationale communiste a décidé d’installer un bureau en Ukraine pour mener la propagande dans les pays de la région et il part vers Kiev avec des responsables du nouveau régime : “Il faisait grand jour quand le lendemain nous atteignîmes Poltava. Une halte de deux heures était prévue et je me mis en quête d’une maison où Sadoul et moi pourrions déjeuner. Une jeune Ukrainienne, vêtue du costume traditionnel, me dit que ses parents nous accueilleraient volontiers. Il s’agissait d’une famille juive qui, sans opinion politique bien arrêtée, était terriblement inquiète. Des bandes de « partisans » se réclamant de Petlioura ou d’un ataman occasionnel sillonnaient les campagnes, pillant les bourgs qu’habitaient les Juifs, multipliant les pogromes dont le nombre des victimes grandissait de jour en jour. Jusqu’alors, nous n’avions eu que des échos de l’insécurité qui régnait dans l’Ukraine reconquise, mais sur place, ces récits d’horreurs nous glaçaient”.

La situation à Petrograd

En 1920, alors que le régime se stabilise, il s’installe à Petrograd et, tout en poursuivant ses travaux pour l’Internationale, son appréciation de la situation évolue : “L’aspect de Petrograd était lamentable. Les quelques magasins qui survivaient encore à mon arrivée ne tardèrent pas à être fermés d’autorité. Désormais la population dépendait entièrement pour son ravitaillement de la Commune de Petrograd. Ce ravitaillement était illusoire... Priorité donc aux réfectoires des usines. Mais là aussi la pitance était maigre... La misère gagnait de plus en plus. Ne survivaient que les utilisateurs du marché noir. Mais à chaque instant ; ils étaient entourés par la police montée, et tout était confisqué”. Cependant, “la misère des habitants, parmi lesquels il n’y avait plus de « bourgeois », n’avait pas sa contrepartie dans la situation de ceux qui les dirigeaient et les surveillaient”. L’insurrection de Kronstadt et sa répression, en mars 1921, accentuèrent ses doutes envers le régime mis en place par Lénine.

Au côté d’Alexandra Kollontaï

Mais marié désormais à une femme russe, bientôt père d’une fille, ayant tissé des liens d’amitié dans le Parti, pleinement engagé dans son travail pour l’internationale communiste, il ne pense pas encore à revenir en France. Bientôt, il accepte de partir en Norvège travailler pour la représentation soviétique ; il y restera quatre ans. Bientôt, il y travaillera aux côtés d’Alexandra Kollontaï, l’une des figures les plus énergiques et les plus indépendantes de la Révolution. Quand il arrive à Oslo, elle y vit à l’écart de toute activité officielle en raison de l’opposition à la politique de Lénine qu’elle avait ouvertement exprimée au IIIe congrès de l’internationale communiste. Avec elle, il va œuvrer à l’amélioration des relations entre la Norvège, alors très dépendante diplomatiquement du Royaume Uni, et l’Union soviétique, en commençant par celle des relations commerciales : “Une nombreuse délégation norvégienne était restée trois mois à Moscou. Allant d’un commissariat [un ministère] à l’autre, elle avait essayé de décrocher une commande comparable à celle de l’année précédente : plusieurs centaines de milliers de tonneaux de hareng et des milliers de tonnes de poisson salé. Nous étions en 1923, en pleine famine de la Volga, alors que des millions d’hommes, de femmes et d’enfants mouraient de faim”. Intervenant auprès de Staline, Alexandra Kollontaï put débloquer la situation et négocier avec les représentants des pêcheurs et du gouvernement norvégien un nouveau contrat.

Mêlant scènes de la vie quotidienne et réalités de la mise en place du pouvoir soviétique, sans négliger les personnalités, les affrontements et les débats, Marcel Body nous a livré un témoignage de premier ordre sur cette période cruciale.

Les éditions Spartacus

Marcel Body. Un ouvrier limousin au cœur de la révolution russe , éditions Spartacus, 304 pages, 18 e.€

À commander à l’EDMP (8 impasse Crozatier, Paris 12e, 01 44 68 04 18, didier.mainchin@gmail.com).