Imperium

Culture
samedi 20 février 2016

Imperium, le pouvoir au sens latin.
Tout le livre de Frédéric Lordon, dans le sillage de la Société des Affects, est de démontrer la complexité de cette notion et de déranger nos idées reçues sur l’origine et la distribution de ce pouvoir.

L’État

L’idée fondamentale est que, même quand nous le croyons séparé de nous, et par exemple incarné dans l’État, le pouvoir vient de nous.

Toute institution est l’érection d’une vague –“la vague d’Hokusai”pour reprendre son image –dont la formation se fait par le bas, la base, la multitude. Et c’est ce double mouvement de transcendance à partir de l’immanence qui en accouche.

L’imperium est le principe vertical qui maintient la cohésion de la multitude dans la durée”.

Voilà qui ébranle nos convictions... par le fond.

Nos critiques envers l’État restent pertinentes –il s’agit d’un État bourgeois, configuré par une époque, par des conditions historiques et sociales données, mais ce n’est qu’une forme momentanée. Ce qui est erroné est de condamner toute forme d’État puisque dit Lordon, l’État c’est nous. Et que l’État se réintroduit partout y compris dans les “sociétés sans État” étudiées par nos ethnologues. À l’opposé de l’actuel État bourgeois français, il développe l’exemple de celui du Chiapas édifié selon de tout autres principes, mais suscité, créé, à un moment précis de l’Histoire par ce même mouvement ascendant de la multitude.

Cette nécessité d’une verticalité pour maintenir la cohésion d’un système de société est à l’opposé de l’idéal libertaire. Tout en partageant celui-ci sur un certain nombre de points, Lordon s’en écarte résolument à propos du refus de l’État.

L’horizontalité du système associatif prôné par les anarchistes et à l’origine de la Commune, à laquelle il est fait amplement référence, n’empêche pas que se réintroduisent les hiérarchies et dominations qui peuvent dégénérer, et qui sont à l’époque l’objet des virulentes critiques de Bakounine et de bien d’autres.

L’appartenance

Autre idée fondamentale lié à la place essentielle des affects dans les regroupements humains, celle de l’appartenance :“C’est d’appartenir tout court qui fait vibrer”. Ceci, appliqué à tous domaines, les politiques comme les festifs, les culturels, les sportifs, les humanitaires etc...

Ceci rejoint totalement mes observations sur la constitution des groupes et leurs fonctionnements notamment dans le domaine sportif et militant.

L’appartenance à un groupe, est pour l’humain une raison d’exister, même si l’expérience d’une vie le rend capable d’en déceler les insuffisances et les pièges.

Le problème politique majeur reste l’appartenance nationale, à propos de laquelle le désaccord de Badiou et Lordon est total. Pourtant avec malice Lordon constate que Badiou se déclare Français et que ces immigréEs qu’il défend contre les relents de nationalisme dans notre pays, ont dû eux-mêmes quitter, la mort dans l’âme, un territoire auquel ils appartiennent, et que c’est précisément ce déracinement qui nous touche, nous scandalise, nous mobilise à leurs côtés :“Ainsi l’appartenance nationale n’est bonne que lorsqu’elle est perdue et ne peut être exaltée que sur le mode nostalgique”.

Les corps ne sont pas impunément délocalisables. Le lien avec la nation est inhérente à l’appartenance au groupe, et participe de cette verticalité qui lui assure une durée :“la vérité géométrique du social, c’est qu’il est une élévation”. Le groupe n’est pas une juxtaposition de sujets. Le nombre produit un changement qualitatif : l’excédence. Excédence qui nous procure cette“hilaritas”, mot devenu étymologiquement allégresse, évoquée par Spinoza et qui est bien autre chose que la “titilatio”, plaisir superficiel et bref. Mais cette excédence est limitée par la taille du groupe. C’est pourquoi Lordon ne croit nullement, sinon comme à un pur symbole, à la citoyenneté mondiale –constatant d’ailleurs avec humour que ce sont souvent les groupements régionalistes qui, sautant par dessus l’appartenance à une nation, se revendiquent citoyens du monde !

La capture

La caractère inévitable au moins jusqu’ici de cette élévation de l’affect commun, est qu’il est confiscable en partie par les institutions qui en sont nées, c’est ce que Lordon appelle la capture, c’est à dire le pouvoir dans ses effets négatifs :“L’imperium captateur fait oublier la phase ascendante du groupe et peut s’incarner en « un roi, un pontife »”. Nous pouvons ajouter : un président.

