Cologne

Vu d’Allemagne
jeudi 10 mars 2016

À quoi pensez-vous quand vous entendez le nom de la ville de Cologne, Köln en allemand ? Sans doute à l’eau de Cologne, qui s’appelle tout simplement Cologne dans beaucoup de pays ? Ou bien encore à la cathédrale gothique ? Oubliez l’eau de Cologne ! Depuis le début de cette année, le nom de la bonne vieille Colonia fondée par les Romains est synonyme de “Grapschen” et “Rauben”. “Grapschen” signifie tripoter au sens sexuel du terme et “ausrauben” signifie dévaliser.

Mais que s’est-il donc passé dans cette ville qui puisse lui valoir une telle réputation ? La nuit de la Saint-Sylvestre, des centaines d’hommes ont envahi la gare de Cologne, la place de la gare ainsi que le parvis de la cathédrale, ont serré de très près les femmes seules et les groupes de jeunes gens venus fêter la nouvelle année, ont séparé les hommes des femmes. Pendant que certains se livraient à des attouchements, voire à des agressions sexuelles plus prononcées, les autres subtilisaient les portables, sacs, portefeuilles, sans que les victimes, tout occupées à essayer de comprendre de quel côté venaient les tripotements, s’en aperçoivent.

Le tout, dans le vacarme de pétards et dans une obscurité trouée par l’éclat de feux d’artifices tirés en pleine foule.

Des questions !

Première question : que faisait donc la police, présente sur les lieux et prévenue des faits ? La réponse est brève : rien ou presque rien.

Les responsables locaux, à qui des renforts étaient proposés, les ont refusés en disant qu’il n’y avait pas lieu de les faire venir !

Deuxième question : quel écho ont eu ces faits le lendemain dans la presse et dans les journaux télévisés ? Dans un premier temps, aucun. Il a fallu attendre plusieurs jours pour être un tant soit peu informé.

Troisième question : qui étaient les “Grapscher von Köln”, les “tripoteurs” de Cologne ?

Des basanés noirs de cheveux”

Les premiers témoignages font état de groupes d’hommes basanés, noirs de cheveux, grands de taille, parlant une langue inconnue mêlée parfois d’expressions en français et passablement émêchés.

Quelques jours se passent, les “Grapscher” sont plus précisément identifiés. Ce seraient des basanés noirs de cheveux, des Arabes, des Marocains et Algériens, des Maghrébins. Puis vient s’ajouter à ces termes celui de demandeurs d’asile et de musulmans.

Les “Grapscher von Köln” sont devenus des Musulmans Maghrébins, parlant arabe et français, demandeurs d’asile . Ils font les gros titres de toute la presse, même la plus policée, tel l’hebdomadaire Zeit qui titre : “Qui sont ces Musulmans ?”. Bildzeitung retrouve sa vigueur habituelle. Sur les réseaux dits “sociaux” se déchaîne une campagne sans précédent. Même les plus endurci-e-s hésitent à répéter ce qui s’y écrit.

Les semaines passent : le torrent brunâtre ne tarit pas. Des milliers de contributions visent Angela Merkel, responsable de tous les maux pour avoir “invité” tous ces mécréants en Allemagne.

Quelles conséquences ?

Quelles conséquences auront ce que les plus réservé-e-s appellent les “èvènements de Cologne”, d’autres la “Sivsternacht von Köln” (la Nuit de la Saint-Sylvestre de Cologne), d’autres “die Grapschattacken von Köln” dont je vous laisse deviner le sens ?

Première conséquence : le chef de la police est mis en retraite, son successeur tente immédiatement de mettre de l’ordre dans les rangs. La police de Cologne n’a rien vu la nuit de la Saint-Sylvestre, elle n’avait rien vu non plus lorsque 5 ?000 fachos avaient défilé dans le centre ville. Lorsqu’à deux pas de la gare, une bombe avait explosé dans un quartier essentiellement habité par des familles émigrées, faisant de nombreux et nombreuses blessé-e-s, la police a cherché les coupables parmi les étrangers eux-mêmes, jusqu’à ce qu’on s’aperçoive, des années plus tard, que c’était un attentat d’extrême droite. Curieuse police, décidément, sur laquelle courent les rumeurs les plus diverses.

Deuxième conséquence, plutôt positive : les violences faites aux femmes occupent, au moins pour un moment, le devant de l’actualité. On rappelle que de très nombreuses femmes sont violées chaque année : 7 000 plaintes déposées en 2015, alors que beaucoup de femmes renoncent à porter plainte sachant que la police n’est pas vraiment portée à les croire. De nombreuses femmes font l’objet de harcèlement sexuel sur leur lieu de travail. On rappelle également que les violeurs n’ont pas forcément le teint basané.

Troisième conséquence, plutôt négative : le soupçon se porte sur tous les hommes d’allure nord-africaine susceptibles d’être musulmans, demandeurs d’asile, donc “Grapscher” et violeurs.

Un collègue marocain du conseil des étrangers, où il est élu comme moi, enseignant, engagé dans l’accueil des réfugiés, se sent obligé, devant nous tous et toutes, de dire que ni lui-même ni ses frères et cousins ne sont des “Grapscher”, qu’il n’a jamais attaqué une femme depuis qu’il est en Allemagne. Des réfugiés syriens brandissent, devant la cathédrale de Cologne, des pancartes où ils ont écrit à main “We are sorry, we respect women”.

Nous demandons à notre collègue marocain son explication des évènements de Cologne. Selon lui, les “Grapscher” sont des laissés pour compte des pays du Maghreb venus en Europe tenter leur chance.

Ils auraient déjà été dans la rue dans leurs pays d’origine et s’y retrouvent en Europe, n’ayant pas accès au séjour. Ils auraient séjourné en Italie, en Espagne, en France. Certains seraient même nés en France, y auraient grandi. À son avis, ces personnes ont vécu dans une société patriarcale, elles sont déboussolées par les signaux contradictoires envoyés par la société allemande. Il propose de faire un exposé public sur le sujet.

Renforcement de l’extrême droite

Quatrième conséquence des événements dont la Nuit de la Saint Sylvestre a été le théâtre à Cologne et, dans une moindre mesure, dans d’autres grandes villes : L’extrême droite voit son audience grandir.

Le flot d’injures racistes continue à se déverser sur les réseaux sociaux, les menaces de mort n’y sont pas rares. Pas un jour ne se passe sans que, quelque part, en Allemagne, un foyer de demandeurs d’asile soit attaqué. C’est miracle qu’il n’y ait pas encore eu de morts.

L’expression politique du rejet des demandeurs d’asile, des étrangers en général, au nom d’une identité qui serait “pure” trouve un écho de plus en plus favorable.

Le parti AfD, Alternative für Deutschland, qu’on avait déclaré moribond il y peu de temps, est regonflé, on s’attend à des scores importants en mars, lors d’élections régionales ici, en Hesse, et d’élections des parlements de trois Länder : Baden-Wüttemberg, Nordrhein-Westfalen et Sachsen-Anhalt. La secrétaire générale de ce parti vient de déclarer qu’elle était favorable à l’usage des armes pour empêcher les migrants de passer illégalement les frontières allemandes.

Mais la solidarité résiste

Pendant ce temps, la société civile tient bon. Partout, les bénévoles s’activent auprès des réfugié-e-s. Sans eux et elles, de tous âges et de toutes appartenances politiques et religieuses, le chaos serait total.

C’est tout à fait remarquable. Une petite anecdote : l’autre jour, une artisan du bâtiment en tenue de travail quitte son chantier pour emmener un réfugié à qui il a trouvé un logement faire les démarches nécessaires auprès des services sociaux, distants de 15 kilomètres. Il revient plus tard avec un large sourire, tape sur l’épaule du jeune homme qu’il a aidé en disant “Wir haben es geschafft !”. C’est une variation sur le thème de “Wir schaffen es” de Frau Merkel.

Malgré les difficultés, les déceptions, les revers, beaucoup de personnes vivent cette période comme un enrichissement et des liens se tissent entre émigré-e-s et bénévoles et aussi entre les bénévoles. De nouvelles formes d’organisation, de coordination naissent, c’est de là que viendra la force de s’opposer au racisme, aux discriminations, à la tentative de déstabilisation fasciste de la société.

Françoise Hoenle


500 personnes ont participé cette rencontre/fête, dans une ville 14 000 habitants !


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