Il cite Matheron, référence majeure :“Le pouvoir politique est la confiscation par les dirigeants de la puissance collective de leurs sujets” et Bourdieu :“L’État est le prêteur en dernier ressort du capital symbolique”.

Il ne faut pas faire d’angélisme :“La servitude passionnelle concerne tous nos affects et produit ces divergences « disconvenances » qui peuvent signer la mort des institutions, d’un état de l’État”.

Ce n’est pas là un constat désespérant puisque naîtront d’autres formes, liées à ce que Lordon baptise modestement “manières”, au sens culinaire (ce qui se travaille à la main) que nous pouvons travailler pour approcher sans jamais l’atteindre notre idéal de justice et d’égalité.

Nous devons donc continuer à vouloir dépasser les particularismes, sources de désaccord.

L’événement

Le moment insurrectionnel est une cristallisation par affections mutuelles, précipité dans le rouge des balances individuelles”.

À la différence de Badiou et de Rancière, Lordon ne croit pas à l’apparition de l’événement comme une anomalie hors contexte et, comme tel, échappant à toute prévision et à toute explication rationnelle. Il est un moment, court, préparé par tout un cheminement (Spinoza :“le réel est totalement intelligible en droit”) et inaugurant une autre ère, durable. La révolution est la stabilisation d’unenouvelle forme de vie, d’un “nouvel ordinaire”.

Dans cet ordinaire renouvelé, si l’on veut avancer et éviter les échecs passés il faut, selon Lordon, s’appuyer sur les institutions éducatives qui doivent “civiliser les associés” selon les termes de Proudhon, et leur apprendre l’autogestion.

Nous retrouvons là un des buts majeurs de nos engagements d’enseignantEs révolutionnaires.

L’intérêt

Comme Bourdieu l’avait dévoilé et analysé systématiquement, il y a de l’intérêt partout, même dans nos actions les plus désintéressées : toute vertu est désir, tout effort pour le maintien du groupe dans “la persévérance de son être” est lutte pour la conservation de soi. Toute solidarité procède de cet effet mimétique dont parle Spinoza : nous nous mettons à la place de l’autre et souffrant pour lui nous souffrons et nous agissons pour nous !

Incontournable vérité qui n’ôte rien à la valeur de nos luttes mais nous pousse à reconsidérer certain a priori.

Le règne de la raison universelle n’est pas advenu, mais “la vie sous la conduite de la raison n’est pas dans l’affranchissement d’avec les affects mais dans la recherche de la prédominance des affects actifs sur les passifs”.

Prenant le parti de Spinoza, et assuré alors de s’attirer bien des foudres de cette gauche radicale dont il se revendique, Lordon rappelle que les divergences d’affects et d’intérêts ne peuvent éviter l’éclatement que grâce à la verticalité illustrée par les lois et les mesures d’obéissance. Et que ce n’est pas renoncer pour autant à l’idéal d’émancipation.

C’est peut-être la question que soulève parmi nous actuellement l’état d’urgence : on peut, comme certainEs, le trouver provisoirement nécessaire parce que la société n’a pas suffisamment mûri pour s’en passer et donc le réclamer et en même temps aspirer, travailler à un progrès de la conscience générale qui le rendra caduc.*

Comme dans la Société des Affects , Lordon nous invite à une implacable lucidité sur nous-mêmes et sur les mobiles profonds de nos agissements, sans renoncer à construire à partir de là un autre avenir :“Récupérer la puissance elle-même, la ramener dans la pleine conscience de ceux qui l’exercent et la leur rendre transparente à nouveau –à nouveau ou plutôt enfin. Transformer le monde (et non plus seulement l’interpréter) c’est cela : en finir avec ce qui nous échappe de notre puissance collective, en organiser la pleine reprise par la conscience partagée et la restituer à l’exactitude de notre désir”.

Marie-Claire Calmus

Imperium : Structures et affects des corps politiques , Frédéric Lordon, La fabrique, 2015, 360p., 15 e.

À commander à l’EDMP (8 impasse Crozatier, Paris 12e, 01 44 68 04 18, didier.mainchin@gmail.com).

* Frédéric Lordon a d’ailleurs signé en novembre 2015 un appel “à braver l’état d’urgence”.